Chapitre 53
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Traducteur/éditeur : Natty
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◈ Blaireau Noir ◈
Chapitre 53 : Métro (2)
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Je le suivis sans faire d’histoires.
De toute façon, je n’avais pas d’autre choix. Qu’aurais-je bien pu faire, ici ? On m’avait pris mon arme et mon communicateur. S’il avait voulu me tuer, il ne m’aurait pas sauvé du moisi.
J’aurais peut-être dû faire semblant de ne pas avoir remarqué qu’il avait déserté.
Mais il était trop tard, à présent. Je ne pourrais pas lui faire croire que je ne savais rien. Je finirais bien par découvrir ce qu’il avait en tête.
Nous traversâmes de nouveau le métro en silence. Je traînais mes jambes lourdes, les yeux rivés sur le sabre accroché à sa taille.
Contrairement à ce qu’Angela m’avait annoncé, le métro était calme. Le Blaireau déserteur sans nom avançait d’un pas assuré, comme s’il connaissait les lieux par cœur.
Rien ne laissait penser qu’une créature vivante se trouvait ici, à part nous.
Nous traversâmes un long couloir et franchîmes les portillons désactivés.
En bas des escaliers se dressaient de vieilles portes palières. Une seule, parmi toutes les autres, était ouverte. L’homme sans nom se dirigea vers elle.
Avant de sauter sur les voies, il se retourna vers moi.
« Tu me suis sans broncher ?
— Je n’ai pas le choix.
Il me dévisagea.
Je regardai sa barbe hirsute et haussai les épaules.
« Ce n’est pas comme si je pouvais gagner un combat contre toi. »
Il eut un petit rire.
« Bonne mentalité. Allons d’abord manger. »
On dirait qu’on a déjeuné il n’y a pas si longtemps.
Je ne pouvais pas le dire. Je n’étais pas assez idiot pour lui avouer que je n’avais pas faim. Je le suivis à travers la porte ouverte et sautai sur les voies.
Un long tunnel s’étendait devant nous. Il n’y avait pas d’électricité dans ce passage étroit, mais j’y voyais quand même. Des champignons lumineux poussaient en ligne le long des rails.
Ils brillaient d’une lueur verte.
« C’est toi qui les as plantés ?
— Ouais. »
Impressionnant.
J’avançai en admirant les beaux champignons qui s’épanouissaient en rang bien droit.
Un étrange tunnel noir, baigné de lumière verte. Une brise fraîche y circulait.
Nous marchâmes un moment en silence, puis une masse imposante apparut devant nous.
Une énorme rame de métro était à l’arrêt.
« Aucune créature ne pénètre dans cette station, parce que toutes les entrées sont encerclées par le moisi qui a essayé de te dévorer.
— Mais elle est reliée aux autres stations, non ?
— Je les ai toutes bloquées. »
Une faible lueur filtrait par les fenêtres du train.
L’homme s’approcha de la rame immobilisée et fit coulisser une porte. Il se glissa dans la voiture bien éclairée. Je m’avançai lentement et montai à sa suite.
Je me figeai en découvrant ce qui se trouvait devant moi.
« C’est dingue.
— Pas mal, hein ? »
L’homme sourit en me voyant le dévisager, les yeux écarquillés.
« Avant de déserter, on m’appelait le druide des Blaireaux. »
Des légumes.
Des étagères bien rangées, avec des légumes qui poussaient en lignes régulières. Des lampes à LED violettes les éclairaient. Je restai bouche bée devant les pots qui remplissaient toute la voiture.
La scène m’était inconnue. Pourtant, je reconnaissais tous les légumes dans ces pots. Du brocoli. De la laitue romaine. De l’Isabel.
La plupart avaient l’air assez frais pour être cueillis et mangés sur-le-champ.
… Un as de la survie hors du Noyau central ?
L’homme me regarda rester là, hébété, puis reprit la parole.
« Tu ne peux pas manger là. Viens par ici. »
J’arrachai à grand-peine mon regard aux légumes et passai dans la voiture suivante.
J’avais déjà eu mon lot de surprises, mais les nouvelles découvertes continuaient de m’impressionner.
Chaque voiture semblait avoir une fonction différente. J’en traversai plusieurs. Dans l’une, des poussins piaillaient et des poules s’agitaient. Une autre était remplie de champignons, des enokis à des variétés que je ne connaissais pas. Une autre encore abritait des armes rouillées, des outils et des morceaux de bois qui ressemblaient à des établis.
Après ces voitures, nous arrivâmes dans l’une d’elles, où l’on voyait que quelqu’un vivait.
Contrairement aux autres, celle-ci avait encore ses sièges de métro. L’homme désigna l’un d’eux, qui semblait servir de lit.
« Assieds-toi là. »
Il passa dans une autre voiture et revint avec une marmite.
« De la soupe au poulet.
— Non.
— Mange. »
Il me fit un clin d’œil et me tendit une fourchette et une cuillère rouillées.
C’était absurde, mais je ne refusai pas. Je pris le bol en silence et me servis de la soupe dans la marmite.
Nous mangeâmes un moment sans parler. L’homme semblait vraiment affamé, tandis que je m’efforçais de comprendre ce qui se passait.
Yoon avait dit que les provisions étaient la chose la plus importante. N’avait-il pas expliqué que les nouvelles recrues passaient normalement un certain temps à remplir le dépôt de ravitaillement de la Zone F ? Je me rappelai aussi ce que j’avais entendu avant de quitter le Noyau central. À partir de la Zone D, il fallait se débrouiller grâce à ses talents de survie.
Mais nous étions dans la Zone A.
Je ne savais pas non plus comment j’avais bien pu me retrouver aussi loin, dans la Zone A.
La conversation reprit quand l’homme eut fini sa soupe au poulet.
« Alors. Ye-hyeon est en vie ? »
Je posai lentement ma cuillère.
Je contemplai un long moment l’homme couvert de poils et de barbe, puis lui retournai sa question.
« Pourquoi tu as déserté ?
— On ne répond pas à une question par une autre.
— Je ne peux pas livrer nos informations à un déserteur.
— Hé. Je suis quand même un ancien Blaireau et un être humain. »
Le senior sans nom haussa un sourcil, comme s’il trouvait mon attitude amusante.
« Je serais plus en sécurité que toi, non ? Et qu’est-ce que je pourrais bien faire, ici ? »
Plus en sécurité que moi ?
Pourquoi mon histoire venait-elle soudain sur le tapis ? Incapable de comprendre où il voulait en venir, je le regardai d’un air absent.
Il interpréta peut-être mon expression de travers, car il agita les deux mains.
« Bon, bon. C’est à moi de commencer, c’est ça ?
— Quoi ? De commencer quoi ?
— Voyons voir. Par où commencer ? »
Avait-il passé tant de temps seul qu’il avait oublié comment parler aux gens ? J’avais l’impression que nous ne nous comprenions pas du tout.
Le Blaireau déserteur ignora mon expression et se caressa la barbe.
« Puisque j’ai parlé de Ye-hyeon, autant commencer par lui ?
— Mais de quoi tu parles, au juste ?
— Écoute, ça ne te fera pas de mal de le savoir. Tu ne le sais probablement pas, hein ? »
Savoir quoi ?
J’allais le lui demander, mais il prit la parole avant moi.
« Tu sais, il a grandi dans une famille monoparentale, avec son père. »
… Quoi ?
Pris au dépourvu par ce virage complètement inattendu, je clignai des yeux. C’était déjà absurde qu’il parle vraiment de Ye-hyeon, mais lorsqu’il avait annoncé qu’il allait me parler de lui, je m’étais attendu à ce qu’il évoque quelque chose en rapport avec sa fonction.
Pourquoi me racontait-il quelque chose d’aussi personnel ?
J’avais beau être déconcerté, la situation ne changeait pas. L’homme était assis là, mon sabre accroché à la taille, le visage perdu dans ses souvenirs, et il continua.
« J’étais dans la même unité que lui pendant la Première Guerre. C’est là que je l’ai appris. Il m’a dit que sa mère était morte en lui donnant naissance. Quant à son père, je ne l’ai jamais vu et je ne connais pas son nom, mais il devait avoir un poste assez élevé.
— Pardon ?
— Il est passé plusieurs fois à la base militaire. Il disait qu’il voulait voir le visage de son fils. »
Pardon ?
C’était absurde de le voir continuer à parler sans se soucier de moi. Je ne savais même pas si je devais l’écouter. Pourtant, malgré mon malaise, je me rappelai quelques bribes d’informations que j’avais lues autrefois.
Des gens ne s’étaient-ils pas plaints en ligne que la naissance de Ye-hyeon était obscure ? Qu’il n’y avait aucune information sur son père ou sa mère ?
Ça ne collait pas. Son père occupait-il un poste si exceptionnel qu’il n’en restait aucune trace ?
« Qu’il ait été soldat, politicien ou autre… Bref, Ye-hyeon se faisait appeler dehors à des moments complètement imprévisibles. Il revenait blanc comme un linge.
— Blanc ?
— Je crois qu’il était maltraité. »
Ce n’était pas normal.
Il allait trop loin. Je n’aurais pas dû entendre ça. Ces mots lancés à la légère me ramenèrent à la réalité.
Je tendis la paume vers lui. Il haussa un sourcil et je m’exprimai d’un ton ferme.
« Je ne veux pas en entendre davantage.
— Pourquoi ? Parce que c’est irrespectueux envers Ye-hyeon ? Ou parce que tu penses que ça ne sert à rien de savoir ça ? Si c’est la première raison, tu crois vraiment que tu as le temps de t’en soucier ? Si c’est la deuxième, ce genre d’informations personnelles peut se révéler étonnamment utile.
— Je ne vois pas pourquoi je devrais entendre que je ne suis pas en position de me soucier de ce genre de choses. Dans tous les cas, je ne trouve pas ça normal.
— J’aime bien Ye-hyeon. »
Quelles conneries…
Il laissait tomber le masque ? Le déserteur ricana.
Son rire avait des accents de sarcasme, mêlés à tout un tas d’émotions.
« Tu crois que je déterre la honte privée de quelqu’un pour le plaisir, là, tout de suite.
— Je me trompe ?
— Je vais te parler de tout le monde, pas seulement de Ye-hyeon. Jason, Richard, Ami, Yoon, Ska, Jonathan, Ricardo, tout le monde ! J’essaie de t’aider, alors pourquoi tu ne veux pas écouter ?
— En quoi ça m’aide ?
— Il te faut des informations. C’est comme ça que tu éviteras les pièges et que tu t’intégreras dans l’organisation sans problème. Hé. Pour te déplacer librement, il faut que l’organisation t’apprécie. Et pour sortir du Noyau central sans entraves, il faut gagner sa confiance, fausse recrue.
— … Pourquoi est-ce que j’aurais besoin de me déplacer librement ? »
Quelque chose clochait.
Au début, je m’étais dit que cet homme avait simplement vécu seul trop longtemps et qu’il avait oublié comment parler. Mais plus il en disait, plus j’avais l’impression que nous nous fondions sur des idées complètement différentes.
Comme si nous nous méprenions l’un sur l’autre.
Plus précisément, cet homme semblait savoir quelque chose sur moi.
Mon estomac se noua. Je refoulai la sensation étrange qui montait en moi.
« Qu’est-ce que j’irais faire, dehors, loin du Noyau central ? »
Il eut l’air sidéré.
Pendant un moment, ni l’un ni l’autre ne bougea. Ni l’un ni l’autre ne parla. Un bref silence né de notre incompréhension mutuelle. Assis sur de vieux sièges de train, nous nous dévisagions de part et d’autre de l’allée.
Ce ne fut qu’après un long silence que l’homme répondit, comme s’il ne comprenait pas ma question.
« Tu dois le tuer.
— … Tuer qui ?
— Celui que tu as trahi. »
La nausée me remonta dans la gorge.
« Celui que tu as chassé du Noyau central. Ton ancien collègue. »
Je m’efforçai de ne pas vomir en plongeant les yeux dans les siens, d’un vert éclatant. Je le vis aussi rabattre sa manche.
Son bras virait au gris, lui aussi.
« Le salaud qui t’a ordonné de l’emmener dans la Zone S. »
Bang !
Le train trembla. Le choc, venu de l’arrière, se propagea rapidement jusqu’à notre voiture.
La rame entière vibra. Le bruit de l’impact résonna dans le tunnel.
Je me tournai vers la porte fermée de la voiture suivante.
Le senior se redressa d’un bond.
« Putain, ils sont déjà là. On se tire.
— Où ça ?
— À la station suivante. »
Il sortit un petit couteau de sa poche arrière et se rasa la barbe à grands coups rapides.
Des touffes de barbe tombèrent dans l’allée du train. Le visage qu’elles dévoilèrent était plus jeune que je ne l’aurais cru. Surprenant. Je m’étais imaginé qu’il était au moins un peu plus âgé. Ce n’était pas vraiment le moment de m’en étonner, cela dit.
« Essayons de rester en vie encore un peu.
— Qu’est-ce qu’il y a dehors ?
— Qu’est-ce que tu veux que ce soit ? Tes vieux amis. »
L’homme rassembla méthodiquement les armes qu’il avait posées.
Puis il me tendit soudain mon sabre. Au lieu de lui poser des questions, je le repris en le remerciant.
« Merci.
— J’aurais voulu discuter tranquillement quelques minutes de plus. Mais puisqu’ils ont senti ta présence, ils n’allaient pas rester les bras croisés.
— On peut s’échapper ?
— Ouais. J’ai presque dix ans d’expérience en matière de désertion. Reste silencieux et suis-moi. Et puis, écoute. Ça me fait bizarre de dire ça alors que j’ai déserté il y a dix ans, mais… »
Il enfila un masque et se mit en route.
J’attachai mon sabre à ma taille et le suivis. Tout en pressant le pas, je tendis l’oreille. J’écoutais ce que disait l’homme devant moi, mais aussi les bruits de la chose qui avait percuté l’arrière du train.
Sans se retourner, le déserteur déclara :
« Je reste un vétéran qui a combattu dans deux guerres, tu sais. Je ne vais pas rester là à regarder les nôtres perdre. »
Il se précipita dans la voiture suivante, fit coulisser la porte et sauta au sol.
Je le suivis dans l’obscurité verte et saisis la fin de son marmonnement.
On aurait dit qu’il ne me parlait pas, mais qu’il se parlait à lui-même.
Un murmure empreint d’une résolution dure comme l’acier.
« Plutôt crever que de te laisser entre leurs mains. »
Nous nous mîmes à courir le long des rails obscurs.
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