Chapitre 67
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Traducteur/éditeur : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 67 : Ancien (3)
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Colton reposa sa tasse de thé.
« C’est un plaisir de vous revoir. »
Son élocution était toujours aussi nette. Ce ton poli, mais imposant, s’imprimait dans mes oreilles. Sa voix calme et charismatique ne tremblait jamais.
Pas même lorsqu’une bombe explosait juste devant lui.
Mais pas de « Ravi de vous rencontrer » ni de « Ça fait longtemps ». Juste : « C’est un plaisir de vous revoir. »
Le message ne pouvait pas être plus clair. Tandis que Porden le saluait d’une voix tendue, j’observai Colton. Il excellait à dissimuler ses véritables pensées ; impossible de savoir quelle importance Porden avait à ses yeux.
Je savais néanmoins exactement comment me comporter à cette table.
Colton se souvenait de moi.
Mais ici, nous ne ferions pas comme si nous nous connaissions.
À la réflexion, c’était évident. D’innombrables regards s’étaient tournés vers cette table, dans un coin de la salle de réception. Des personnalités éminentes de tous les milieux nous observaient. Ce n’était pas l’endroit pour une conversation sérieuse.
« C’est un honneur de vous rencontrer enfin. »
Porden s’assit et le salua avec politesse.
Il semblait avoir complètement oublié mon existence. En même temps, avec Colton Wiseman devant soi, difficile de regarder ailleurs.
« Veuillez m’excuser d’aborder un sujet aussi banal pour commencer. »
« C’est bien plus raisonnable que de tourner inutilement autour du pot. »
Colton accepta naturellement l’attitude de Porden, comme si celui-ci avait été autorisé à entrer en audience auprès d’un roi.
Mon ami élégamment mûri lui adressa même un compliment en levant sa tasse de thé.
« Ne vaut-il pas mieux éviter de perdre du temps en paroles superflues ? »
Il était ravi.
Porden était ravi qu’on le complimente. De la part de Colton, ce n’était probablement qu’une politesse creuse.
Il avait pourtant l’air aussi heureux qu’un enfant félicité par son parent, puis entra aussitôt dans le vif du sujet.
Il avait le bagout qu’on attendait d’un chef d’entreprise. Je n’écoutai que d’une oreille ses discours commerciaux.
Une histoire de nouvelles constructions, une autre de rentabilité.
Rien qui mérite vraiment qu’on s’y attarde. Tout en faisant semblant d’écouter, je promenai mon regard autour de moi.
La salle blanche et luxueuse. Des gens feignant de discuter tout en prêtant une oreille attentive à Colton et Porden.
Jaeyeon se tenait quelques pas derrière Colton.
Jaeyeon me foudroyait du regard, les yeux chargés de haine.
Il ne peut rien dire pour l’instant.
Je fouillai dans les souvenirs qui m’étaient revenus.
Jaeyeon. La première femme de main de Colton. Probablement la seule personne à qui Colton accordait autant de faveurs particulières.
J’avais souvent vu cette scène. Lors d’événements officiels comme celui-ci, Jaeyeon se tenait derrière Colton telle une ombre. Elle protégeait Colton et se salissait les mains à sa place.
Des gens comme ça, il y en avait beaucoup, mais Jaeyeon était la seule à pouvoir baiser directement les mains et les pieds de Colton.
Ça ne signifiait pas qu’elle pouvait lui parler librement pendant qu’il travaillait.
Colton ne l’aurait jamais permis.
Mon vieil ami tenait les gens sous son contrôle en mêlant une seule goutte de clémence à la terreur.
« Monsieur Hildebert. »
La discussion avait apparemment pris fin pendant que je repensais à Jaeyeon.
La voix de Colton me ramena à la réalité. Je détachai lentement les yeux de Jaeyeon et regardai la personne assise en face de moi.
Porden me dévisageait comme s’il n’en croyait pas ses yeux. Sans lui prêter attention, je soutins le regard bleu de Colton.
« Oui ? »
« Que faites-vous d’habitude après l’entraînement ? »
Cette façon polie de parler ne lui allait pas du tout.
J’avais envie de lui dire : « Hé, le langage formel ne te va vraiment pas. Ça me donne des frissons, alors arrête », mais je connaissais les convenances.
J’avalai donc ma réplique et souris.
« Je joue. »
Un objet glissa de la main de Porden.
Plusieurs personnes qui écoutaient aux portes ne purent retenir un petit rire. Quelques-unes se retournèrent, comme si elles se demandaient si elles avaient bien entendu. D’autres restèrent simplement bouche bée.
Même Jaeyeon me regardait comme si j’étais vraiment pitoyable.
« À des jeux vidéo ? »
« Oui. »
Pourquoi poser la question si tu connais déjà la réponse ?
« En général. »
Ce n’était pas comme si j’allais soudain m’asseoir pour jouer au poker raffiné comme toi. Je n’avais rien contre les jeux de cartes, mais ils n’arrivaient pas à la cheville des jeux vidéo pour ce qui était des sensations. De toute façon, tu savais bien que me sermonner ne servirait à rien.
Encore une fois, aucune de ces pensées ne franchit mes lèvres.
Je souris de toutes mes dents au visage impassible de Colton.
« J’aime aussi les jeux sur console et sur mobile. »
Quelques personnes aspirèrent bruyamment leur souffle.
Arrêtez de vous en prendre aux jeux. Et cessez tous de me regarder comme si je venais de répondre une énormité devant les plus puissants de ce monde.
La lecture, c’est raffiné, mais jouer, c’est vulgaire ?
Évidemment, personne ici ne considérait probablement les jeux comme un passe-temps.
Ils n’avaient sans doute pas assez d’heures dans une journée pour s’occuper de leur propre travail. Sans tenir compte de l’expression de Porden, qui semblait dire qu’il avait dû perdre la tête en m’invitant comme invité spécial, je regardai Colton reposer sa tasse de thé.
Colton baissa les yeux et garda le silence.
Un silence étrange s’abattit sur la salle. Sans prêter attention aux regards qui me brûlaient la nuque, j’attendis sa réponse. J’ignorai aussi le regard irrité de Porden.
L’invitation à cette réception que j’ai reçue par votre intermédiaire était probablement l’œuvre de Colton, mon cher Porden. Mais vous ne le saurez jamais.
Colton avait un talent inné pour faire salir les mains des autres.
Mon pourri d’ami finit par rompre le silence.
« En échange d’avoir sauvé mon associé, je ferai aménager une salle de jeux sur l’un des étages de la tour en reconstruction. »
Vraiment ?
Rien ne valait un vieil ami !
Mon visage s’illumina d’une joie sincère, mais Colton poursuivit :
« Cependant, je n’y connais rien aux jeux. Pourriez-vous donner quelques indications à mes subordonnés dans le petit salon du troisième étage, dans une heure ? Cela ne prendra pas longtemps. »
« Ah. »
C’était donc ça, le véritable sujet.
Un sourire aux lèvres, sous les regards ébahis de la foule, je répondis :
« Bien sûr. »
Voilà ce qu’était une réception mondaine.
« Ce serait un honneur. Je me rendrai sans faute dans le petit salon du troisième étage dans une heure. »
Des formalités inutiles. Toute une mise en scène destinée aux autres. Aujourd’hui, nous avions montré aux nombreux invités de marque, qui ne savaient rien, que Colton et Hilde se rencontraient pour la première fois. Nous leur avions maintenant aussi montré que nous avions fait connaissance pour une raison insignifiante. Il s’agissait de cacher la vérité et de pouvoir agir librement derrière le mensonge que nous avions présenté.
Ainsi, même si nous nous rencontrions et parlions de temps à autre, les gens penseraient que nous étions de simples connaissances échangeant des banalités.
Le petit salon du troisième étage, dans une heure.
C’est là que se tiendrait la véritable discussion, celle qui comptait. Le message était clairement passé ; je quittai donc la table sans inquiétude.
* * *
« Le commandant en chef vient aussi ? »
Dix minutes avant l’heure du rendez-vous, je regardai la réception commencer à se disperser et posai la question à Ye-hyeon.
Mon supérieur au teint pâle cligna des yeux, puis baissa le regard.
« Ouais. C’est une petite réunion. »
« Ah. »
Voir mon supérieur abattu à cause d’une réunion privée organisée à la dernière minute me donna mauvaise conscience.
Il était évident que cette réunion avait été convoquée à la hâte à cause de moi. Je présentai mes sincères excuses à Ye-hyeon, qui but une gorgée de café avec amertume.
« Je suis désolée. »
« Non. Pourquoi tu t’excuserais ? »
Il avait l’air d’un panda boudeur.
À côté de Yoon, qui promenait les yeux autour de lui d’un air mécontent, Ye-hyeon prit la parole d’une voix lasse.
« C’est toi qui vas passer un sale moment dans ce petit salon avec eux. Allons-y. Ils sont probablement déjà réunis. »
« Déjà ? Ils n’ont pas l’air du genre à venir en avance pour nous attendre. »
« Ils ont aussi beaucoup de choses à se dire entre eux. Tous les trois ont disparu il y a trente minutes. »
Ah.
J’aurais dû comprendre plus tôt pourquoi les gens avaient commencé à quitter la réception un à un. Je regardai autour de moi, dans la salle qui s’était soudain vidée, et hochai la tête. J’avais encore beaucoup à apprendre. Je n’arrivais pas à croire que je ne l’avais pas remarqué plus tôt.
La salle semblait vide en l’absence de ses points de mire. Je me levai et suivis Ye-hyeon.
« J’aurais dû mettre un costume noir si j’avais su qu’il y aurait une réunion », marmonna Ye-hyeon.
« Qu’est-ce que ça peut faire ? » répondit sèchement Yoon.
Mon partenaire senior, toujours nonchalamment avachi dans son fauteuil, leva les yeux vers nous alors que nous nous apprêtions à monter au troisième étage.
« Contacte-moi dès que vous aurez terminé. »
Il s’adressait à Ye-hyeon.
« Je vais attendre ici. »
« D’accord. »
Ye-hyeon répondit sans hésiter.
« Je ne serai pas long. »
Nous nous dirigeâmes vers le troisième étage.
Nous passâmes devant des gens qui rassemblaient leurs manteaux pour partir, puis montâmes les escaliers.
Après deux volées, nous arrivâmes dans un endroit où il n’y avait pas âme qui vive. La moquette épaisse étouffait nos pas. Le couloir moquetté menait au petit salon, tout au fond du troisième étage.
Une porte délicatement sculptée de motifs de vigne bouchait l’entrée du petit salon. Ye-hyeon s’en approcha à grandes enjambées et poussa la porte en bois.
Grincement.
Sans trop réfléchir, j’entrai à sa suite.
À peine le seuil franchi, le changement d’atmosphère me coupa le souffle.
L’air était si tendu qu’il me donna la chair de poule.
Dans cette pièce à l’atmosphère acérée comme une lame, tout le monde se retourna d’un même mouvement pour ne regarder que moi. J’avais du mal à respirer. Leurs regards ne cillaient pas et me frappaient de plein fouet. J’avais l’impression qu’ils pouvaient lire en moi.
Trois personnes étaient assises autour de la table qui occupait le petit salon.
Eric Earhart, à gauche. Yekaterina, à droite.
Colton Wiseman, au centre.
Derrière les Anciens se tenaient leurs hommes de main. Immobiles comme des ombres, ils m’adressèrent aussitôt un avertissement du regard : un seul faux pas, et tu es mort. Je m’étais contentée de promener les yeux autour de moi, mais le message silencieux était parfaitement clair.
Quelle ambiance de champ de bataille.
Il n’y avait ni créatures ni armes ici.
Comment cet endroit pouvait-il être plus étouffant que l’extérieur d’un Noyau ?
Intimidée, je détaillai un à un les hommes de main présents dans le petit salon.
Celle de Colton Wiseman, c’était Jaeyeon.
Derrière Eric Earhart se tenaient un homme pâle aux cheveux roux attachés en demi-queue et un autre aux cheveux blonds bouclés. Je n’avais rencontré ni l’un ni l’autre. À en juger par leur position, le roux semblait avoir un rang supérieur à celui du blond, mais tous deux me jetèrent un regard meurtrier dès que je posai le pied dans le petit salon.
Le roux m’indiqua de ses yeux vides que je ferais mieux de me tenir à carreau, tandis que le blond le fit avec un léger sourire.
« Ah. Vous êtes à l’heure. »
Leur maître, Eric, m’accueillit d’un air indifférent.
« Bienvenue. Vous êtes toujours aussi ennuyeux. »
« Refermez la porte en entrant. »
Yekaterina me réprimanda froidement depuis l’autre côté de la table.
« Combien de temps comptez-vous rester là ? »
Comme Colton, Yekaterina n’avait qu’un seul homme de main pour lui garder les arrières.
Je refermai la porte, m’assis à la place qui m’était manifestement réservée et l’observai.
Un Asiatique vêtu d’un costume noir de jais. Il avait l’air de rarement détendre ses sourcils froncés, et son regard était plus perçant que celui de tous les autres dans la pièce.
Des cheveux noirs, courts, et des yeux noirs et froids.
Malgré son air raide et irritable, ses traits étaient délicats. Il était beau, avec une beauté discrète, presque jolie. Je clignai des yeux en examinant son visage. Sérieusement beau, d’une manière agaçante et guindée, mais joli.
Et quelque chose clochait…
Il me disait quelque chose.
Quoi ? Je crois que je l’ai déjà rencontré ?
Ma tête commençait à me faire légèrement mal, alors je devais le connaître. Mais je n’avais assurément jamais rencontré Yekaterina. Alors pourquoi connaissais-je son homme de main ? Et pourquoi son visage ne m’avait-il pas immédiatement rendu mes souvenirs, contrairement à ceux de Colton ou de Jaeyeon ?
Où l’avais-je vu ?
Il me sembla perdre un instant le fil, assaillie de questions.
Clic.
Je repris mes esprits lorsque Jaeyeon alluma le cigare de Colton.
Reprends-toi. Ce n’était pas le moment.
Je reportai mon regard au centre. Je regardai mon vieil ami porter lentement le cigare à ses lèvres, tandis que Ye-hyeon s’asseyait entre Colton et Eric, tel un intrus.
Face à cette scène qui ressemblait à une réunion de mafieux, j’attendis que mon ami prenne la parole.
J’attendis que cet homme, qui semblait avoir déjà enterré quelqu’un, expire lentement la fumée, s’adosse nonchalamment à son fauteuil et me regarde sans la moindre trace de chaleur dans les yeux.
J’attendis qu’il abandonne les formalités creuses et parle de sa véritable voix, lourde d’autorité.
« Hildebert. »
La fumée s’élevait du cigare entre ses doigts.
« Tu perds toujours ton temps à des futilités. »
« Je t’avais dit d’abandonner. »
Même après tout ce temps, il continuait à me critiquer.
« L’opéra et les jeux sont tout aussi improductifs. »
« Ta façon grossière de parler n’a pas changé non plus. »
Colton marmonna les yeux fermés.
« Mon vieil ami. »
Un être qui avait passé de longues années à mes côtés.
Quelqu’un qui avait vu le temps passer, le monde changer et nous nous transformer, tout comme moi. Malgré tous ces changements, certaines choses n’avaient pas changé du tout.
En entendant sa voix inchangée, je souris de toutes mes dents.
Mon cher ami.
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