Chapitre 55
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 55 : Métro (4)
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Je n’avais pas besoin qu’on me prévienne de ne pas toucher aux murs.
Au premier coup d’œil, on voyait bien qu’il ne fallait pas y toucher. Je fronçai les sourcils devant ces murs rouge sombre, auxquels semblaient adhérer des amas de muscles. Ils se tortillaient même.
Des bouches pleines de dents s’ouvraient entre les murs agités.
Quel spectacle incroyable.
Heureusement, le sol était relativement normal et les murs ne faisaient rien qu’on puisse considérer comme une attaque. Ils étaient répugnants à regarder, mais il ne se passait rien.
Quelle étrange odeur de poisson.
Quoi qu’il en soit, soulagée d’avoir retrouvé la vue, je suivis mon aîné.
Il courait sans s’arrêter.
Nous longions des voies étrangement étroites. Je fronçai les sourcils en sentant le passage se rétrécir toujours davantage. Le plafond s’épaississait lui aussi. Les bouches qui y étaient accrochées s’ouvraient et se refermaient, laissant tomber leur salive sur les voies.
C’est vraiment l’horreur.
« Par ici. »
Au moment où des lumières artificielles apparurent, nous arrivâmes devant des portes palières.
Contrairement à la dernière station, toutes étaient grandes ouvertes. Mon aîné bondit sur le quai. Je me dépêchai de le rejoindre.
Au moins, les murs sont plus propres ici.
Une station de métro à l’aube s’étendit de nouveau devant nous. Un long couloir sans fin en vue. Des lampes répandaient une lueur blafarde sur le hall désert. Le bruit régulier de nos pas résonnait dans les lieux.
Je courus derrière mon aîné pendant un bon moment.
Jusqu’à ce qu’un autre son se mêle aux nôtres.
Ding.
Un son clair.
Il venait de derrière nous. Malgré l’avertissement de mon aîné, je faillis m’arrêter. Dès que j’entendis cette cloche, tous les autres sons semblèrent s’effacer.
Elle est derrière nous…
Mais je ne m’arrêtai pas. Je devais courir. Des gens nous poursuivaient. Je continuai d’avancer à la suite de mon aîné, qui ne se retourna pas.
Ding.
Elle s’était rapprochée.
Le son était plus fort que tout à l’heure. Une fois encore, tous les bruits autour de moi disparurent. Je pinçai les lèvres et m’efforçai de ne pas m’arrêter.
Il m’avait dit de ne pas suivre le son de la cloche, mais pas qu’elle pouvait me suivre. Qu’est-ce qui se passe si elle m’attrape ?
Est-ce que je devrais jeter un coup d’œil derrière moi ?
J’hésitai entre appeler mon aîné, qui courait devant moi, et regarder en arrière.
Puis je tournai légèrement la tête vers la droite.
Ding.
Il n’y avait rien.
Le couloir était désert. La cloche sonnait clairement à quelques pas derrière moi, et pourtant, l’endroit d’où elle venait était vide. La station blafarde que nous venions de traverser à toute allure. Au-delà des portes palières béantes, j’apercevais des créatures rouge sombre, mais le couloir d’où venait la cloche était vide.
Pas même une mouche.
Les poils de ma nuque se hérissèrent.
« Hé ! »
Le cri sec de mon aîné me tira de ma contemplation du couloir vide.
« Reprends-toi ! »
Quand m’étais-je arrêtée ?
Je n’avais fait que tourner un peu la tête. Je ne me souvenais pas m’être arrêtée. Clignant des yeux, je regardai mon aîné foncer vers moi à grandes enjambées. Je savais que je devais courir à sa rencontre, mais, pour une raison ou une autre, mes pieds refusaient de bouger.
Mon aîné m’attrapa par le bras.
« Pas mal de Blaireaux se sont fait dévorer par ce son. »
Il m’entraîna et se remit à courir.
Sa voix était chargée de haine et de peur.
« Ne l’écoute pas. Concentre-toi sur un autre son. Non, chante quelque chose ou parle-moi. »
« Qu’est-ce que vous entendez par “dévorés” ? Il n’y a rien autour de nous. »
« J’en sais rien, moi non plus. Personne n’a jamais vu ce qu’est vraiment ce son. »
Ça n’avait aucun sens.
Je ne comprenais pas comment on pouvait se faire dévorer par quelque chose qui n’avait pas de forme physique. Je ne comprenais pas non plus comment une chose sans forme pouvait produire un son. Pourtant, je l’entendais clairement derrière moi.
Malgré tout, cet homme m’avait ramenée à moi-même. Le bras serré dans sa poigne, je courus à son rythme.
Je m’efforçai de ne pas écouter la cloche qui se remit à sonner.
Je dois continuer à parler.
« Qu’est-ce que vous voulez dire par “dévorés” ? Ils disparaissent ? »
« Non. On les retrouve desséchés, vidés de toute leur humidité. »
« Quoi ? »
« En général, les gens perdent la tête comme toi et se mettent à suivre la cloche. Comme s’ils étaient ensorcelés par le joueur de flûte. Si on leur court après et qu’on les ramène à la raison, ils survivent. Mais chaque Blaireau qui a disparu parce que personne ne l’a rattrapé, on l’a retrouvé réduit à une carcasse vide. »
Je compris enfin pourquoi on m’avait mise en garde contre le métro.
J’aurais presque préféré la créature de six mètres qui lançait des décharges électriques. Les cochons que nous avions rencontrés sous la Bibliothèque des Origines me manquaient. Avec eux, il suffisait de frapper, poignarder, esquiver et trancher leurs membres.
Ding.
Un son cristallin, limpide.
Mon aîné l’avait peut-être entendu lui aussi, car il me serra le bras avec force.
« Pose-moi des questions. Vas-y. »
Sa voix était tendue.
Je ne refusai pas.
« Que savez-vous de moi ? Qu’est-ce que je suis ? »
« Pas grand-chose. J’ai seulement entendu ce qu’ils jugeaient nécessaire de me dire. »
« Mes anciens collègues, ceux qui disent que je les ai trahis ? »
« Oui. »
« Qu’est-ce qu’ils ont dit ? »
Mon aîné leva les yeux au ciel et me regarda tandis que nous courions côte à côte.
Je croisai son regard et observai de nouveau le déserteur. Des yeux vert foncé et des cheveux blonds presque blancs. Sans sa barbe, ses traits semblaient doux.
La voix de l’homme couvrit le son de la cloche.
« La peau cuivrée. Des yeux jaune vif. Plus d’un mètre quatre-vingts. Des cheveux blancs comme neige. Ils ont dit que tu les laissais pousser jusqu’à la taille. Des traits marqués, qui ne passaient pas inaperçus. Et tu étais censée porter une épée. »
« … C’est ce qu’ils ont dit ? »
« Oui. Ils m’ont dit de ramener toute personne correspondant à cette description. Ils m’ont même donné une zone approximative. Quand je t’ai vue lutter sur ce champignon, j’ai compris que tu étais la traîtresse dont ils parlaient. »
« Comment ont-ils expliqué que je les avais trahis ? »
Il ne répondit pas tout de suite.
Un escalier apparut. Nous le gravîmes en courant. Puis nous arrivâmes aux portillons. Sans hésiter, nous traversâmes ceux qui se trouvaient en face et dévalâmes un autre escalier.
La cloche va nous suivre jusque-là ?
À peine cette pensée m’eut-elle traversé l’esprit que je vis, en bas des marches, un amas plat de peau.
« Ils n’ont pas donné de détails. »
Mon aîné répondit en enjambant l’amas de peau impossible à identifier.
« Ils ont seulement dit que tu avais trahi les tiens et que tu t’étais tellement entichée des humains que tu en avais oublié qui tu étais. Alors ils ont dit qu’ils t’emporteraient et te tueraient. »
« Pourquoi ne pas me tuer tout de suite ? »
« Ils ont dit qu’ils ne te laisseraient pas mourir en paix. »
« Ça me rend dingue. Je ne me souviens même pas de ce que j’ai fait. »
« Je voulais l’apprendre de ta bouche, moi aussi, mais là, ça me rend fou. Qu’est-ce que tu as foutu, bon sang ? »
Les portes palières s’étendirent de nouveau devant nous. Cette fois, elles étaient toutes fermées. Un train se trouvait derrière. Toujours en me tenant le bras, mon aîné se précipita vers les portes.
Il appuya plusieurs fois sur quelque chose.
Vrrr. Les portes s’ouvrirent.
Un train se tenait devant nous. Mon aîné força les portes à mains nues.
Nous nous engouffrâmes dans le train plongé dans le noir.
« On devrait être tranquilles, maintenant, non ? »
« Ne baisse pas ta garde avant d’être sortis de la station. »
Sans me lâcher le bras, mon aîné s’avança vers l’avant du train sombre.
Je fronçai les sourcils et hochai la tête. En essayant de ne pas marcher sur les objets éparpillés au sol, je le laissai me guider sans discuter. Il y avait des choses dont je ne devinais pas l’utilité. Des planches. Des armoires. De petites chaises.
Nous atteignîmes bientôt la cabine de conduite.
« Senior. »
À ce stade, je n’étais plus surprise que cet homme sache conduire un train.
Enfin, je le regardai me lâcher le bras et se préparer à conduire. Il fredonnait à voix basse tout en s’affairant aux commandes.
La console se mit à briller de différentes couleurs dans l’obscurité.
J’observai le profil de l’homme, concentré.
« Pourquoi avez-vous déserté ? »
Mon aîné ne me regarda pas pendant un long moment.
Clac. Le train se mit en marche. Le moteur s’emplit du bruit de l’énergie qui y circulait.
Un train qui n’avait manifestement pas transporté de passagers depuis longtemps se mit à filer sur les rails. Je regardai les voies défiler derrière nous.
Est-ce qu’on s’échapperait avant qu’ils nous rattrapent ?
Sa réponse tarda à venir.
« C’était il y a longtemps. »
J’attendis en silence qu’il poursuive.
« Un jour, Sophia a braqué une arme sur Ye-hyeon. »
Qui est Sophia ?
Je n’étais pas assez malpolie pour le lui demander. Il avait omis de me l’expliquer parce qu’il pensait que je n’en avais pas besoin. Cet homme était intelligent. Même après seulement quelques heures passées ensemble, je percevais son esprit vif et alerte.
Le silence ne dura pas longtemps.
« Son compagnon a été sacrifié pendant une opération. C’était sur les ordres de Ye-hyeon, mais ce n’était pas sa faute. Une série d’événements imprévisibles s’était produite. J’ai beau y repenser encore et encore, l’ordre donné par Ye-hyeon à l’époque était le bon. Si un seul sacrifice permet à tout le monde de survivre, il ne faut pas sacrifier une personne ? »
« Si. »
Quelqu’un devait prendre cette décision.
Quelqu’un devait en porter le poids. Il fallait occuper un poste où, même si l’on ne pouvait pas réduire des vies à des chiffres, il fallait quand même les compter. Ye-hyeon avait gagné son pouvoir en acceptant de porter le poids de ces vies.
Je plaignais Ye-hyeon, qui avait dû envoyer un subordonné à la mort, à l’époque. Le choix avait été facile, mais pas ses conséquences. Ça avait dû lui faire mal.
C’était un homme animé de bonnes intentions.
« J’étais parmi ceux qui ont arrêté Sophia, ce jour-là. »
La fatigue imprégnait la voix de mon aîné.
« Sans imaginer une seconde que des années plus tard, je serais saisi par la même impulsion. »
« Je suis désolée. »
« Au bout du compte, j’ai été pire que Sophia. »
On aurait dit que mon aîné ne m’avait pas entendue.
Je le regardai, assis dans la cabine de conduite, les yeux fixés devant lui. Perdu dans ses pensées, il laissa échapper un rire moqueur qui semblait dirigé contre lui-même.
« Sophia a fini par baisser son arme et s’en aller. Elle a ensuite servi fidèlement. Mais je n’ai pas réussi à surmonter mon chagrin et ma haine, alors j’ai déserté. »
« Vous détestez Ye-hyeon ? »
« Je le plains, mais je le déteste aussi. J’ai essayé de ne pas le haïr, mais ça n’a servi à rien. »
L’homme enfouit son visage dans ses mains.
Il se recroquevilla sur lui-même, comme si le chagrin qu’il avait mis de côté s’était abattu de tout son poids sur lui.
J’écoutai longtemps le train rouler sur les rails, en attendant que l’homme sorte de son désespoir. Je savais bien que rien de ce que je dirais ne l’aiderait. Un interrupteur s’était enclenché en lui. Mon aîné était de nouveau plongé dans cette époque.
Mon aîné releva la tête après que le train eut traversé un tunnel qui décrivait une légère courbe.
« Comment tu t’appelles ? »
… Quoi ?
Non. Vous ne connaissez pas mon nom ? Vous savez que je ne suis pas humaine et que je suis une traîtresse ?
Stupéfaite, je le regardai avant de répondre.
« Hildebert Taleb. Appelez-moi Hilde, s’il vous plaît. »
« Moi, c’est Jin. »
Il releva la tête, croisa mon regard et esquissa un sourire.
« Jin Silver. »
« … Enchantée. »
« Dis quelque chose au responsable du personnel de ma part. »
Je ne compris pas.
Tandis que je clignais des yeux, Jin se leva brusquement. Le visage parfaitement calme, comme s’il n’avait jamais été triste, il se retourna. Puis il s’avança et ouvrit la porte de la cabine à la volée.
Je le regardai, les yeux écarquillés, alors qu’il entrait dans la voiture.
Il s’en va ?
Il allait retourner à sa base en me laissant dans ce train en marche ?
Après tout, il m’avait déjà bien aidée.
Mais je voulais savoir exactement ce qu’il comptait faire. Je me retournai donc pour le suivre.
Jin était déjà arrivé au bout de la première voiture.
Mon aîné ouvrit la porte qui donnait sur la deuxième voiture.
Je hurlai de toutes mes forces.
« Jin ! »
« Dis à Joo que je suis désolé. »
Jin se retourna sur le seuil et sourit.
Un sourire empreint d’une telle tristesse que mon cœur se serra.
« J’ai fini par ne pas réussir à m’en remettre. Il a vraiment tout fait pour m’aider à me relever. »
BOUM !
Le train explosa.
Plus précisément, les voitures derrière nous explosèrent. Un rugissement assourdissant. Une vague d’air brûlant. Au-delà de la porte ouverte, le chaos s’étendait. Des voitures éventrées. Des voitures gris cendre s’écrasaient sur les voies et explosaient.
Heureusement, la voiture sous nos pieds était intacte.
Mais au-delà des voitures arrachées, je voyais clairement les rails défiler à toute vitesse.
Et la chose qui les avait sectionnées.
La chose qui se tenait à l’extrémité du train encore en mouvement.
C’était une personne.
Le blanc de ses yeux était noirci.
« Je vais te faire gagner du temps, Hildebert. Cours. »
Jin se tenait dans l’embrasure de la porte et dégaina le pistolet qu’il portait à la taille.
Puis il me regarda de nouveau et m’adressa un sourire d’une innocence absolue.
« Cette fois encore, tu te rangeras du côté de l’humanité, pas vrai ? »
« Attendez. »
« Leur chef s’est réveillé il y a quelques mois. Il est venu me trouver et me l’a dit. Il a dit qu’il lui suffisait de t’attraper. »
Les cheveux décolorés de Jin fouettaient l’air avec violence.
La chose aux yeux dont le blanc était noirci réduisit la distance entre nous. Les griffes levées, elle traversa lentement la deuxième voiture. Je serrai les dents et fis un pas tandis que Jin entrait dans la deuxième voiture.
Son arme était braquée sur l’embrasure de la porte.
« Deviens l’atout maître de Ye-hyeon, Hilde. »
Bang !
Le train fut coupé en deux.
Je me jetai en avant, mais le manquai de peu. Étendue de tout mon long dans la première voiture, je l’appelai désespérément. Mais aucune réponse ne me parvint.
Hélas, le train ne s’arrêta pas. Au détour d’une courbe, ce qu’il en restait disparut de ma vue.
Mes joues se mouillèrent.
L’obscurité tombait, les sons s’estompaient.
Je pleurai sans un bruit.
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