Chapitre 6
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Blaireau Noir ◈
Chapitre 6 : Blaireau Noir (6)
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J’avais l’impression que mes organes flottaient.
Je n’eus pas le temps de regarder la ville en plein jour. Ma gorge se serra et mes yeux se fermèrent par réflexe. Un vent violent balayait mon corps. J’avais l’impression de tomber. De tomber sans fin. Jusqu’au sol…
Une force puissante me tira en arrière.
Quand j’ouvris les yeux, je vis deux iris verts.
« Je vous tiens. »
Ricardo m’attira contre lui en souriant.
« J’ai cru que j’allais vous rater~. »
Je le regardai sans comprendre.
Ricardo tenait un câble d’une main. L’autre extrémité partait de la fenêtre de l’étage d’où j’étais tombée. Le bâtiment s’élevait au-dessus de nous, ses fenêtres lisses et brillantes.
La créature bizarre s’accrochait toujours à la paroi vitrée.
Ami était sur son dos.
Toujours retenue par Ricardo, je restai bouche bée.
« Ami… »
« Ça va~. Elle n’en a peut-être pas l’air, mais elle est assez douée pour avoir survécu à la Première et à la Seconde Guerre… »
L’homme me serra plus fort contre lui.
Il sentait bon l’eau de Cologne aux notes boisées. À peine cette pensée me traversa-t-elle l’esprit que mon corps, suspendu dans le vide, se mit soudain à descendre.
Je m’agrippai à son bras en haletant, par réflexe.
Ricardo tenait le câble et descendait à toute vitesse.
Le sol se rapprochait. Des gens criaient et fuyaient le bâtiment. L’asphalte gris, en contrebas, grossissait à vue d’œil.
L’asphalte gris se rapprochait !
Ah ! J’allais m’écraser dessus !
L’asphalte fonça vers moi.
Ricardo me serra contre lui et roula sur le sol.
« M… merci. »
« Quand tu atterris, évite de regarder le sol~. »
Ricardo se releva et me tendit la main.
Il me remit debout d’un geste vif, puis m’adressa un grand sourire.
« Si jamais tu dois encore atterrir, regarde le plus loin possible… »
J’espérais vraiment ne plus jamais avoir à atterrir.
Mais je n’eus pas le temps de le dire. Dès que je fus debout sur l’asphalte, Ricardo me poussa dans le dos.
« Cours. »
Sa voix était glaciale.
« Éloigne-toi de ça. »
Je n’étais pas assez stupide pour discuter.
Un homme qui regardait vers le haut en tenant le câble, et une femme qui tailladait la tête de cheval avec une lame.
Du sang noir éclaboussa l’asphalte, tandis que l’acier tranchait la chair.
J’acquiesçai et me retournai aussitôt.
« Merci ! »
Je n’obtins aucune réponse.
Je courus sans regarder derrière moi. Les cris de terreur me vrillaient les oreilles. Quelques instants plus tôt, tout était encore paisible.
Des gens en tenue de bureau décontractée et en blouse blanche. Des employés qui couraient sous le soleil brûlant. Tous fuyaient dans la même direction, le visage empreint de peur.
Où devais-je aller ?
Le terrain était plus vaste que je ne l’avais imaginé. L’espace était dégagé devant moi, ce qui était une bonne chose, mais je n’avais aucune idée de la direction à prendre.
Les autres semblaient savoir où aller et se dispersaient dans toutes les directions.
Quant à moi…
Je n’en savais rien. Il fallait donc que je m’éloigne le plus possible.
Le plus loin possible de cette chose.
Je bandai les jambes et accélérai. Le vent frais me griffait agréablement les joues.
Ah.
En courant, j’aperçus la limite du terrain. De l’autre côté, une route où les voitures klaxonnaient. Plusieurs personnes avaient bondi hors de leur véhicule et couraient frénétiquement vers le trottoir opposé.
Je devrais courir jusque-là, moi aussi…
Boum !
L’asphalte trembla.
Un bruit lourd retentit derrière moi. Je perdis l’équilibre et trébuchai. Je n’arrivais pas à me résoudre à regarder en arrière. Je reposai vite le pied que j’avais levé et me stabilisai.
Les cris des gens s’élevèrent, puis s’évanouirent.
Un enfant qui courait devant moi s’étala bruyamment sur l’asphalte.
« Aïe ! »
Sa chute avait été si violente que rien que de la voir me faisait mal.
Sans tenir compte de la présence que je sentais derrière moi, je courus vers l’enfant.
« Ça va ? Tu peux courir ? »
À peine m’étais-je agenouillée à côté de lui qu’une ombre nous recouvrit.
Mon ventre se noua. J’attrapai le bras de l’enfant et levai les yeux.
Je me retrouvai face à une nouvelle créature.
Elle était différente de celle que j’avais vue auparavant. Plus grande, elle avait aussi des ailes.
Ses ailes bleu-gris délavées étaient déchirées et lamentables, comme de vieux chiffons. Elle me faisait penser à quelqu’un vêtu d’une robe gothique. À la place de ses membres, des tentacules épais se dressaient, tandis que ce qui ressemblait à l’ourlet d’une robe était fait d’une fourrure frémissante.
Un tentacule, divisé en cinq filaments, tenait une énorme épée en os.
Au moment où elle leva son arme, je ramassai l’enfant et roulai sur le sol.
Boum !
L’asphalte se fissura.
Nous l’avions évitée de justesse. Quand j’ouvris les yeux, l’enfant dans les bras, je vis l’épée en os.
Une épée qui avait fendu l’asphalte comme un biscuit.
« Maman ! »
L’enfant éclata en sanglots aigus.
Je me ressaisis à la hâte et me relevai. Le sol trembla. La créature retirait lentement son épée de la fissure dans l’asphalte.
Je changeai de direction et me mis à courir.
Maintenant qu’elle nous avait repérés, je ne pouvais plus courir vers la route principale.
Je longeai le mur qui séparait le terrain de la route. L’enfant pleurait comme s’il allait s’effondrer d’épuisement, mais je n’avais pas le temps de le réconforter.
Mais c’était quoi, ces trucs ?!
Je ne me souvenais pas que la Terre ait abrité des créatures pareilles !
Je courais à toute vitesse, les jambes chargées de force. Boum ! Boum ! Le bruit de l’épée qui s’abattait retentissait derrière moi, mais je ne regardai pas en arrière.
Le vent me poussait violemment dans le dos et la route se déchirait. Je devinais sans peine que l’épée frappait juste derrière moi.
Si je ne peux pas l’éviter, faites qu’elle m’atteigne en pleine tête ! Que je meure sur le coup, sans souffrir.
Je trébuchai en courant.
Le coin du mur apparut devant moi. Je portais l’enfant, épuisé par ses pleurs, et contournai le bâtiment sans fenêtres.
Alors, je compris qu’on était fichus.
Un long passage droit. La route qui s’étirait devant nous était longue, mais elle se terminait contre un mur. D’un côté, le bâtiment sans fenêtres bloquait le passage.
C’était fini.
Je n’aurais jamais cru que ça se terminerait aussi vite.
Y avait-il au moins un moyen de sauver l’enfant ?
Le désespoir me noua le cœur, mais je ne cessai pas de courir. Je réfléchirais à la suite une fois arrivée au fond de l’impasse.
Je continuai de courir en me mordant la lèvre. J’espérais trouver une issue que je ne voyais pas encore, tout au bout.
Une petite ouverture, trop éloignée pour être visible…
Crac !
Une onde de choc me frappa dans le dos et me projeta en avant.
Une douleur brûlante m’enveloppa la cheville.
« … Va te cacher là-dedans. »
L’aile de la créature m’avait entaillé la cheville gauche. Une douleur brûlante la parcourait. Je poussai fermement l’enfant, qui ne parvenait pas à retrouver son équilibre après sa chute.
Une ouverture étroite se trouvait sous le balcon d’un immeuble.
« Va là-dedans. Ne fais pas de bruit et reste immobile. »
L’épée en os s’immobilisa en plein air.
L’enfant s’éloigna de moi à quatre pattes, en chancelant. Je fus soulagée qu’il ne se retourne pas.
Après m’être assurée qu’il s’était accroupi sous le balcon, je tournai lentement la tête.
Je voyais le ciel.
Un ciel clair et immense, si haut qu’il me donnait l’impression de respirer à pleins poumons.
Une énorme épée en os qui le barrait.
Des ailes bleu-gris.
Les ailes éreintées battirent plusieurs fois, puis s’immobilisèrent. Le tentacule qui tenait l’épée en os ne bougea pas non plus. La pointe de la lame était dirigée droit vers mon visage.
Ah. Ma vie avait été courte, mais plutôt belle.
Je sentis le bout de l’aile m’entailler l’avant-bras droit et me fis cette réflexion sans y penser.
Ma vie avait été remplie de choses que je ne comprenais pas et s’était achevée avec une rapidité stupéfiante, mais j’avais quand même eu de la chance. J’avais rencontré des gens gentils, qui m’avaient donné toutes sortes de choses…
Les sensations vives de la vie. Une période déroutante, mais pas si mauvaise.
Les petites attentions que nous avions échangées.
J’aurais vraiment dû aimer les gens.
Une voix surgie d’au-delà de mes souvenirs se superposa à mes pensées.
Au même instant, l’épée en os s’abattit.
Clang !
Quelque chose l’arrêta.
Je fixai sans comprendre la personne qui avait bloqué l’épée.
Il portait une chemise blanche ordinaire et un pantalon de costume noir.
Ses manches étaient retroussées jusqu’aux avant-bras et il était pieds nus. Il avait dû sortir en hâte alors qu’il se préparait à partir travailler, mais il tenait une énorme lance d’une main. Le soleil se trouvait derrière lui et derrière l’arme.
Je clignai des yeux et distinguai ses traits particuliers.
Des tresses qui flottaient au vent.
« Je m’occupe de la deuxième créature. »
Il s’adressa à quelqu’un.
La lance noire transperça l’aile. La créature poussa un hurlement glaçant de douleur. Du sang noir éclaboussa les alentours comme de l’encre, et son corps, haut de deux étages, chancela.
Un long cri arraché à un être vivant.
Je plissai les yeux, agacée par le sang et le vacarme qui s’abattaient sur moi.
« Je vais en finir rapidement, alors tenez bon encore un peu. »
L’homme aux tresses parla sans baisser les yeux vers moi. J’essayai de répondre, mais ma voix fut noyée sous un bruit de tonnerre.
Il balança sa lance avec force et repoussa l’épée en os. La lame blanche vola contre le mur dans un fracas violent.
Bam !
Je tressaillis au bruit, et la lance transperça l’autre aile de la créature.
De la salive jaillit et trempa la chemise de l’homme ainsi que mon corps.
Ignorant la douleur et la sensation répugnante qui m’envahissait, je murmurai :
« Merci infiniment… »
« Hé ! Je tire ! »
Ro fit irruption alors qu’une fenêtre du bâtiment s’ouvrait brusquement.
Ratatatatatatatata !
Les tirs nourris résonnèrent dans les environs. Ils étaient assez forts pour couvrir complètement les cris de la créature. Même si quelqu’un m’avait répondu, je ne l’aurais pas entendu.
Ro posa le canon de son arme sur le balcon et tira sans pitié.
La créature bizarre fut déchiquetée par les balles.
L’homme à la lance bondit en arrière et disparut de mon champ de vision.
Je le sentis s’accroupir près de ma tête.
Bientôt, son bras se glissa sous mes aisselles. Je me laissai aller contre la main qui m’agrippait et me tirait en arrière.
« Je suis désolé. »
La voix de l’homme débordait de regrets et de remords.
« C’est notre travail d’empêcher ce genre de choses… Et pourtant, nous vous avons laissé vivre ça. »
« Ce n’est rien. »
Je lui adressai un sourire vide. La douleur à l’avant-bras et à la cheville ne s’était pas atténuée, et elle était intense. Mais le soulagement d’avoir survécu était plus fort que la douleur.
J’avais cru que ma vie était finie.
Alors que mon corps s’éloignait de plus en plus du monstre, le soulagement m’envahit.
Je contemplai le ciel bleu dans mon champ de vision et expirai longuement. Relevant légèrement le menton, je regardai à l’envers l’homme qui me tirait.
Son beau visage était empreint de remords. Ses tresses flottaient au vent, sa chemise blanche était tachée de noir et des piercings argentés luisaient à son oreille.
Une brise agréable souffla sur moi.
J’avais vraiment survécu.
Je croisai son regard et lui souris. Une profonde gratitude m’envahit.
« Merci de m’avoir sauvée. »
Sa bouche s’incurva en un sourire sincère, sans la moindre feinte.
« Je t’en prie. »
Il murmura d’une voix chaleureuse :
« Merci d’avoir sauvé l’enfant. C’était très courageux de ta part. »
« Non. »
C’était normal.
Je restai là, allongée, à regarder le ciel sans rien faire.
Je ne bougeai pas jusqu’à ce que Ro jette son arme vide, grimpe sur la créature et abatte un marteau. Jusqu’à ce que Ricardo et Ami accourent. Jusqu’à ce qu’Ami écarquille les yeux et s’écrie : « Hilde ! Tes blessures ! »
L’homme aux tresses recula, stupéfait.
« Tu as un corps amélioré, alors pourquoi tu ne guéris pas ? »
Ricardo se précipita et me porta sur son dos.
Je fus emmenée à l’infirmerie, ballottée sur le dos de Ricardo. L’homme aux tresses déchira fébrilement sa chemise et me banda le bras, tandis qu’Ami appelait l’infirmerie.
Une fois soignée, on pourrait retourner bruncher, pas vrai ?
Entourée de gens affolés, c’était à ça que je pensais.
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