Chapitre 74
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 74 : L’Épée héritée (1)
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La mère de Ye-hyeon était morte en lui donnant naissance.
On disait que Lee Seung-hyeon était convaincu que Lee Ye-hyeon avait tué sa mère en venant au monde. C’était pour cela qu’il n’avait jamais réussi à s’attacher à son fils biologique, même quand celui-ci était bébé. Ye-hyeon apprit la « véritable raison pour laquelle son père le haïssait » en troisième année de collège.
En pleine adolescence difficile, il se rebella et exigea que son père lui parle de sa mère. Lee Seung-hyeon le roua de coups.
Je ne pus retenir une remarque.
« En quoi ça tient debout, cette histoire ? »
— Il ne me frappait quand même que lorsque je me rebellais.
La réponse de Ye-hyeon ne m’aida pas le moins du monde.
À côté de lui, Yoon leva les yeux au ciel. À voir sa réaction, Ye-hyeon devait souvent se servir de cette excuse.
Je réprimai à grand-peine l’envie d’en faire autant quand Ye-hyeon reprit :
« Bref, c’est aussi cette année-là que j’ai compris que mon père ne vieillissait pas. C’était flippant. »
Lee Seung-hyeon avait toujours paru jeune.
Jusqu’à sa troisième année de collège, Ye-hyeon avait eu trop peur de son père pour vraiment le regarder. En plus, Lee Seung-hyeon le laissait souvent seul plusieurs jours d’affilée. Il n’avait donc jamais rien remarqué d’étrange. Puis, quand il se mit à se rebeller pour de bon, il nota cette anomalie.
Naturellement, Lee Seung-hyeon ne lui donna aucune explication.
Ye-hyeon se rebella à plusieurs reprises, tentant de lui arracher une réponse, mais Lee Seung-hyeon ne céda pas. À un moment, Ye-hyeon finit par abandonner. Il cessa de pleurer, de faire des crises et de se faire gifler pour avoir répondu. Il arrêta de chercher sur Internet et dans les livres des cas de personnes qui ne vieillissaient pas. Il cessa de s’imaginer que Lee Seung-hyeon n’était pas vraiment son père biologique, ou de rêver qu’il puisse être une sorte de vampire.
Il n’était pas difficile de se résigner et d’accepter la réalité telle qu’elle était.
Sans un mot, Ye-hyeon accepta l’indifférence glaciale de Lee Seung-hyeon, ses réprimandes irritables et la chaleur capricieuse qu’il lui témoignait si rarement qu’il pouvait les compter sur les doigts d’une main.
Jusqu’à peu avant le début de la guerre.
« Peu avant ? »
— Environ six mois avant ?
Ye-hyeon découpa proprement la croûte de sa tarte aux noix avec sa fourchette.
— Ou sept mois, peut-être. Bref, moins d’un an.
Lee Seung-hyeon débarqua soudain auprès de Ye-hyeon, qui faisait ses études à l’université aux États-Unis, et se mit à lui faire vivre un enfer.
Comme toujours, il ne lui expliqua rien. Ye-hyeon raconta qu’il courait, se faisait frapper, rendait les coups, puis repartait en courant, comme Lee Seung-hyeon le lui ordonnait. Il dut apprendre des techniques de survie dont il n’aurait jamais cru avoir besoin, ainsi que toutes sortes d’arts martiaux. Ce fut une période atroce. Lee Seung-hyeon était un excellent soldat, mais un instructeur sans pitié.
C’est aussi à cette époque que Ye-hyeon vit pour la première fois les capacités de guérison surhumaines de Lee Seung-hyeon.
Ye-hyeon s’immobilisa, les yeux rivés sur son assiette de tarte aux noix, puis laissa tomber sa fourchette dans un tintement.
« Je l’ai découvert en le poignardant. »
— Je ne vois pas pourquoi ça t’a traumatisé.
Yoon marmonna à côté de lui :
— À ta place, je crois que j’aurais été soulagé. Tu étais couvert de bleus, à l’époque, non ?
« J’ai poignardé quelqu’un sous le coup de la colère, et c’était mon père biologique. »
Ye-hyeon murmura si bas que j’eus du mal à l’entendre, puis frissonna brusquement.
Une ride se creusa entre ses sourcils, qui se fronçaient rarement.
« C’était vraiment horrible. »
Alors qu’il traversait cette période épouvantable, physiquement et mentalement, la guerre éclata.
On lui implanta un corps amélioré et on l’envoya sur le champ de bataille. Ce n’est qu’alors que Ye-hyeon comprit que son père biologique n’était ni Dracula ni une créature surnaturelle, mais un porteur de corps amélioré. Lee Seung-hyeon semblait même avoir su à l’avance que la guerre allait éclater.
Tout ce qu’il avait enseigné à Ye-hyeon se révéla utile.
Mes aînés ne m’avaient pas beaucoup parlé de la guerre elle-même.
Ils ne voulaient probablement pas replonger dans des souvenirs aussi terribles. Et je n’avais pas particulièrement besoin d’entendre ce récit.
Ce qui comptait, c’était que Lee Seung-hyeon, peut-être parce qu’il ne voulait finalement pas voir mourir son fils, venait parfois rendre visite à son unité. Il avait un talent étrange pour retrouver Ye-hyeon. Après l’avoir appelé à part, il se contentait généralement de lui faire des remontrances déplaisantes avant de repartir. Puis, un jour, il l’arracha aux lignes de front.
Ye-hyeon se rebella, insistant pour rester au front, et son père le battit jusqu’à le laisser presque mort.
« Bien sûr, il ne m’a rien expliqué. »
— Non. Enfin, il m’a quand même dit une chose quand je me suis rebellé, en prétendant que je voulais mourir au front.
Ye-hyeon expliqua cela à moi, qui comprenais parfaitement pourquoi mon partenaire senior avait insulté son père.
« Il m’a dit de ne pas m’inquiéter. Si je tenais tant à mourir, il me trouverait un endroit où crever. »
Pourquoi fallait-il le formuler comme ça ?
Yoon poussa un discret soupir et leva les yeux au ciel. Les nouvelles horreurs qu’il apprenait sur Lee Seung-hyeon ne semblaient pas le surprendre. Moi aussi, je commençais à avoir du mal à garder une expression neutre. Ye-hyeon racontait son passé d’une voix détachée, mais je n’étais pas assez bête pour ne pas comprendre ce qui se cachait derrière ces phrases calmes.
Comment avait-il grandi sans personne sur qui compter ?
Sans la moindre étreinte chaleureuse, au milieu de la négligence et des mauvais traitements.
Qu’il ait remarqué mon regard qui s’assombrissait ou non, Ye-hyeon poursuivit. D’après lui, c’était là que les choses importantes commençaient.
Lee Seung-hyeon hissa sur son dos Ye-hyeon, couvert de blessures, et retourna dans une zone où des civils s’étaient rassemblés.
Puis il plaça brusquement une épée à deux mains entre les mains de Ye-hyeon.
Une épée à deux mains.
« Celle de la vidéo ? »
À ma question, Ye-hyeon sourit longuement.
« Il ne m’a pas donné celle-là tout de suite. »
Mais ils s’entraînaient avec une épée d’exactement la même largeur.
Ye-hyeon m’expliqua qu’il n’avait pas le droit de quitter le bâtiment non identifié avant d’avoir parfaitement maîtrisé l’escrime que Lee Seung-hyeon lui enseignait. Il tenta plusieurs fois de s’enfuir pour retourner au front, auprès de ses camarades Yoon, Ami et Joo, mais échoua chaque fois. Des gens qu’il supposait être des associés de Lee Seung-hyeon l’empêchèrent également de s’échapper.
Et tous lui disaient la même chose.
Ils lui trouveraient bientôt un endroit où mourir ; il n’avait donc pas à s’inquiéter.
Comme ils l’avaient annoncé, ils ne tardèrent pas à lui en trouver un.
« Tu m’as dit que tu avais vu la vidéo. »
Je hochai la tête à la question de Ye-hyeon.
« On n’y voyait que la dernière partie du combat. Des centaines de Blaireaux sont morts à cause de cette chose. »
Un désastre qui s’était abattu sur eux alors qu’ils avaient pris l’avantage dans la guerre.
Les bombes s’abattaient sur elle, les unités de Blaireaux la chargeaient, mais elle refusait de mourir. Elle revenait encore et encore, massacrant tout sur son passage.
Les dégâts qu’elle infligeait étaient si dévastateurs que toutes les forces disponibles convergèrent vers elle.
Plusieurs noms que je connaissais apparurent dans le récit.
L’unité menée par Richard Green fut anéantie ; seuls Richard et deux autres en réchappèrent. L’unité de Choi Yoon fut elle aussi décimée ; seuls Choi Yoon et trois autres survécurent.
Richard et Yoon furent grièvement blessés et transportés à l’hôpital. Aucun des deux n’assista donc à la fin du combat.
L’avion de chasse piloté par Choi Ami s’écrasa, et Ami sombra dans le coma pendant deux ans sous le choc. La plupart des membres de l’unité de Joo furent pris dans une explosion et ne furent plus en état de combattre.
Lee Seung-hyeon et ses associés ne virent pas non plus la fin du combat. Lee Seung-hyeon parvint à trancher le bras de la créature, mais reçut en retour une blessure mortelle. Le subordonné roux d’Eric, celui qu’on appelait Shashinsky, n’en vit pas non plus la fin. De nombreux subordonnés des Anciens y périrent également.
Mais ceux qui avaient reçu un corps amélioré bien avant les autres lui portèrent un coup terrible.
Et Jason Tvein et Lee Ye-hyeon assistèrent à sa fin.
Tvein fut blessé, mais ne partit pas.
Si Ye-hyeon échouait, il comptait emporter une bombe et mourir avec la créature. Le jour où Ye-hyeon reçut la permission de Lee Seung-hyeon de partir et retourna sur le champ de bataille, il fut affecté à l’unité de Jason Tvein.
Ils constituaient la dernière force disponible.
Si l’unité de Tvein échouait à son tour, une bombe nucléaire serait larguée.
La défaite pesait lourdement sur les lieux. Avant qu’ils ne pénètrent dans les ruines où la créature semait le chaos, Jason Tvein reçut une bombe de haute performance et Ye-hyeon se vit remettre une épée.
C’est alors que Ye-hyeon rencontra Jaeyeon pour la première fois.
Une femme aux yeux étirés comme ceux d’un renard et au carré châtain lisse.
Elle tenait une épée dans ses bras.
« Tu ressembles à Lee Seung-hyeon, c’en est écœurant. »
« Pardon ? »
La femme, qui venait d’apparaître et examinait le visage de Ye-hyeon, sourit doucement devant son air déconcerté.
Elle lui tendit l’épée qu’elle portait.
« Un cadeau de Hilde. »
« Quoi ? »
« Il a dit qu’il fallait placer nos espoirs en elle. »
La femme au carré continua d’énoncer des paroles que Ye-hyeon ne comprenait pas.
Comme Lee Seung-hyeon et ses associés, qui ne lui donnaient jamais d’explications claires.
« Bonne chance. Peu m’importe de quel côté penche la victoire. »
« … Excusez-moi, mais qui êtes-vous ? »
« Ne me regarde pas comme ça. Toi aussi, tu es pareil, non ? »
Jaeyeon tendit une main aux ongles vernis de rouge et glissa les cheveux de Ye-hyeon derrière son oreille.
Leurs regards se croisèrent. Un homme qui n’avait même pas pu se laver après avoir roulé sur le champ de bataille, et une femme si propre et si belle qu’elle en paraissait inquiétante.
Jaeyeon examina silencieusement les yeux de Ye-hyeon, puis lui adressa un sourire éclatant.
« Tu voudrais que le monde te piétine et passe son chemin, pas vrai ? »
Ye-hyeon parvint à tuer la créature.
* *
Le récit prit fin.
Quand la voix calme se tut, le silence envahit le salon au haut plafond. Je restai longtemps incapable de dire quoi que ce soit, les yeux fixés sur Ye-hyeon.
Il était minuit. La journée s’était achevée sans que je m’en rende compte. Une obscurité d’ébène s’étendait derrière les baies vitrées du salon, et l’odeur de la nuit s’était infiltrée dans la pièce fraîche qui sentait le vent. Le silence pesait assez lourd pour m’écraser les épaules. Le tic-tac de la trotteuse résonnait à mes oreilles.
Le poids du silence ne cessait de m’étouffer.
Je regardai Ye-hyeon, qui m’observait d’un air impénétrable, puis Yoon, qui contemplait Ye-hyeon sans laisser paraître ses pensées. Mes lèvres remuèrent.
Aucun son intelligible n’en sortit.
« Mon épée. »
« Oui. »
Ye-hyeon répondit d’une voix rauque.
« L’épée que je t’ai donnée. »
« Je… »
L’épée que j’avais appelée espoir et que je lui avais remise.
« Mon épée à deux mains. »
« Tu veux la reprendre en main ? »
L’homme pâle posa la question comme s’il n’avait pas entendu ma voix hésitante.
« Tu veux la reprendre en main, Hilde ? Je l’ai. »
Je n’arrivais plus à respirer.
Je m’étais mise à pleurer sans m’en rendre compte et, incapable de contrôler ma respiration, je commençai à haleter. Je plaquai les deux mains sur mes poumons qui s’agitaient à tout rompre. Je toussai en vain, tentant de retrouver mon souffle.
Ma vue se brouillait sous les larmes et ma respiration s’accélérait toujours davantage.
Mon cœur me faisait mal.
« Hilde ! »
« Elle hyperventile. »
Les voix de mes aînés résonnèrent à mes oreilles.
« Je vais chercher un sac en papier. Ne bouge pas. »
« Mets tes mains en coupe devant ta bouche, Hilde. Couvre-la avec les deux mains. »
Les souvenirs jaillirent.
Je sanglotai entre deux quintes de toux. Mon épée. Celle que je portais toujours, que je serrais dans ma main chaque fois que je traversais les champs de bataille aux côtés de Kyle. Sur Terre, il n’y avait aucune raison de se servir d’une épée. Les humains préféraient les armes à feu, les bombes et les robots aux longs morceaux de métal lourds.
Alors mon épée était restée longtemps dans son fourreau, à rouiller sous le nom de paix précaire.
Je la chérissais comme une part de moi-même et n’avais jamais eu l’intention de m’en séparer.
« Ye-hyeon, le sac en papier. »
« Hilde. »
Un sac en papier blanc apparut devant moi.
« Hilde, prends-le. »
J’avais fini par donner mon épée.
À un humain.
À l’allié que j’avais finalement choisi. Mais à quelqu’un que je ne connaissais même pas.
Un jour dont je ne me rappelais pas précisément, j’avais confié cette épée à un inconnu, qu’elle serve un jour ou non, accompagnée d’un bref message vidéo.
Le souvenir remonta à la surface.
« Prends-la. »
J’avais enregistré le message dans une pièce vide.
« Si le pire arrive, si la destruction mutuelle devient la seule issue, prends-la et fonce avant d’appuyer sur le bouton de la bombe nucléaire.
Et espère qu’il leur reste une parcelle de sentiment. Espère qu’ils reconnaîtront l’arme du compagnon qui s’est tenu à leurs côtés si longtemps et qu’ils hésiteront, ne serait-ce qu’un instant.
J’espère que tu seras assez calme et habile pour lui enfoncer la lame dans le cœur pendant cette hésitation.
Et s’il ne leur reste pas la moindre parcelle de sentiment, j’espère que tu seras prêt à les prendre dans tes bras et à mourir avec eux, ou que tu ne tiens pas à la vie. »
Un message destiné à un pauvre humain parmi les derniers survivants, qui savait manier une épée.
« Espérons que ça se passe comme ça. Les chances sont minces, mais quand même. »
Lee Ye-hyeon s’empare de mon épée.
Mon épée. Une sorte de prolongement de moi-même. Une arme que les miens avaient reconnue d’emblée. Une chose que j’avais chérie et portée jusqu’à la Terre. Elle était passée entre les mains d’un humain qui ne tenait pas à la vie, mais qui, ironiquement, était resté debout sur le champ de bataille jusqu’au bout. Un humain qui avait acquis discernement et courage au milieu des mauvais traitements et de la négligence.
À l’enfant qui s’agenouillait maintenant devant moi, essayant désespérément de maîtriser ma respiration.
« Hildebert. »
« Ye-hyeon. »
Je prononçai son nom entre deux respirations saccadées.
« Tu as reçu mon épée. »
L’humanité remporta la Première Guerre.
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