Chapitre 75
WeTried Translations
Traductrice/éditrice : Natty
Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Black Badger ◈
Chapitre 75 : L’épée héritée (2)
──────
Ma respiration se calma peu à peu.
Quand je cessai de haleter, les souvenirs qui avaient déferlé se remirent progressivement en place. Je ne me rappelais toujours pas de tout, mais le souvenir de l’ancien camarade qui avait affronté mon épée me revint avec une netteté saisissante.
Ray.
Je ne savais pas si j’avais le droit de prononcer ce nom.
Ni même celui de pleurer ainsi.
Mais les larmes ne s’arrêtaient pas facilement. Après avoir pleuré en silence pendant un long moment, je m’essuyai de nouveau le visage.
J’avais pratiquement tué Ray.
Je me rappelai aussi Lee Seung-hyeon. Un soldat recruté en Corée. Il était né avec un talent exceptionnel pour le combat.
Je me rappelai avoir été impressionnée par son adresse.
Je me rappelai aussi son sourire.
Il ne souriait pas souvent. Son visage habituel n’était pas tant inexpressif que légèrement contrarié. Il était étonnamment jeune quand je l’avais rencontré pour la première fois. Il n’était pas incapable de s’entendre avec ses camarades, mais personne ne se serait permis de le traiter à la légère. Même moi, je gardais toujours mes distances avec lui.
Pourtant, Lee Seung-hyeon avait souri deux fois de tout son éclat, tandis que ses camarades le félicitaient.
« Je m’en souviens, maintenant. »
Je murmurai, le regard vide.
Les larmes avaient cessé de couler, mais le choc ne s’était pas dissipé.
« Lee Seung-hyeon était orphelin. »
Ye-hyeon, agenouillé devant moi, leva les yeux et hocha doucement la tête.
Le souvenir qui m’était revenu était exact. J’avais eu de brèves conversations avec lui.
De tous les soldats humains que j’avais entraînés, c’était le plus remarquable. Lee Seung-hyeon ne savait pas bien donner de l’affection. Lui-même n’avait jamais vraiment reçu de soins.
Bien sûr, ça n’excusait pas qu’il ait maltraité son fils.
Malgré tout, il n’avait souri qu’exactement deux fois, avec un bonheur limpide.
Quand il nous avait annoncé qu’il allait se marier.
Et quand il nous avait dit qu’il allait avoir un enfant.
Rien que ces deux fois.
Alors…
« C’était toi, cet enfant. »
Je baissai les yeux, hébétée, vers l’homme assis devant moi.
Maintenant que j’y regardais de plus près, Lee Ye-hyeon ressemblait vraiment à Lee Seung-hyeon. Ses traits étaient beaucoup plus doux, mais ils étaient disposés exactement de la même façon.
Je me rappelai avoir félicité Lee Seung-hyeon de devenir père.
« Tu as grandi si vite. »
Sans réfléchir, je caressai la tête de l’homme qui levait les yeux vers moi.
Ye-hyeon écarquilla légèrement les yeux, mais ne bougea pas.
Waouh, il lui ressemble vraiment. Même ses yeux sombres et ses cheveux sont pareils.
Ses cheveux noirs et duveteux…
…
… Hein ?
Ses cheveux ?
Les cheveux de Ye-hyeon ?
« Argh ! »
Je bondis en arrière en poussant un cri.
Ye-hyeon, qui me regardait tranquillement, fit lui aussi un bond en arrière, les yeux écarquillés.
La distance entre nous se creusa en un instant.
Je me figeai, la main ramenée contre moi. Ye-hyeon se figea, debout.
Le silence tomba sur le salon. Les hommes restèrent raides dans l’atmosphère tendue. Pendant un moment, aucun de nous ne bougea. Nous nous contentâmes de nous dévisager, les yeux écarquillés comme des lapins.
Le seul bruit fut le slurp de Yoon qui buvait son café.
Ye-hyeon rompit le silence le premier.
« Pourquoi tu fais ça ? »
« Argh ! S’il te plaît, ne me vouvoie pas ! »
Pourquoi me vouvoyait-il ?!
Non, pourquoi le commandant en chef me vouvoyait-il ?!
Horrifiée, je secouai bêtement la main qui venait de caresser Ye-hyeon.
« Je suis désolée ! »
« Quoi ? Non, euh ? »
« Je vais rectifier ça. Je suis vraiment désolée ! »
« Notre hiérarchie est complètement sens dessus dessous. »
Yoon commenta d’un ton sec.
Il était le seul à rester tranquillement assis sur le canapé, à boire son café. Les jambes croisées, un bras posé sur le dossier.
Sans même ciller, mon partenaire senior ajouta : « C’est pire que le cas de Richard. Tu veux que je te vouvoie, moi aussi ? »
« Argh ! »
Non !
Je me levai d’un bond.
« S’il te plaît, non ! »
« Quoi ? »
« Je n’en veux pas ! Je déteste qu’on me vouvoie ! »
« Pourquoi tu le refuses avec autant de passion ? »
« Traite-moi comme une bleue ! »
Je criai de tout mon cœur.
« Traite-moi comme la novice que je suis ! »
Mon partenaire senior m’ignora.
Il porta sa tasse à ses lèvres sans me quitter des yeux. Un sourcil se haussa sans un mot. Ses yeux d’un noir de jais, froids, scrutèrent mon visage.
Même après avoir tout entendu, il semblait inchangé. C’était bien lui, ça.
Je regardai Yoon avec sérieux et déclarai : « Qu’est-ce que l’âge a à voir avec la hiérarchie, cher aîné respecté ? »
« Oh. Quelle attitude admirable. »
Yoon fit mine d’être impressionné.
Mon senior reposa sa tasse sur la table.
« Et pourtant, avec de tels principes, tu as caressé la tête de ton supérieur le plus gradé ? »
« Argh ! Je suis désolée ! »
Mais qu’est-ce qui m’avait pris ?!
Je fis une mine lamentable et m’inclinai profondément devant Ye-hyeon une nouvelle fois. Il tenta de m’arrêter d’une voix affolée. Il s’approcha, me dit de relever la tête, puis se tourna vers Yoon.
Ye-hyeon haussa un sourcil et le réprimanda.
« Yoon. Arrête. »
Yoon regarda Ye-hyeon et releva un coin de la bouche.
« Qu’est-ce que j’ai fait ? »
« Arrête de chercher Hilde. Et puis, en privé, il est normal que je m’adresse à Hilde avec respect. »
« Ce n’est pas normal. »
Je pris un air sérieux devant ses absurdités.
Yoon baissa la tête et se mit à rire doucement. Ye-hyeon se tourna vers moi, les yeux encore plus écarquillés.
Le commandant en chef cligna deux fois des yeux et demanda : « Ça te déplaît à ce point ? »
« Oui. Non, s’il te plaît. »
Pourquoi continuait-il à me vouvoyer ?
« Traite-moi comme avant, s’il te plaît. »
« Hmm… Si c’est ce que tu veux, je peux le faire, mais… »
À ma grande surprise, Ye-hyeon hésita.
Je sentis le sang quitter peu à peu mon visage.
Comme je commençais à me sentir défaillir, il poursuivit lentement :
« J’ai appris que tu avais enseigné l’escrime à mon père. »
Ah. C’était vrai.
Lee Seung-hyeon avait été un élève exceptionnel.
Meilleur que tous ceux que j’avais entraînés.
« J’ai hérité de l’escrime que tu as enseignée à mon père et j’ai écouté les messages vocaux que tu as laissés. Alors, indépendamment de l’âge, il est tout naturel que je m’adresse à toi avec respect en privé… »
« Ce n’est pas naturel. »
Qu’est-ce qui, là-dedans, était naturel ?
Mais mon supérieur se contenta de cligner des yeux en me regardant. Il avait l’air de quelqu’un qui ne m’écouterait pas si je lui répondais normalement.
Je n’eus pas le choix. Je me mis à le supplier de me traiter comme avant. Je m’excusai pour les paroles que j’avais lâchées pendant mon hyperventilation et pour lui avoir bêtement caressé la tête comme une idiote.
Puis, avec empressement, j’exposai toutes mes lacunes, en lui demandant s’il savait à quel point mes compétences étaient pitoyables, même si j’avais été différente autrefois.
Je continuai ainsi longtemps, sans tenir compte des lamentations de Yoon sur notre hiérarchie complètement détraquée.
Jusqu’à ce que le téléphone professionnel de Ye-hyeon sonne et change l’atmosphère.
* * *
Finalement, la question de la façon de nous adresser les uns aux autres ne fut réglée que le lendemain matin.
À huit heures du matin, convoquée depuis la cabine, je plaidai de nouveau ma cause auprès de mes deux aînés.
Heureusement, Yoon promit rapidement de me traiter comme d’habitude. Il dit qu’il ignorait mon âge, mais que mes compétences étaient toujours aussi nulles et que j’étais donc une bleue tout juste débarquée.
Ces paroles brutales m’émurent profondément. Je remerciai mon partenaire senior du fond du cœur.
Je me tournai ensuite vers Ye-hyeon et me remis à plaider ma cause.
Le commandant en chef hésita un long moment.
« Mais tu parleras familièrement à mon père, pas vrai ? »
« Non, c’est parce qu’il était mon disciple… Enfin, parce que ton père est une vieille connaissance. Toi, tu es mon supérieur le plus gradé, mon commandant. »
« En public, il est normal que nous respections nos fonctions respectives. Mais en privé… »
« Je n’ai même pas encore retrouvé tous mes souvenirs. »
J’étais désespérée.
« Attends au moins que je les aie tous retrouvés et que je puisse me rendre utile avant de me vouvoyer. »
Mon argument fut accepté.
Nos conversations reprirent comme avant. Lorsque mon supérieur se remit naturellement à me tutoyer, je ressentis un peu de paix. Je posai une main sur ma poitrine et poussai un soupir de soulagement.
Bien sûr, cette paix ne dura pas longtemps.
Pour une raison ou une autre, Ye-hyeon, qui ne semblait pas se préparer à aller travailler, me regarda me détendre et demanda : « Alors, tu veux reprendre ton épée ? »
Je me figeai par réflexe.
Ma poitrine me faisait mal, comme si du verre aiguisé m’avait transpercée. La veille, j’avais essayé de m’endormir en ignorant cette douleur.
Mon épée, peut-être encore tachée du sang de Ray.
Si je la réclamais, Ye-hyeon me la rendrait sans hésiter. Peut-être attendait-il ce jour depuis mon arrivée ici.
Mais je n’étais pas encore sûre.
L’ambiance ressemblait étrangement à celle d’un matin de week-end. Était-ce parce que Ye-hyeon ne semblait pas devoir aller travailler ? Le soleil clair du matin inondait le salon à travers ses baies vitrées. L’odeur de l’air frais du petit matin entrait par la fenêtre ouverte de la cuisine.
Je savourai ces sensations fraîches, exacerbées par mes sens aiguisés, puis répondis :
« Je ne veux pas la reprendre avant d’avoir retrouvé mon niveau. »
Mon supérieur écouta en silence ma réponse solennelle.
« Tu vas peut-être trouver ça idiot, mais je trouve que c’est la bonne chose à faire… »
Pour Ray, et pour mon épée qui avait dormi si longtemps.
Ma voix s’éteignit, mais personne ne me posa de question. Ye-hyeon, qui m’observait d’un air indéchiffrable, se contenta de hocher la tête. J’étais reconnaissante qu’aucun d’eux ne cherche à en savoir davantage.
Les souvenirs du passé qui m’étaient revenus n’étaient toujours pas bien en place.
Réprimant la culpabilité et le dégoût de moi-même qui me creusaient la poitrine, je m’inclinai.
« Merci. »
« Non. »
Ye-hyeon répondit brièvement.
« Dis-le-moi quand le moment sera venu. »
« Oui. Laisse-moi encore un peu de temps, s’il te plaît. »
« D’accord. »
Après m’avoir répondu sans hésiter, mon supérieur se plongea dans ses pensées.
Il resta immobile dans la lumière blanche du matin, puis ne me regarda qu’après que Yoon se fut levé nonchalamment du canapé et approché en disant qu’il était temps de partir.
À moi, qui ne savais toujours pas à qui Yoon s’était adressé, Ye-hyeon dit : « Alors, allons faire un combat d’entraînement. »
« Quoi ? »
« Un combat d’entraînement à l’épée. »
Mon supérieur le dit d’un ton décontracté.
« Faisons un combat à l’épée, Hilde. Je dois voir ton niveau. »
Je fixai Ye-hyeon.
De nombreuses pensées me traversèrent l’esprit. Mais je ne posai que la question qui m’intriguait le plus.
« Commandant, tu as une épée ? »
Ou voulait-il dire qu’il utiliserait la mienne ?
Ye-hyeon sembla comprendre ce que je voulais dire et sourit avec amertume.
« Je n’ai pas tenu ton épée depuis ce jour-là. »
Sa voix contenait une excuse inexplicable tandis qu’il expliquait :
« Je ne l’ai jamais montrée à qui que ce soit ni parlé d’elle en détail. Parfois, je la sortais pour l’entretenir. Même si je crains de ne pas l’avoir entretenue selon tes critères… »
« Non. »
Je répondis à voix basse.
Puis, en plongeant les yeux dans son regard noir où semblait toujours se nicher le chagrin, j’ajoutai : « Merci d’avoir pris soin de mon épée. »
C’était l’objet auquel je tenais le plus.
Quand j’avais appris qu’elle existait encore, le désir de la retrouver m’avait envahie. Même en sachant que le sang de Ray la tachait, je ne parvenais pas à étouffer ce désir.
Je ne savais même pas ce que je ressentirais en la reprenant en main.
Malgré tout, j’étais reconnaissante envers celui qui avait chéri l’épée que je lui avais transmise.
Quand j’aurais retrouvé mon niveau, je pourrais reprendre mon épée longue.
« Tu veux t’entraîner avec moi ? »
Je levai les yeux vers lui et posai la question. Ye-hyeon me répondit par un sourire triste et hocha la tête.
Rejoignez notre Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried">https://dsc.gg/wetried</a>