Chapitre 56
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Blaireau Noir ◈
Chapitre 56 : Face-à-face (1)
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Tu avais dit que tu me raconterais la suite.
On s’était quittés bien trop brusquement, non ? Il me restait tant de choses à entendre. Des choses importantes et d’autres qui l’étaient moins.
J’étais allongée à plat ventre dans le train lancé à toute vitesse. Le vent me fouettait le corps, me faisant mal.
Les larmes avaient séché sur mes joues.
Le train roula longtemps dans l’obscurité.
Je ne savais plus où aller. Je ne me relevai donc que lorsque le train s’arrêta dans un lourd boum !
Le choc puissant me traversa le corps. Du gravier et du sable tombèrent quelque part en contrebas.
Je ne voyais que les rails engloutis par les ténèbres.
Jin était mort ? Je me redressai en titubant et fixai le vide devant moi. Ils avaient dit qu’ils se connaissaient. Alors, peut-être qu’ils n’avaient pas tué Jin.
Une main sur la poignée de mon épée, je sautai du train.
Mes pieds retrouvèrent la terre ferme.
Si tu avais fui parce que tu haïssais Ye-hyeon et le monde, tu aurais dû continuer jusqu’au bout.
Bien sûr, aucune réponse ne me parvint.
Après avoir fixé le vide un instant, je m’engageai sur les rails obscurs.
Ce bras gris cendre.
Je boitais vers le mur de terre contre lequel le train s’était écrasé, tout en fouillant dans mes souvenirs.
Pourquoi le bras de Jin était-il devenu gris cendre ? Pour une raison quelconque, cette couleur ne m’était pas inconnue.
J’y réfléchis un moment, mais ne trouvai aucune réponse. Inutile de m’accrocher à une question qui n’en avait pas. Je m’approchai de la cabine de conduite fracassée et tendis la main pour tâtonner le long du mur.
Il y avait aussi une porte, ici ?
Je refoulai l’envie d’aller retrouver Jin et continuai à palper les alentours.
Je n’avais vu aucune porte palière sur le chemin. Même si je faisais demi-tour, il n’y aurait pas d’autre issue.
À mesure que mes mains avançaient, mes yeux s’habituaient peu à peu à l’obscurité.
Je devais trouver une sortie. Une fois dehors, je pourrais demander de l’aide à mes aînés, puis partir à la recherche de Jin Silver, qui était peut-être encore en vie.
Un trou à rats ferait l’affaire…
Mon pied s’enfonça.
Mon pied droit traversa le sol. Je m’agrippai à la terre par réflexe. Mon corps bascula sur le côté. En baissant prudemment les yeux, je découvris un tunnel qui plongeait sous terre.
Ah. Cette fois, le passage descendait au lieu de partir sur le côté.
Jin était vraiment perspicace. Je repensai à la façon dont Jin avait aussitôt senti les créatures à nos trousses et détaché les wagons, puis esquissai un sourire amer.
« S’il te plaît, sois en vie. »
Je m’adressai à quelqu’un qui ne pouvait pas m’entendre.
« Je viendrai te chercher. »
Tant que je n’aurais pas vu Jin mort de mes propres yeux, je ne perdrais pas espoir.
J’entrai dans le tunnel. Ici aussi, il faisait complètement noir. Une fois encore, je gardai la main gauche contre le mur.
Ce passage était plus difficile que le précédent. Je devais ramper. Si je relevais la tête, l’arrière de mon crâne heurtait le plafond de terre dur. La tête baissée, j’avançai à quatre pattes en attendant que le tunnel prenne fin.
Il ne s’acheva que lorsque ma nuque me fit atrocement mal.
Cette fois, aucune lumière artificielle ne m’accueillit. Seuls des champignons bleus éclairaient les rails. Jin les avait plantés, eux aussi ?
Sans tenir compte de la douleur dans mon dos et ma nuque, je me redressai lentement.
Goutte. Goutte. L’eau tombait.
J’avançai sans savoir où j’allais. Puisque la mort de Jin n’était pas certaine, je devais d’autant plus garder la tête froide.
Le métro où même les Blaireaux qui servaient depuis plus de dix ans mouraient comme des mouches.
Y entrer était déjà dangereux, et il y avait probablement encore des gens à mes trousses.
Qu’est-ce que j’avais fait ?
Tout en passant devant les champignons bleus, je remis de l’ordre dans ce que j’avais appris. Ils avaient dit qu’un jour, ces gens étaient venus chercher Jin, qui vivait à l’extérieur. Ils lui avaient demandé de me ramener.
« Leur chef s’est réveillé il y a quelques mois… »
Moi aussi, je m’étais réveillée ici quelques mois plus tôt.
Une coïncidence ?
Une coïncidence pouvait-elle tomber aussi juste ?
Qui était leur chef ? Depuis mon expulsion du Noyau central, je ramassais les fragments de mon passé qui ne cessaient de refaire surface.
Leur chef. Le chef de ceux qui étaient censés avoir été mes anciens camarades.
… Je ne m’en souvenais pas.
J’essayai de m’y prendre autrement. Au lieu de chercher à me rappeler mon supérieur, je tentai de retrouver la personne à qui je demandais conseil quand je devais prendre une décision.
La personne que j’avais l’habitude de consulter.
Des cheveux comme un rideau.
Un éclair traversa mon esprit.
Mes souvenirs refluèrent. Cette personne ne faisait pas grand cas d’eux. Ils ne savaient rien, disait-elle, et n’étaient même pas capables de deviner ce qui allait inévitablement arriver.
Des yeux dorés remarquables, pleins d’assurance. Une voix ferme. Des traits harmonieux.
Quelqu’un qui n’avait jamais détourné le regard…
L’odeur du poisson.
Cette puanteur âcre, riche en protéines, se rapprochait.
D’énormes dents envahirent mon champ de vision.
Elles fondirent sur mon visage, prêtes à l’arracher d’une seule morsure.
Fshhhk !
Je fendis proprement sa gueule béante en deux.
Des morceaux de chair et d’os volèrent. Mon épée trancha son œsophage et s’enfonça plus loin. Son long corps s’ouvrit. Son cri désespéré me vrilla les oreilles.
Striii…
Quand je libérai la lame d’un mouvement de torsion, la créature, à moitié sectionnée, se recroquevilla en perdant son sang.
Je fixai la créature qui occupait le milieu des rails. Impossible de compter ses pattes. Mais elle était beaucoup trop grosse pour qu’on puisse l’appeler un mille-pattes. Elle était assez longue pour s’enrouler trois fois autour d’un homme adulte, avec encore un bout qui dépassait.
Elle remuait frénétiquement les pattes et s’enroula sur elle-même.
Elle avait une tête de poisson.
Je soupirai, l’épée à la main.
« Si vous m’attaquez, je n’aurai pas d’autre choix que de tous vous tuer pour continuer. »
Bien sûr, elle ne pouvait pas me comprendre.
La créature, qui perdait son sang à flots, cessa lentement de bouger. Ses dizaines de longues pattes fines s’immobilisèrent, mais je ne m’avançai pas.
Au contraire, je resserrai ma prise sur mon épée.
Je sentis le poids de la seringue de sang dans ma poche droite.
« Laissez-moi simplement passer. »
Je fléchis les jambes et me préparai à frapper.
« Il faut que je retrouve des gens. »
Au lieu d’une réponse, j’entendis des pattes remuer.
À l’instant où mon épée fendit l’air, des créatures dégringolèrent du plafond.
* * *
J’avais mal à l’épaule.
Heureusement que ces trucs ressemblant à des mille-pattes n’avaient pas de venin dans les crocs. Sinon, je me serais effondrée et serais morte.
Quoi qu’il en soit, c’était terminé. Je plaquai fermement ma main droite sur mon épaule gauche déchirée. Je venais de rengainer mon épée trempée de sang.
Un silence inquiétant s’abattit sur les lieux.
À présent, rien d’autre que moi ne bougeait ici.
Les murs et les rails étaient couverts de sang et de morceaux de chair.
En maintenant la pression sur mon épaule, je longeai lentement les rails, où flottait une forte odeur de protéines.
Des corps craquaient sous mes pieds. J’aurais forcément pu traverser cette station autrement. Ou bien j’aurais dû m’échapper ailleurs avant d’arriver à leur nid.
Mais ces possibilités n’existaient plus.
J’avais réussi à tous les tuer, mais le prix à payer était élevé. Même après m’être injecté du sang, j’avais la tête qui tournait.
Je fronçai les sourcils et tentai de stabiliser ma vision trouble.
« Quand même, j’ai beaucoup progressé, non ? »
Bien que personne ne soit là pour m’écouter, je marmonnai dans l’obscurité.
« Je pourrais peut-être couper l’ourlet des vêtements de mon partenaire senior, maintenant. »
Je pourrais peut-être échanger quelques coups avec Ye-hyeon.
Et si je gagnais, peut-être que je pourrais recevoir l’épée que j’avais vue dans la vidéo.
Quand les stimulations extérieures cessèrent, mes pensées dérivèrent vers le passé. Je fouillai dans mes souvenirs tout en traînant mon corps, lourd comme du plomb. Jin, qui avait détaché le train. Si Jin Silver ne m’avait pas renvoyée comme ça, je me serais simplement abandonnée à l’instinct et effondrée.
Une épée…
Mon épée. J’avançai péniblement en remontant encore plus loin dans mes souvenirs. L’épée dont je m’étais servie. Celle dont la lame avait dû croiser celle de la personne aux cheveux noirs.
Où était-elle, maintenant ?
Avait-elle été brisée et enterrée sous terre ? Ou bien l’épée que possédait Ye-hyeon était-elle la mienne ? Je voulais voir en vrai l’épée de la vidéo. Même si Ye-hyeon refusait de me la donner, je voulais savoir à quoi elle ressemblait.
La voix de cette personne tournait en boucle dans ma tête.
C’était la voix dont je m’étais souvenue en tenant le volant.
« Ça te dirait un combat à l’épée contre moi ? »
Comme au bon vieux temps ?
Clang !
La lame trembla.
Des yeux aux sclères noires, brûlants de haine. Des cheveux gris cendre, secs et cassants. Des traits humains.
Avec ma lame, je repoussai les griffes acérées qui visaient ma gorge.
Elle était impressionnante. À un instant, elle semblait apparaître au bord de mon champ de vision ; l’instant d’après, elle se trouvait juste devant moi.
Je bandai le bras et frappai de mon épée.
Fouuush !
La créature fut projetée en arrière et tituba plusieurs pas plus loin.
Nos regards se croisèrent. Elle était venue des rails faiblement éclairés, dans la direction où je me rendais.
Ce n’était pas celle que Jin Silver avait retenue. Elle avait les cheveux courts.
« Traîtresse. »
Encore ça.
« Toi. »
Elle fondit sur moi.
Ses mots sortaient difficilement, comme si quelque chose bouillonnait dans sa gorge. Mais son regard haineux brillait de mille feux.
« Si ce n’était pas toi… »
« Je suis vraiment désolée, mais j’ai oublié tout mon passé. Je sais que c’est pénible, mais tu pourrais m’expliquer ce que j’ai fait ? »
Clang !
D’un revers de la main, elle écarta mon épée.
Elle avait une force incroyable. Si je n’avais pas rapidement ramené mon bras droit pour parer ses griffes, j’aurais eu un trou dans la gorge.
Les griffes heurtèrent la lame.
Elle appuya ses griffes répugnantes contre mon épée et hurla.
« Toi ! »
« Ouais, moi. »
« Toi, à l’époque ! »
Oui, à l’époque.
Qu’est-ce qui s’était passé ?
« Si tu n’avais pas trahi Kyle, à l’époque ! »
Clang !
Un éclair nous sépara.
Nous reculâmes et reprîmes position. L’adversaire me fixait en haletant. Des veines rouges apparurent dans ses yeux. Je la regardai sans ciller, les mains serrées sur mon épée.
Des yeux qui avaient perdu tout espoir.
Je m’en souvins.
Pas entièrement, mais une scène gravée en moi refit surface. Un souvenir désormais imprimé dans mon esprit, que je ne pourrais jamais oublier. Puisque je m’en souvenais à nouveau, je ne l’oublierais plus jamais de toute ma vie.
Kyle.
Des yeux dorés brûlant de fureur. Des dents serrées, des cheveux qui tremblaient. Et l’épée pointée sur moi.
Derrière Kyle se tenaient des camarades.
Eux aussi tenaient des armes. Leurs pieds foulaient un sol d’une blancheur parfaite. Leurs yeux étaient gonflés de colère.
Le lieu baignait dans une lueur bleutée.
Je me rappelai leurs regards trahis, leurs expressions qui montraient qu’ils n’attendaient plus rien de moi, leurs yeux déterminés, pleins de la volonté de gagner et de tout détruire, moi comprise, quoi qu’il en coûte.
Et je me rappelai les mots que j’avais prononcés alors, en étouffant mon chagrin.
Je ne me souvenais pas du contexte, comme d’une vidéo coupée aux deux extrémités.
Mais, à ce moment-là, j’avais supplié.
Kyle et les camarades qui l’avaient suivi.
« … Il n’est pas encore trop tard. »
« Espèce de sale traîtresse ! »
« Si c’est maintenant… »
Si c’est maintenant, nous pouvons encore faire marche arrière.
Crac !
Mon corps fut projeté en arrière. Le coup furieux de mon adversaire me submergea. En plein vol, je m’écrasai contre un pilier carré qui séparait les rails.
Boum.
Un choc violent me traversa le corps.
Un hoquet m’échappa par réflexe.
Mais je n’eus pas le temps de souffler. Je tordis le corps et esquivai l’attaque qui arrivait.
Boum !
« Attends, attends. »
Boum !
Comme si elle allait m’écouter.
Il ne me restait donc qu’à mettre cette chose au tapis. Je repris mon souffle et roulai de toutes mes forces sur les rails, évitant les attaques qui fusaient vers moi.
Puis, dès qu’elle perdit l’équilibre, je ne laissai pas passer l’ouverture. Je pris appui sur le sol avec mon épée et me redressai.
Clang !
Je déviai les griffes qui s’abattaient sur moi.
La distance s’agrandit. Je repris ma position. Ah, bien. Je pouvais maintenant riposter. Cette fois, je devais être vraiment prête à la tuer. Si ma détermination faiblissait, c’est moi qui mourrais.
Je calai mes deux pieds contre les rails et empoignai mon épée à deux mains.
Puis je levai les bras au-dessus de mon épaule et inspirai.
L’instant où ma supplication avait échoué.
L’instant où ils s’étaient rués sur moi. L’instant où j’avais compris qu’il n’y avait plus de retour en arrière. Je me rappelai comment j’avais pris mon courage à deux mains, le cœur lourd. Je me rappelai avoir serré les dents et empoigné mon épée à deux mains.
Le coup d’épée que j’avais porté avec cette détermination aiguisée.
Tranchant le sol,
Repoussant ceux qui étaient désormais devenus mes ennemis.
Craaaac !
Un coup d’épée glacial balaya les rails.
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