Chapitre 54
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Blaireau Noir ◈
Chapitre 54 : Métro (3)
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N’avait-il pas dit qu’il avait bloqué toutes les entrées menant aux autres stations ?
Bien sûr, je n’avais pas le temps de poser la question. Je gardai la bouche fermée et le suivis. Nous reprîmes le chemin que nous avions emprunté, en passant devant les champignons verts.
Le bruit derrière nous s’estompa peu à peu. Ils n’étaient pas si rapides que ça ? Mais surtout, qu’est-ce que c’était, au juste ?
J’avais trop de questions à poser, mais je n’arrivais pas à parler.
L’homme dont j’ignorais le nom ne faisait aucun effort pour étouffer le bruit de ses pas. Il courait sans se presser. Assez tranquillement pour que je me demande si nous n’allions pas nous faire rattraper à cette allure.
Les portes palières réapparurent. L’ancien passa devant l’endroit par lequel nous étions entrés sans même y jeter un regard.
Je courus à mon tour devant la porte ouverte sans la regarder.
Peu après, nous tombâmes sur une sorte de petit chariot posé sur les rails.
« Un chariot à eau. »
Il s’exprima brièvement.
« Accroche-toi bien. Je l’ai un peu accéléré. »
Je grimpai aussitôt sur le chariot à eau.
Clac ! Le chariot se mit en mouvement.
Il n’allait pas aussi vite que je l’avais imaginé.
À peine eus-je cette pensée qu’il accéléra. L’air me fouettait les oreilles avec une violence douloureuse. Je m’agrippai instinctivement au bord du chariot.
Le chariot à eau dévala les rails.
« En fait, si tu t’en sens capable, tu pourrais les affronter. »
L’ancien venait de lâcher une phrase étrange.
Je regardais les rails qui tournaient doucement quand je me tournai vers lui.
« Pardon ? »
« Je dis que tu peux te battre contre ceux qui te poursuivent, si tu es sûr de pouvoir les battre. »
Il me fallut un moment pour comprendre ce qu’il voulait dire.
Quand je compris que c’était bien ce que je redoutais, nous étions arrivés au bout de la station.
Un mur de terre se dressait devant nous.
L’ancien freina brusquement et arrêta le chariot à eau.
« Cela dit, on ne peut pas prendre le risque sans savoir combien ils sont, là-bas. »
Sans attendre ma réponse, l’ancien sauta du chariot à eau.
Il n’y avait pas de champignons ici. Les environs étaient presque entièrement plongés dans le noir. Seul un petit autocollant phosphorescent collé au chariot diffusait une faible lueur. Je gardai mes sens en alerte et descendis prudemment à sa suite.
L’ancien était penché dans l’obscurité.
« … Qu’est-ce que tu fais ? »
« Suis-moi à l’intérieur, puis referme bien l’entrée. »
Il disparut soudain dans le mur.
Je tâtonnai à l’aveuglette, cherchant l’endroit où il s’était volatilisé. Comme je n’y voyais rien, je ne pouvais que balayer l’air des bras. Il me fallut plusieurs minutes pour trouver l’ouverture qu’il avait empruntée. Un passage s’enfonçait dans le mur. Mon bras se glissa dans les ténèbres.
Pas le moindre rayon de lumière ne pénétrait dans le passage.
Était-ce ainsi que l’on se sentait quand on était aveugle ? Je m’avançai en titubant, tâtonnai et parvins tout juste à refermer la porte. Une fois celle-ci close, même la lueur dont je ne m’étais pas rendu compte de la présence disparut. Impossible de savoir à quelle hauteur se trouvait le plafond ni quelle largeur faisait le passage.
Quand j’étendis les deux bras, ma main gauche toucha le mur.
Je me concentrai de toutes mes forces sur la sensation sous ma main gauche et sur le bruit devant moi, puis fis un pas en avant.
C’est bizarre.
« C’est quoi, ce passage ? »
Je chuchotai, tentant de ne pas me laisser distancer tout en évitant de rentrer dans le Blaireau qui me précédait.
Une réponse me parvint à travers les ténèbres absolues.
« C’est moi qui l’ai creusé. Il relie trois stations. »
« Impressionnant. »
« Avec quelle main tu touches le mur ? »
J’avais peur de me cogner la tête.
Je refoulai mon inquiétude et répondis :
« La gauche. »
« Bien. Continue d’avancer sans lâcher le mur de la main gauche, et tu arriveras à destination. »
« Il reste combien de chemin ? »
« On en a encore pour un moment. »
Un bref silence s’installa.
Puis l’ancien reprit :
« On ne pourra toujours pas leur échapper complètement, mais on devrait réussir à les distancer un peu. »
« Je suppose qu’on n’a pas le choix. »
« Recrue bidon. »
Il m’appelait, c’est ça ?
Il fallait vraiment que je pose des questions à cet homme. Il savait forcément quelque chose.
Ignorant le nœud qui me tordait l’estomac, je répondis :
« Oui ? »
« Tu aimes encore les humains ? »
Je gardai le silence un long moment.
La bouche close, je fouillai mes souvenirs. Je n’en avais pas beaucoup à revisiter : des fragments qui remontaient ici et là, et ceux que j’avais accumulés depuis. Chaque fois que j’essayais de dormir, je les serrais contre moi, les caressant tendrement.
Où étaient mes racines ? J’aurais voulu avoir des souvenirs sur lesquels m’appuyer. Depuis que j’avais ouvert les yeux sans rien à quoi me raccrocher, j’avançais à tâtons. J’avais tout juste évité la chute en m’appuyant sur des souvenirs soudains, mon instinct et la bienveillance de ceux qui m’entouraient.
Il me restait tout de même ces bribes de mémoire auxquelles je me cramponnais quand un sentiment inexplicable de perte m’empêchait de dormir.
C’était ma voix d’autrefois, qui avait refait surface au moment où j’avais cru ma vie terminée.
Au fond, je devrais aimer les humains.
J’appuyai fermement ma main contre le mur.
« Oui. »
« … Tant mieux. »
« Chef. Est-ce que je ne suis pas humain ? »
Je posai la question à voix basse.
Ses pas s’arrêtèrent. Je m’immobilisai aussi.
Je ne pouvais pas voir son visage, mais je relevai la tête et regardai droit devant moi.
« … De quoi tu parles ? »
« Je n’ai aucun souvenir. »
Je répondis calmement à sa question stupéfaite.
« Ça ne fait pas longtemps que je me suis réveillé dans le Noyau central, sans aucun souvenir. Raconte-moi tout ce que tu sais sur moi. »
Silence.
Le temps passa, et seul le toucher me restait. J’avais l’impression que ma vue, mon ouïe et mon odorat s’étaient engourdis.
On finissait par perdre la tête si l’on restait trop longtemps ici. Bien que ce soit moi qui vienne de lâcher une bombe, cette pensée me traversa calmement l’esprit.
Ah. J’eus l’impression que l’ancien, arrêté quelques pas devant moi, s’était retourné pour me regarder.
Ce n’était qu’une impression. Pourtant, j’aurais juré qu’il fixait mon visage.
« Ça doit être vrai. »
« Oui. »
Après un long moment, sa voix assourdie me parvint. Je répondis sans hésiter :
« Malheureusement, c’est vrai. Comment tu me connais, chef ? »
Un nouveau long silence.
Heureusement, l’obscurité m’empêchait de voir son expression. Allais-je obtenir une réponse ? Non. Est-ce que je la voulais, au moins ? Je ne savais pas si je devais avoir peur ou espérer.
Il finit par répondre lentement :
« Comment es-tu devenu un Blaireau ? »
« Ye-hyeon m’a recueilli. »
« Ye-hyeon ? Le commandant en chef Ye-hyeon ? Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas eu le cœur de jeter ton corps amélioré ? »
« Je croyais que c’était la raison, mais il semble que ce ne soit pas tout. »
« Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ? »
« … Il a dit que j’étais une sorte de carte maîtresse. Que seul le temps dirait si je deviendrais une carte gagnante ou perdante… »
L’ancien inspira brusquement.
Était-ce trop gênant à expliquer à voix haute ? C’était sacrément grandiloquent pour parler de quelqu’un comme moi, qui n’avais rien à offrir.
Mal à l’aise, je fixai dans le noir l’endroit où devait se trouver la tête de l’ancien.
Il éclata soudain de rire.
« Ce salaud est au courant, lui aussi ! »
Après avoir ri un moment, l’homme reprit enfin la parole. C’était un peu effrayant.
« Je croyais qu’il ne savait rien. Mais il savait tout. Enfin, il occupe cette position. Il a dû voir la vérité et s’y préparer dès le début. Oui. J’avais oublié, ça faisait si longtemps que je ne l’avais pas vu. C’est bien son genre. Il a toujours été comme ça. »
« Euh… Chef, moi aussi, j’aimerais connaître cette vérité. »
« Ye-hyeon ne te l’a pas dit ? »
Non.
Plus exactement, il semblait vouloir que je retrouve mon passé par moi-même. Après tout, il me laissait toujours le temps de poser mes questions.
Quand je lui expliquai cela, l’ancien laissa échapper un son pensif.
« Qu’est-ce qu’il a dit quand tu lui as annoncé que tu avais perdu la mémoire ? Tu as bien dit à Ye-hyeon que tu ne te souvenais de rien. »
« Eh bien, les autres ont fait leur rapport, alors il ne m’a rien dit de spécial… »
Ah.
C’était vrai. Notre première rencontre.
« Oublier peut être une bénédiction. »
Il avait dit ça. Des mots qui semblaient s’adresser à lui-même. Même aujourd’hui, je me souvenais de cet instant comme d’une photographie.
La lumière du soleil tombait sur le bureau à travers la baie vitrée. De longs doigts blancs refermaient délicatement les dossiers.
Quand je lui racontai cela, l’homme devant moi ricana.
« Tu finiras par tout retrouver. Quelle bénédiction ? »
« Alors aide-moi à tout retrouver, je t’en prie. Je suis sérieux. »
« Reprenons d’abord la marche. À ce rythme, ils vont nous rattraper et nous tuer. »
Réponds-moi !
Peut-être mon cri désespéré l’atteignit-il. Peu après que nous nous étions remis en route, l’ancien reprit la parole.
Ce fut une véritable bombe.
« Tu n’es pas humain. »
Putain.
« Du moins, tes anciens collègues que j’ai rencontrés ici prétendent qu’ils ne sont pas humains. Je ne sais pas non plus quelle part de vérité il y a là-dedans. Ils ne m’ont pas tout raconté. Ils ne me font pas confiance. »
« … Qui sont-ils ? »
« Tu pleures ? »
J’essaie de ne pas pleurer.
Tu pourrais au moins faire semblant de ne pas remarquer que je m’efforce désespérément de maîtriser les tremblements de ma voix ? Je tentai de ravaler les larmes qui menaçaient de déborder. Ricardo avait dit que je n’étais probablement pas une créature de niveau dix. Ro avait répondu : « Mais tu as l’air humain, non ? »
Ces deux-là s’étaient-ils trompés, et les anciens qui me regardaient comme si j’étais un extraterrestre avaient-ils raison ?
Je sentis une pente sous mes pieds. Je marchai longtemps en silence.
L’ancien rompit de nouveau le silence.
« Quand on arrivera à l’autre station, ne touche pas les murs. Ils ont des bouches. »
« … Pourquoi est-ce qu’on va dans un endroit pareil ? »
« Si on va dans un endroit où nos vies ne tiennent qu’à un fil, celles de ceux qui nous poursuivent ne tiendront qu’à un fil elles aussi. »
Ce n’était pas faux. Même si ça ne tenait pas compte du fait qu’on pourrait mourir avant qu’ils nous rattrapent.
Je ne dis pas tout haut ce que je pensais. Je n’étais pas sûr de pouvoir parler sans que ma voix se brise.
J’étais aussi trop occupé à essayer de digérer la bombe que venait de lâcher le Blaireau déserteur. L’éviter ne rendait pas la situation meilleure. Réfléchissons rationnellement. Cet ancien semblait avoir rencontré, pendant sa vie de déserteur, des gens qu’il appelait mes anciens collègues. Et il avait apparemment appris des choses sur moi auprès d’eux. On m’avait présenté comme leur traître, semble-t-il ?
Et je n’étais pas humain, pas plus qu’eux.
Bon sang. Comment j’étais censé regarder Ami et Ricardo en face, maintenant ?
« Pourtant, j’ai l’air humain… »
« On y est presque. »
L’ancien parla brusquement.
Je marchais tête baissée, mais je tendis le cou. Je ne voyais toujours rien, mais je sentais la tension dans sa voix.
L’homme ajouta à voix basse :
« Quoi qu’il arrive, ne touche pas aux murs. »
« Oui. »
« Tu ne verras probablement aucune créature, mais si c’est le cas, pousse-la dans le mur et cours au lieu de te battre. »
« Oui. »
« Et n’écoute pas le bruit des cloches. »
« Pardon ? »
Qu’est-ce que ça voulait dire ?
Une faible lueur apparut. Une longue fente lumineuse, comme si la lumière filtrait par l’entrebâillement d’une porte.
Des larmes me montèrent aux yeux quand ma vue me fut rendue. Enfin, je n’avais pas vraiment perdu la vue.
La porte s’ouvrit lentement et la lumière s’élargit. La silhouette de l’ancien se détachait maintenant nettement. Tandis qu’il s’avançait vers la lumière, il marmonna :
« On entend des cloches dans cette station. »
« Des cloches ? »
« Tous ceux qui ont suivi le son ne sont jamais revenus. »
Il ne se retourna pas.
Le passage obscur prit fin. Ma vue vacilla, puis redevint nette. Je suivis l’ancien qui s’élançait dans la lumière, gravant dans ma mémoire sa voix teintée de peur.
« Bouche-toi les oreilles et cours. »
Les dents serrées, je courus derrière lui.
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