Chapitre 66
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 66 : L’Ancien (2)
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Il avait donc enfin atteint le sommet.
Cette pensée me traversa tandis que je tentais de résister à la migraine atroce et aux nausées. Trop de choses me revinrent d’un seul coup, au point de me faire souffrir jusque dans le corps. La main de Ye-hyeon qui se posa sur mon bras, son visage empreint d’inquiétude : tout cela me parut lointain.
Je broyai l’ustensile que je tenais dans ma main et fronçai les sourcils.
Les souvenirs ne s’arrêtaient pas.
« Les yeux dorés, c’est une caractéristique que vous partagez tous ? »
Sa diction raffinée. La grâce particulière de ses mouvements, impossible à imiter. L’image de lui, vêtu de costumes impeccables qui mettaient en valeur son visage sculpté, persistait derrière mes paupières.
Quand nous parlions, il me regardait toujours de ses yeux bleu froid.
« Et les cheveux blancs ? »
« Les couleurs de cheveux varient d’une personne à l’autre. »
C’était ce que j’avais répondu, assise sur le canapé.
« Il y en a pas mal, parmi vous, qui ont aussi les cheveux blancs, non ? »
Il avait aussi été la personne la plus brillante que j’aie jamais vue.
Même jeune, impossible de dissimuler cet éclat. Dès le jour de notre rencontre, il avait suivi la voie toute tracée du succès. Il gravissait chaque échelon bien plus vite que quiconque.
C’est pour cela qu’il m’avait rencontré.
Moi… nous.
« Tu passes beaucoup de temps avec ce type. »
La voix de Kyle me parvint.
« Tu l’aimes bien ? Il est malin, mais ça ne vaut pas la peine de s’attacher à lui. »
« Je ne crois pas qu’il cherche à s’attacher non plus. »
J’avais répondu à Kyle avec un sourire.
« On ne peut tout simplement pas s’ignorer. »
La Terre en paix. Un café en plein air, baigné d’un agréable soleil. Des gens en lunettes de soleil sous ses rayons impitoyables, une glace fondante à la main. L’air brûlant ralentissait les mouvements.
Le parfum de l’été m’enveloppait de sa chaleur.
Un après-midi tranquille à contempler la mer bleue et les vagues qui se brisaient en écume blanche. Ce souvenir m’engloutit tout entière. Il avait existé une époque si paisible qu’elle en était presque ennuyeuse. Je restai immobile un moment, tandis qu’elle me revenait.
Oui. Il y avait eu des jours si doux. Des jours où j’aurais pu me leurrer en pensant que tout continuerait sans encombre.
Et, étonnamment, cette période paisible avait duré assez longtemps.
J’avais regardé Colton vieillir. J’avais vu un jeune homme ambitieux devenir un homme de pouvoir aguerri.
Au fil du temps, son influence avait grandi à une vitesse terrifiante. En public, il qualifiait notre relation d’amitié, alors même qu’il ne comprenait pas ce qu’était l’amitié.
« Hildebert. »
Je me rappelai le jour où il était venu me voir, avec l’apparence qu’il avait aujourd’hui.
« Tu as pris ta décision ? »
« Oui. »
La douleur qui m’avait déchirée quand j’avais répondu.
« Ça devait arriver un jour ou l’autre, de toute façon. »
Quoi donc ?
Je n’arrivais pas à m’en souvenir. Une migraine atroce me déchira le crâne tandis que je serrais le poing.
Était-ce un mécanisme de défense ?
Peut-être que, par instinct, je ne voulais pas me rappeler les mauvais souvenirs. J’avais oublié pourquoi cette paix avait volé en éclats. J’avais oublié pourquoi j’avais trahi les miens. Je me souvenais à peine de ce qui me différenciait des humains.
Imbécile de cerveau. Souviens-toi.
Ne détourne pas les yeux de ce que tu as fait. Souviens-t’en.
Souviens-toi !
Mon corps trembla violemment.
« Reprends-toi. »
La voix froide de Yoon me ramena à moi.
« Hildebert. »
Sa voix glaciale me rendit mes cinq sens.
Je revins au présent. À bout de souffle, je regardai mes aînés qui m’examinaient. Yoon, les yeux plissés, me tenait fermement le bras. Ye-hyeon m’observait, le regard plein d’inquiétude.
La salle de réception était de nouveau envahie par le bruit.
Colton semblait s’être fondu dans la foule. Je ne le vis pas tout de suite. Je clignai plusieurs fois des yeux pour tenter de reprendre une respiration régulière.
Les gouttes de sueur perlant à mes cils tombèrent.
« Je fais venir un médecin ? »
Ye-hyeon murmura ces mots, la voix pleine d’inquiétude.
À la vue de l’inquiétude dans ses grands yeux, je secouai lentement la tête.
« Ça va. »
« Tu es couverte de sueurs froides. Ton état… Hilde. Viens, sortons un instant. »
« Ça va. »
J’insistai.
Puis je baissai les yeux, fuyant le regard de mes aînés qui ne me lâchaient pas des yeux. Malgré la migraine lancinante, je tentai de reprendre mon souffle.
Je ne pouvais pas partir maintenant.
Ces souvenirs venaient tout juste de me revenir. Je venais enfin de retrouver quelqu’un de mon passé.
Il y avait quelque chose que je devais lui dire.
Quelque chose qu’il fallait que je lui dise…
Yoon prit la parole d’un ton froid.
« Je vais te traîner chez Ami, alors va te reposer là-bas. »
« Je vais vraiment bien. »
« Mais oui. Ce sera encore plus chiant si tu t’écroules, alors écoute-moi sans discuter. »
« Laissez-moi cinq minutes. »
Je ne voulais vraiment pas partir.
« Dans cinq minutes, ça ira. »
Mes aînés attendirent en silence pendant cinq minutes.
Sans bouger, je me concentrai uniquement sur mon corps. Une sorte de mécanisme de défense intense semblait s’être activé, mais comme l’avait dit Yoon, je ne pouvais pas perdre connaissance ici. Je cessai de fouiller dans mon passé et me mis à écouter les battements de mon cœur.
Les écouter m’aidait toujours à me calmer.
Cinq minutes plus tard, j’expirai lentement et relevai la tête.
« Ça va, maintenant. »
Mes aînés me dévisagèrent.
Sans tenir compte de leurs regards perçants, je tendis le cou. Les gens recommençaient à s’agiter et Colton avait disparu.
Où était-il passé ?
« Il… »
« Pas maintenant. »
Ye-hyeon répondit avant que je puisse finir.
Je me tournai vers lui et croisai le regard du commandant en chef. L’inquiétude y persistait, mais elle n’était plus la même qu’avant.
Le commandant en chef parla à voix basse.
« Va le voir quand il te fera appeler. »
Un petit rire m’échappa sans que je m’en rende compte.
« Oui. C’était bien son genre. Je m’en souviens. Il a dû empirer depuis. »
« On dirait que tu le connais mieux que je ne le pensais. »
Ye-hyeon baissa à demi les yeux et marmonna comme pour lui-même.
« Je sais seulement que vous vous connaissez. Je n’en sais pas plus. »
« Moi non plus, je ne me souviens pas de tout. J’ai seulement retrouvé le souvenir de notre amitié. »
« Une amitié ? »
Yoon haussa les sourcils, comme s’il venait d’entendre quelque chose d’absurde.
Un petit rire m’échappa. Sa réaction était compréhensible. Colton Wiseman était encore plus froid que Yoon.
Un homme naturellement froid et cruel. Quelqu’un de bien pire que Yoon dans sa soif de pouvoir. Un humain dangereux qui dissimulait sa vraie nature derrière une grâce et un charisme innés, et qui possédait l’intelligence nécessaire pour réaliser ses ambitions.
Au moins, Yoon se souciait de Ye-hyeon et d’Ami. Colton, lui, considérait tout le monde comme un pion.
À une exception près.
Même si je n’étais pas certaine qu’il s’agisse vraiment d’une exception.
Je relevai les paupières que j’avais baissées pour réprimer mes nausées.
« Il appelait ça de l’amitié, mais en réalité, je crois que c’était juste une relation où l’on se traitait poliment et où l’on se voyait assez souvent pour qu’aucun de nous n’y perde. Je ne me souviens pas clairement de la raison pour laquelle nous avions ce genre de relation. Trop de choses me reviennent d’un coup, j’ai la tête en vrac. »
« On dirait que tu vas vomir. »
« Franchement, c’est un peu le cas. »
« Qu’est-ce que tu en dis ? Je l’assomme et je le traîne dehors ? »
Yoon demanda ça tout naturellement à Ye-hyeon.
Comment pouvait-il dire ça à son partenaire junior qui avait envie de vomir ? Je regardai mon partenaire senior comme s’il déraisonnait, mais il m’ignora.
Ye-hyeon me regarda d’un air inquiet, puis secoua lentement la tête.
Mon partenaire senior ferma les yeux dans un soupir et sermonna son partenaire senior comme à son habitude.
« Tu ne devrais pas traiter un malade comme ça, Yoon. »
« On peut, quand le malade refuse d’écouter. »
« Il y a aussi quelqu’un que je dois retrouver. »
Je m’adossai au fauteuil et posai les bras sur les accoudoirs.
Je clignai plusieurs fois des yeux, malgré la sueur froide qui les brouillait. Ma vision trouble redevint nette. À première vue, la salle de réception semblait identique, mais en y regardant de plus près, son atmosphère avait complètement changé depuis l’arrivée de Colton.
Je balayai du regard la salle splendide, baignée de lumière. Je cherchais un autre visage.
Celui qui s’était tenu à ses côtés, mais que je n’avais pas remarqué.
« Jaeyeon. »
À l’instant où le nom franchit mes lèvres, je repérai son propriétaire.
Elle était assise à côté de Colton, avachie comme une délinquante. À une table dans un coin de la salle, celui-ci conversait avec élégance avec un politicien influent. Jaeyeon me regardait. Un sourire de travers lui étirait les lèvres et il avait négligemment posé un coude sur le dossier de sa chaise.
Des yeux étirés en amande, comme ceux d’un renard, et un nez bien dessiné.
Ses boucles noires et son costume noir à fines rayures blanches lui donnaient l’allure d’un mannequin. Ses traits séduisants, dignes d’un renard, n’avaient pas changé.
Oui. Ces yeux et ce nez étaient reconnaissables entre mille. Que Jaeyeon soit une femme ou un homme, elle avait toujours les yeux allongés et un beau nez.
Et ses yeux brûlaient toujours d’une haine féroce.
Une haine que personne n’avait jamais réussi à éteindre consumait impitoyablement tout ce qui l’entourait. Mais pourquoi me haïssait-elle plus que les autres ? Ça aussi, je l’avais oublié. À en juger par les messages dont elle m’avait bombardée, j’avais certainement dû lui faire quelque chose.
Sans me quitter des yeux, Jaeyeon plissa ses yeux allongés jusqu’à les réduire à deux croissants.
Puis il m’envoya un baiser.
Beurk.
En regardant Jaeyeon, la seule exception de Colton Wiseman, peut-être, toujours aussi furieusement dérangée, je marmonnai pour moi-même :
« Sa tête me donne envie de vomir. »
« C’est clair. »
Yoon acquiesça.
« Rien que le voir te rend malade. On se comprend. Je vois pourquoi tu as survécu après l’avoir rencontré. »
« Jaeyeon est en train de me construire une cabane. »
Rien que d’y penser, j’en eus l’estomac retourné.
« On ne peut pas la faire sauter ? »
Ye-hyeon poussa un profond soupir.
Quand je me tournai vers lui, je vis que mon supérieur était encore plus pâle que d’habitude. Il avait l’air plus mal en point que moi. Son teint me fit comprendre qu’il avait réussi à pâlir encore davantage.
Mon beau supérieur baissa les yeux et poussa un long soupir.
« Alors tu connaissais aussi Jaeyeon. »
« Oui. Même si je ne me souviens pas de grand-chose… Mais surtout, ça va, commandant en chef ? Vous avez une mine épouvantable. »
« Ça va. »
« Ça ne va pas. »
La voix glaciale de Yoon couvrit celle, rauque, de Ye-hyeon.
Mon partenaire senior fronça les sourcils et lança un regard noir à Ye-hyeon.
« Tu ne vas jamais bien quand tu as affaire à cette salope. »
À bien y réfléchir, on disait que Jaeyeon haïssait particulièrement Ye-hyeon.
Pourquoi Ye-hyeon ? Non, pourquoi moi aussi ? J’avais envie de demander.
Qu’est-ce qui avait bien pu se passer entre elle et cette démone renarde ?
Enfin, même sans qu’il se soit rien passé, Jaeyeon avait largement assez de haine en elle pour toute l’humanité. Mais Ye-hyeon avait forcément dû faire quelque chose pour devenir une cible de sa haine bien plus que les autres.
J’avais beaucoup de questions, mais je savais que ce n’était pas le moment. Et puis, j’étais déjà bien trop occupée à gérer les souvenirs qui avaient jailli de moi.
Du thé Darjeeling et du pain beurré refroidissaient sur la table.
Ye-hyeon fixa silencieusement la tasse devant lui, puis parla presque en chuchotant.
« Avec son maître à ses côtés, même s’il fait des histoires, il attendra la fin de la réception. »
« Tant mieux. »
« Hilde. »
Je croisai en silence le regard de Ye-hyeon.
Mon supérieur, qui m’observait, plissa ses yeux où semblait toujours flotter du chagrin.
« Il est venu te voir. »
« Oui. Je le pense aussi. »
« Peu importe ce que tu pourrais dire par accident, tu ne mourras pas. Nous avons convenu que nous ne te tuerions pas, quoi qu’il arrive. »
Ils avaient donc conclu un tel accord.
Était-ce pour cela qu’il n’avait plus besoin de me cacher ce qu’il savait ? Était-ce aussi pour cela qu’il m’avait fait entrer au Noyau et ne m’avait pas renvoyée, même si j’avais attiré la haine de Jaeyeon ?
Je me doutais que c’était ça, mais je ne posai pas la question.
À la place, j’acquiesçai lentement.
« Merci. »
« Fais quand même attention. Le fait qu’ils ne puissent pas te tuer ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas te faire de mal. »
Le sourire amer de Ye-hyeon resta gravé dans mon esprit.
Contrairement à d’habitude, ses yeux empreints de douleur trahissaient aussi une résignation lasse.
« Fais attention. Il est au sommet, maintenant. »
* * *
Une heure plus tard.
Colton Wiseman, mon vieil ami, me fit appeler avec son habituelle perfection.
Il me convoqua à sa table par l’intermédiaire de Porden.
Bon sang. J’avais oublié Porden. Je l’avais complètement oublié, mais maintenant que j’y pensais, c’était lui qui m’avait donné l’invitation.
L’homme restait figé devant le vieux monsieur au charisme glacial.
Je dévisageai Porden, décontenancé et pétrifié, puis tournai les yeux vers Colton, assis à table.
Le visage impassible, il baissa les yeux et leva sa tasse de thé.
« Monsieur Wiseman. »
Bonjour.
« Ravi de vous rencontrer. Je suis Hildebert Taleb. »
C’était ainsi que je l’avais salué lors de notre première rencontre, il y a longtemps.
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