Chapitre 65
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 65 : Ancien (1)
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La salle de réception était pleine de gens qui faisaient la roue comme des paons.
Hommes et femmes étaient tous tirés à quatre épingles. Un véritable rassemblement de personnalités fortes. Pourtant, même parmi ces gens imposants, cet homme et cette femme se distinguaient sans conteste.
Je respirai l’air suffocant qui les entourait, puis l’expirai.
« On est vraiment obligés d’aller les saluer ? »
« Pour être honnête, j’ai d’abord voulu te cacher, moi aussi. »
Ye-hyeon évoqua quelque chose d’inattendu.
Je clignai des yeux et tournai mon regard vers les hommes à mes côtés. Depuis que nous avions quitté la maison, aucun d’eux ne s’était détendu. Même mon partenaire senior était sur ses gardes : ces gens étaient manifestement trop importants pour qu’on les ignore.
Je n’avais toujours aucune idée de ce qui les rendait si importants.
Un lustre en cristal brillait au-dessus de nous.
Ye-hyeon étudia mon visage.
« On ne pourra pas te cacher éternellement. Je me suis dit qu’il valait mieux les affronter directement plutôt que de rester dans le flou. »
« Je ne comprends toujours pas pourquoi je les intéresse autant… Mais je suivrai votre décision. »
« Hilde. »
Ye-hyeon prononça mon nom d’un ton grave.
Je soutins en silence le regard de mon supérieur. Yoon se tenait là, les mains dans les poches, et nous écoutait sans un mot.
Comme j’attendais sa réponse, Ye-hyeon reprit :
« Si je parviens à te présenter aux Anciens sans incident aujourd’hui, je te dirai tout ce que tu veux savoir. »
« Quoi ? »
« Je ne sais pas tout moi-même. Mais si les présentations se passent bien, je n’aurai aucune raison de te cacher ce que je sais. »
Un beau sourire se dessina sur les lèvres de Ye-hyeon.
Je connaissais ce sourire. Je ne l’avais vu qu’une fois, dans le bureau du commandant en chef. Ye-hyeon me l’avait adressé en quittant le bureau, le jour où j’avais entendu le nom de Jaeyeon pour la première fois.
Le sourire fier d’un supérieur à une subordonnée qui avait été à la hauteur de ses attentes.
« Ça a dû être frustrant. Merci d’avoir pris sur toi sans le montrer. »
Pendant un instant, je ne sus quoi répondre.
Je parvins finalement à hocher la tête. Je ne savais toujours pas quoi dire.
Ma réaction maladroite dut amuser Yoon, car il ricana brièvement en me regardant.
L’homme à qui le noir allait si bien qu’il était étonnant de ne pas le voir en porter plus souvent se tourna vers nous et lança :
« Je vais rester à l’écart. Ça ne mène jamais à rien de bon, de s’approcher d’eux. »
« Exact. Reste aussi loin que possible. »
Ye-hyeon répondit sans hésiter, puis tourna les yeux vers le duo.
« Ce ne sont pas des gens avec qui il faut se mêler. »
Nous nous dirigeâmes alors vers ces gens avec qui il ne fallait pas se mêler.
Nous nous approchâmes d’abord de la femme aux cheveux argentés tirés en un chignon. Ye-hyeon m’avait expliqué que c’était l’ordre à respecter. Elle était « au-dessus » de l’homme blond platine, m’avait-il dit. Il était extrêmement important de respecter cette hiérarchie à la lettre. Je ne devais en aucun cas me tromper dans l’ordre.
La deuxième personne la plus puissante parmi les Anciens.
Nom de code : Sukhoi.
Dès que nous nous arrêtâmes près d’elle, je la vis pivoter avec grâce au milieu des gens qui l’entouraient.
Les bijoux argentés de sa robe noire, si sombre qu’elle semblait dévorer la lumière, tintèrent délicatement.
Elle avait le visage sévère. Ses cheveux argentés étaient élégants, ses traits marqués. Ses yeux verts étaient bien plus éclatants que ceux de Ricardo. Son regard vert pâle semblait me transpercer la nuque.
Elle n’esquissait pas le moindre sourire.
« Yekaterina. »
Ye-hyeon l’appela à voix basse.
« Je voudrais vous présenter ma subordonnée. »
Les regards fusèrent vers moi.
Ceux des gens qui entouraient Yekaterina se posèrent sur moi. Des personnes de tous horizons plissèrent les yeux pour m’examiner. Tandis que je soutenais leurs regards, j’observai discrètement les alentours.
Il y avait des regards méfiants et d’autres envieux, mais très peu de gens me regardaient ainsi.
La plupart partageaient la même expression.
De la condescendance.
Ou du mépris. Des moqueries qui demandaient qui pouvait bien être cette inconnue. Ici, la réputation faisait loi. Je ne pouvais pas identifier toutes les personnes autour de Yekaterina, mais elles étaient manifestement célèbres dans leurs domaines respectifs.
J’en reconnus plusieurs aussitôt. Si même moi je les connaissais, c’est qu’ils devaient être extrêmement célèbres. Un acteur de cinéma connu. Le chef d’un parti politique. Le présentateur du journal d’une grande chaîne. Une influenceuse célèbre.
Des gens qui comptaient d’innombrables fans.
À quoi pouvait bien ressembler une nouvelle Blaireau, apparue une seule fois aux informations, au milieu d’eux ?
J’avais été invitée dans un endroit où je n’avais pas ma place : c’était donc normal. Mais je ne prêtai aucune attention aux regards qui me jaugeaient ouvertement, aux ricanements parfaitement audibles, aux voix qui demandaient qui j’étais ni aux réponses moqueuses qui précisaient que j’étais une nouvelle Blaireau.
À vrai dire, je ne pouvais pas y prêter attention. Impossible d’échapper au regard de Yekaterina. Maintenant que je me tenais devant elle, sa présence pesait encore plus lourd que de loin.
Et ça, c’était quoi ? Des regards aiguisés qui me piquaient la nuque ?
On aurait dit qu’elle avait dissimulé des gardes du corps partout.
« Enfin, je vous rencontre. »
Yekaterina m’accueillit d’une voix grave et s’approcha.
« Son invitée spéciale. Vous avez beaucoup travaillé jusqu’ici. »
Une drôle de façon de saluer quelqu’un.
Mais je ne pouvais pas lui demander ce qu’elle voulait dire. Je me contentai de sourire poliment et de lui dire que j’étais ravie de la rencontrer.
La poignée de main de Yekaterina était ferme.
Le brouhaha autour de nous s’atténua un peu tandis que nous nous serrions la main. Les regards braqués sur nous brûlaient.
Ils nous observaient saluer l’autre avec une attention démesurée.
Ses yeux brillants semblaient lire en moi lorsqu’elle me salua de nouveau.
« J’espère que vous continuerez à faire les bons choix, comme vous l’avez fait à l’époque. »
« Merci. Je continuerai à faire de mon mieux. »
J’étais presque certaine qu’elle ne parlait pas du moment où j’avais sauvé Porden, mais je souris et laissai passer.
« Pour pouvoir faire des choix que je ne regretterai pas en y repensant. »
Une lueur étrange traversa les yeux de Yekaterina à ma réponse.
Elle s’évanouit aussitôt, et j’étais sans doute la seule à l’avoir remarquée. Je ne cherchai pas à comprendre ce que signifiait cette lueur fugace. Je lâchai sa main et reculai discrètement, toujours souriante.
Une femme dont la présence écrasait même ceux qui maniaient la célébrité aussi naturellement qu’ils respiraient.
Je n’avais aucune envie de m’attarder à parler avec cette incarnation du pouvoir. Les regards acérés qui me piquaient la nuque continuaient de me brûler. Et ce n’étaient pas les regards puérils de célébrités. C’étaient des avertissements lancés par des gens animés d’intentions meurtrières.
Renvoyez-moi chez moi !
Ye-hyeon adressa à Yekaterina un sourire des plus professionnels.
« Prenez bien soin de notre nouvelle recrue. »
« Le sentiment est réciproque. »
Yekaterina répondit calmement, puis se détourna.
En retournant vers les gens qui l’entouraient, elle ajouta avec indifférence :
« Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi sincèrement ravie de rencontrer quelqu’un. Je vous observerai avec intérêt. »
Moi ?
Pourquoi moi ? J’avais envie de lui demander, mais je me retins.
Ye-hyeon avait dit qu’il me raconterait tout ce qu’il savait si cette réception se passait bien. Il ne me restait qu’à tenir encore quelques heures, et je comprendrais beaucoup mieux les choses.
Alors, au lieu de cligner des yeux, perplexe, j’affichai un grand sourire.
Ye-hyeon se tourna vers nous.
Il nous murmura de partir. Je hochai la tête et le suivis. Peut-être à cause des derniers mots de Yekaterina, quelques personnes commencèrent à s’approcher de moi avec curiosité, mais je n’eus d’autre choix que de faire semblant de ne pas les voir en suivant mon supérieur.
Les différentes formes d’attention — curiosité, condescendance, moquerie, méfiance et intentions meurtrières — s’évanouirent.
Nous avions quitté le territoire de Yekaterina.
La nuque enfin fraîche, je compris que nous étions hors de danger et traversai la vaste salle de réception.
* * *
Le deuxième Ancien était l’homme blond platine.
Il portait avec une aisance déconcertante un costume trois-pièces blanc immaculé. L’âge avait marqué son visage, mais il était plus flamboyamment beau que la plupart des gens. Ses cheveux soigneusement rejetés en arrière, ses traits lisses et son sourire détendu étaient tous impeccables.
Lui aussi était entouré de monde.
Les gens autour de lui étaient différents de ceux qui entouraient Yekaterina. À notre approche, l’homme se tourna avec grâce.
Beurk. Des regards acérés me piquaient de nouveau la nuque.
Ils différaient de ceux que nous avaient lancés les gardes du corps de Yekaterina.
Il y avait de l’intention meurtrière dans leurs yeux, mais aussi, allez savoir pourquoi, de l’excitation ?
Quel genre de types avait-il engagés comme gardes du corps ?
Tenant élégamment une coupe de champagne entre ses doigts, l’homme nous vit nous arrêter et leva son verre.
Il adressa un grand sourire à Ye-hyeon.
« Commandant en chef ! »
Qu’est-ce que c’était que ça ? Pourquoi était-il si heureux de voir Ye-hyeon ?
« Ça fait plaisir de vous revoir. J’attendais votre arrivée. Vous avez encore meilleure mine ces derniers temps. Et si nous prenions le thé en privé après ça ? »
Ye-hyeon poussa un soupir sans chercher à le cacher.
Je clignai des yeux, incapable de comprendre ce qui se passait.
Pourquoi l’homme présenté comme le troisième Ancien souriait-il de toutes ses dents et flirtait-il avec Ye-hyeon ? Pourquoi mon supérieur soupirait-il comme s’il avait l’habitude, sans même essayer de dissimuler son air sombre ?
Le commandant en chef répondit d’une voix lugubre :
« Je croyais m’être amélioré ces derniers jours. Apparemment, pas assez pour ne plus attirer votre attention. »
« Ha ha. Hélas, on ne dirait pas. »
L’homme d’âge mûr, beau à tomber, rit franchement à la réponse de Ye-hyeon.
Les gens présents nous observaient eux aussi avec curiosité. Mais ils ne semblaient pas aussi intéressés par nous que ceux du cercle de Yekaterina. Leurs regards ne se dirigeaient pas aussi ouvertement vers moi. Ils trouvaient un nouveau visage intéressant, mais au fond, c’était surtout leur propre personne qui les intéressait.
Tandis que je clignais des yeux, frappée par la différence flagrante, j’entendis Ye-hyeon marmonner :
« Tu as toujours aimé les choses qui ont mauvaise mine. »
« Parce que ce sont elles qui brillent plus que les autres quand on les polit et qu’on prend soin d’elles. »
L’homme sourit, les yeux fixés sur Ye-hyeon.
Il avait l’air d’être né raffiné.
« Toi aussi, tu en fais partie, Ye-hyeon. Je te promets de ne pas parler de sujets compliqués. Tu ne veux vraiment pas prendre le thé avec moi après ? »
« Je suis venu vous présenter ma subordonnée. »
Ye-hyeon coupa court à sa proposition d’un ton froid.
Il se décala légèrement pour me laisser passer. Mal à l’aise, je contournai Ye-hyeon et m’avançai vers l’homme. L’élégant personnage ne semblait pas apprécier que sa conversation avec Ye-hyeon soit interrompue.
Mais qu’y pouvais-je ?
Je m’inclinai et le saluai la première.
« Ma subordonnée, Hildebert Taleb. »
« Ah… »
Comme s’il se souvenait de quelque chose, l’homme étira le mot en m’observant.
Je soutins le regard gris et brillant de l’Ancien en attendant sa réponse.
« Celle dont tout le monde parle. »
« Enchantée. Je m’appelle Hildebert Taleb. »
« Prométhée. »
Quoi ?
« N’êtes-vous pas l’invitée spéciale du jour ? Comme prévu, vous n’êtes pas le genre de personne qui m’intéresse particulièrement. »
« Désolée. Comme vous le voyez, je ne suis qu’une recrue sans rien de remarquable. »
« C’est simplement que vous ne m’intéressez pas personnellement. Vu les circonstances, vous êtes quelqu’un que je ne peux m’empêcher de remarquer. »
Comme Yekaterina, l’homme disait des choses que je ne comprenais pas.
En me voyant cligner des yeux, il esquissa un sourire en coin. Rien à voir avec ceux de Ricardo ou de Yoon. Le sien était rusé, plein d’assurance.
Un sourire empreint de l’aplomb et de la confiance de quelqu’un qui avait toujours été différent des autres depuis sa naissance.
Il me tendit la main.
« Eric Earhart. J’ai hâte de travailler avec vous. »
Nom de code : Cracheur de feu.
Je lui serrai la main sans un mot. Une fois les politesses échangées, Ye-hyeon partit rapidement. Nous laissâmes Earhart derrière nous, tandis qu’il demandait à Ye-hyeon de réfléchir sérieusement à leur thé.
Je suivis Ye-hyeon qui avait brusquement tourné les talons et traversait la salle de réception ; les regards qui s’accrochaient à ma nuque disparurent.
Ma nuque redevint enfin fraîche.
Nous n’avions fait qu’échanger quelques politesses, et je me sentais déjà vidée. Je comprenais maintenant pourquoi Yoon ne voulait pas se mêler à eux.
Après avoir frissonné, je retournai avec Ye-hyeon auprès de mon partenaire senior.
* * *
La salle de réception commença à s’agiter une trentaine de minutes après que j’eus commencé à me remplir l’estomac en compagnie de mes supérieurs.
Je mangeais des raisins verts entre Ye-hyeon, ravi qu’Eric ne se soit pas intéressé à moi, et mon partenaire senior, qui avait pris plaisir à me voir me présenter nerveusement aux Anciens.
J’étais abasourdie en écoutant l’explication : Eric était un pervers qui aimait les gens malheureux et prenait son pied à les sauver. Apparemment, ne pas attirer son attention prouvait qu’on menait bien sa vie.
Ce salaud était complètement cinglé.
Je pensais justement cela lorsque la salle de réception se figea.
Elle se figea littéralement. Le silence tomba soudain sur la pièce qui bruissait jusque-là de conversations. Un calme froid, chargé d’une tension à couper au couteau, envahit les lieux.
Sentant le changement abrupt dans l’air, je levai les yeux.
Tout le monde regardait dans la même direction.
Yoon et Ye-hyeon ne faisaient pas exception. Les hommes, qui semblaient plus heureux que depuis notre départ, reposèrent leurs couverts et fixèrent silencieusement le même point. Tous les regards de la salle de réception convergèrent vers lui.
L’entrée de l’annexe. Une porte magnifiquement ornée de dorures.
La porte, qui était restée fermée jusque-là, s’ouvrit et quelqu’un entra.
« Faucon est là. »
Quelqu’un à la table voisine murmura à voix basse.
« La rumeur disait vrai, il vient bien. »
Nom de code : Faucon.
Premier parmi les Anciens. Au sommet de la hiérarchie du pouvoir. Et jamais encore il n’avait cédé sa place.
Je regardai l’homme avancer lentement dans la foule figée.
Il entra dans la salle de réception, vêtu d’un costume sombre impeccable et accompagné d’un homme de grande taille.
C’était un vieux monsieur aux cheveux grisonnants, soigneusement rejetés en arrière. Pas un seul défaut. Il avait l’air de ces gens qui saignent bleu quand on les poignarde, et portait des gants de cuir lisse. La chaîne de sa montre à gousset accrocha la lumière du lustre.
Ses traits étaient réguliers. Il se situait quelque part entre la maturité et la vieillesse, mais le temps ne l’avait manifestement pas malmené. Les marques de l’âge autour de ses yeux et de sa bouche ne faisaient qu’ajouter à son autorité et à son élégance discrète.
Il avait sans doute été beau dans sa jeunesse.
Avec ses yeux bleu clair et ses cheveux blonds lisses.
Quelqu’un que son aura froide rendait difficile d’approche, mais qui avait rallié des partisans grâce à son charisme particulier et à son intelligence.
Quelqu’un de cruel, mais assez rusé pour dissimuler sa vraie nature.
Ah.
« Colton. »
À mon murmure, Ye-hyeon et Yoon tournèrent vivement la tête.
Mais j’étais trop bouleversée pour réagir à mes supérieurs. J’étais à moitié hors de moi.
Les souvenirs qui déferlaient. Le choc de rencontrer pour la première fois quelqu’un que j’avais « connu » dans ce monde.
Le passé qui devenait limpide.
Des souvenirs qui affluaient avec une force vertigineuse.
« Colton Wiseman. »
Alors, tu étais un Ancien.
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