Chapitre 52
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 52 : Métro (1)
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Je me redressai d’un bond.
La tête me tournait, mais je ne m’effondrai pas. Je plaquai la main sur le communicateur qui pendait à mon oreille et fixai le vide devant moi.
Où est-ce que je suis ? Comment j’ai atterri dans cette situation ?
La dernière chose dont je me souvenais, c’était d’être tombé avec la créature.
Et…
Ah oui. J’avais heurté l’eau.
Une large rivière coulait au fond de la gorge. Mon dernier souvenir était d’y avoir plongé. J’avais dû perdre connaissance après avoir mal frappé la surface.
Je restai assis sans bouger, puis baissai lentement les yeux vers moi.
Mon uniforme de combat était trempé. Une forte odeur de sang me piquait le nez. Mais ça ne semblait pas être le mien.
Ça devait être celui de la créature que j’avais poignardée avec mon épée. J’avais senti la lame lui transpercer le corps.
À deux mains, sans le moindre doute…
Hein ?
Mon épée.
Mon épée. Où est-elle ?
Je me palpai frénétiquement. L’épée que j’avais enfoncée dans le corps de la créature…
Pourquoi avait-elle disparu ?
[Hilde !]
Alors que je cherchais partout, pris de panique, une voix sèche me vrilla l’oreille.
[Reprends-toi !]
« Oui ? »
Je repris mes esprits.
Mes sens se réveillèrent. La vue et l’ouïe me revinrent d’un coup. Un paysage que je n’avais jamais vu de ma vie s’imprima dans mes yeux. Tout était silencieux. Une rivière coulait juste à côté de moi. Au-delà s’étendait une plaine désolée.
Le soleil ne semblait pas encore s’être couché, pourtant tout autour de moi était sombre. Les arbres n’étaient pas particulièrement denses, il ne restait presque aucune trace de ville et les maigres vestiges étaient recouverts d’herbes fanées.
Et, au milieu de cette clairière grisâtre, gisait un long cadavre.
C’était la créature qui avait grimpé la gorge.
Je me redressai.
« Assistant. »
[Fais-moi un rapport sur ta situation.]
La tension dans la voix de Ska était indéniable.
[Garde la tête froide.]
Il avait toujours été si décontracté. Parmi les Blaireaux que j’avais rencontrés, je croyais que Ska était le plus détendu. Si Yoon était las et Ye-hyeon aguerri, Ska, lui, était tranquille.
Mais plus maintenant.
J’appuyai la paume contre le communicateur qui tenait à peine à mon oreille.
« Je crois que j’ai perdu connaissance après être tombé dans la rivière. Je suis dans la plaine, au pied de la gorge, et la créature qui est tombée avec moi est morte de l’autre côté de la rivière. »
[Y a-t-il d’autres créatures ?]
« Je n’en vois pas… »
Je jetai rapidement un coup d’œil autour de moi.
Il n’y avait pas le moindre signe de vie à proximité, pas même un insecte. Le silence en devenait presque irritant.
Et pourquoi faisait-il si sombre ? L’herbe était grisâtre et les quelques arbres n’avaient ni vie ni couleur.
Seules les voies ferrées envahies par la végétation et le vieux train qui gisait à côté témoignaient de la présence passée des hommes.
Sur mes gardes, je répondis lentement.
« Il n’y a rien autour de moi. »
[Hilde.]
La voix de Ska se fit grave.
[Qu’est-ce qu’il y a sous tes pieds ?]
Sous mes pieds ?
« Sous moi ? »
[Il n’y a rien sous tes pieds ?]
Je baissai les yeux.
Comment pouvait-il y avoir quoi que ce soit sous mes pieds… ?
Alors je compris pourquoi tout était sombre.
Je compris aussi pourquoi Ska était si tendu. Figé sur place, je regardai le sol sous mes pieds. Face à quelque chose que je n’aurais jamais imaginé, je fus incapable de parler pendant un instant.
Un endroit où la nature avait repris ses droits, puisque les humains ne vivaient plus là.
Le sol était couvert de moisissure noire.
« Non… C’est un champignon, plutôt que de la moisissure ? »
[Un champignon, c’est une moisissure.]
Ska rectifia doucement mon marmonnement.
Je fus malgré moi étonné par la douceur de sa correction. Sa voix ne trahissait aucun mépris face à ma stupidité. Si ça avait été Yoon, sa voix aurait clairement signifié : « Parler à quelqu’un de plus bête qu’un chimpanzé, c’est épuisant. »
Mais ce n’était pas le sujet, pour l’instant.
[Plus exactement, ce n’est pas tant un champignon qu’un mycélium. Le mycélium de la créature.]
Ska reprit :
[Bientôt, le sporophore de cette créature qui recouvre la Zone A va sortir du sol et essayer de te dévorer, toi et le cadavre. Tu le vois bouger ?]
« Oui. »
L’immense moisissure noire s’étendait lentement.
Je me relevai avec précaution sans quitter le sol des yeux. La moisissure noire, pareille à un filet épais, rampait sous mes pieds et se rapprochait.
Je vais devenir fou.
La voir recouvrir tout le terrain ainsi était répugnant, mais était-ce vraiment si dangereux ?
Je soulevai prudemment le pied droit du sol. L’assistant poursuivit :
[Le corps principal se trouve profondément sous terre. Couper les sporophores ne le tuera pas. Son mycélium est démesurément étendu, lui aussi. Cours dès qu’un sporophore sort du sol. On n’a toujours pas trouvé comment le tuer.]
C’est sérieux ?
[La créature qui te transportait dans sa gueule pendant que tu étais inconscient a probablement été emportée jusqu’ici, puis dévorée.]
Je relevai la tête.
Je regardai le cadavre de l’autre côté de la rivière. Ce n’est qu’en le voyant de nouveau que je remarquai qu’il était couvert de moisissure noire.
C’était dingue. Ska avait raison.
Et un dispositif de suivi avait été implanté sous mon doigt. La direction l’avait placé là pour me protéger d’un certain Jaeyeon, un inconnu. Elle devait pouvoir vérifier ma position grâce à lui. Elle ne pouvait pas la communiquer aux seniors dépêchés hors du Noyau central, mais elle l’aurait vérifiée dès qu’elle avait reçu le rapport.
Le signal avait peut-être suivi la rivière avant de s’interrompre quelque part dans les environs.
[Elle t’a probablement laissé tranquille parce qu’elle digérait cette créature.]
À peine eut-il terminé que le sol sous mes pieds se mit à frémir.
Je fixai bêtement le cadavre de la créature, qui rétrécissait à vue d’œil.
« Le sol sous mes pieds bouge. »
[Elle va sortir dans trente secondes.]
Ska me répondit d’un ton calme :
[Cours comme si ta vie en dépendait. Si tu as des dernières paroles, c’est le moment.]
« Oui. Comme si ma vie en dépendait… Quoi ? Mes dernières paroles ? »
[La direction ne donne pas d’instructions détaillées aux Blaireaux hors du Noyau central, sauf lors d’une bataille pour reprendre un territoire.]
Le réseau sous mes pieds était devenu dense, sans le moindre interstice.
Au moment où je bandai les mollets, la voix grave de Ska résonna dans mes oreilles.
[Sauf si la vie d’un Blaireau est en danger immédiat.]
Frouf !
Frouf ! Frouf ! Des sporophores jaillirent. En un instant, ma vision fut envahie de choses semblables à des tentacules. Des tiges noires éclatèrent hors du sol.
Je détalai, terrorisé.
La moisissure cherchait à me transpercer les jambes et à recouvrir mon corps.
Mais c’est quoi, ce truc ?!
Je ne voulais pas mourir à cause de moisissure. Et encore moins à cause d’une moisissure qui recouvrait le sol comme des nerfs grotesques.
« Argh ! »
Je courus.
Je courus comme un fou. Puis je faillis tomber. Un sporophore qui jaillissait violemment du sous-sol m’avait frappé le talon.
Ça ne marchera pas. Il faut que j’atteigne la rivière.
Sentant le sol se soulever à chacun de mes pas, je courus de toutes mes forces.
Là où l’eau coule, je devrais être en sécurité…
[Ne va pas vers la rivière !]
La réprimande cinglante me fit m’arrêter de justesse sur la berge.
[Sauter dans l’eau ne fera que te ralentir ! Tu crois qu’il n’y en a pas aussi sous la rivière ?!]
Plouf !
Des sporophores noirs jaillirent de la surface.
Des gouttes d’eau giclèrent dans toutes les directions. Je me retournai et repartis en courant ; derrière moi, des amas de moisissure de forme irrégulière surgissaient du sol. Putain ! C’est vraiment de la moisissure ? Je serrai les dents et courus à l’aveuglette. Même coupée, elle pouvait repousser ; elle était incroyablement rapide, son corps principal se trouvait sous terre et elle était démesurément vaste.
Comment une chose aussi répugnante avait-elle pu exister ?
Comment une chose pareille avait-elle pu s’enraciner sur Terre ? Personne ne répondit aux questions qui me traversaient l’esprit. Je n’avais pas non plus le loisir d’y réfléchir. Je courus stupidement là où mes pieds me portaient. Je savais qu’au moindre faux pas, si je tombais une seule fois, ces tentacules me transperceraient, me recouvriraient et me digéreraient.
Elle ne semblait pas m’en vouloir particulièrement.
Elle essayait simplement de dévorer sans distinction tout être vivant. Tandis que je courais, Ska m’ordonna dans le communicateur de tenir bon. Je devais sortir de la zone qu’elle recouvrait. Peu importait la direction dans laquelle je courais, dit-il.
Au moins, c’était une bonne nouvelle. Je n’avais pas le temps de choisir une direction. Si j’étais resté une seconde de plus au sol, le dessus de mes pieds aurait été transpercé.
Je sombrai dans la transe provoquée par la course.
Un état béat où je n’entendais plus que le vent autour de moi.
Mais ça ne dura pas. J’étais déjà à bout de souffle.
Mes jambes se changeaient en pierre. À plusieurs reprises, je ralentis un peu et faillis me faire transpercer les pieds.
Jusqu’où s’étendait cette chose ? Le vent me faisait monter les larmes aux yeux. Je ne savais pas si elles étaient simplement dues à une réaction physique ou à l’approche d’une mort vaine.
Ska cria quelque chose, mais je ne l’entendis pas clairement.
Waouh.
Là, je suis vraiment à bout…
« Hé ! »
Un cri aigu me tira de mon état second.
J’écarquillai les yeux.
À quelques mètres de moi, l’homme qui avait lancé le cri passait la tête par l’entrée du métro.
« Par ici, cours ! »
Dans le métro ?
Angela m’avait dit de ne jamais descendre dans le métro.
Mais ce n’était pas le moment de discuter. Il fallait que je trouve un moyen d’échapper à la créature qui recouvrait le sol.
En plus, si le bâtiment autour de l’entrée du métro était couvert de moisissure noire, l’intérieur semblait propre.
De toute façon, je n’avais pas d’autre choix.
D’abord, survivre !
Je courus vers l’homme qui passait la tête par l’ouverture.
« Entre vite ! »
Quand j’atteignis l’entrée, il m’attrapa par le bras.
« Avant que ces trucs n’entrent ! »
L’homme me poussa dans l’escalier, puis brandit une machine devant lui.
La machine généra une étrange barrière. Mes jambes cédèrent et je regardai bêtement les sporophores noirs recouvrir densément la membrane transparente.
Heureusement, ça ne dura pas longtemps. La barrière translucide arrêta la moisissure. Le sol en ciment était dur. L’homme qui avait scellé l’entrée du métro me porta dans l’escalier, souleva la porte d’acier et pénétra dans le métro.
Il abaissa ensuite la porte, bloquant la lumière du soleil au-dessus de nous.
Un espace gris s’ouvrait devant moi.
Une fois encore, j’avais survécu.
* * *
Le communicateur ne captait aucun signal.
J’avais entendu dire que les communicateurs fonctionnaient mal dans le métro. Crac, crac. Quand des parasites se mêlèrent soudain au son de mon communicateur et que je fronçai les sourcils, l’autre s’approcha. Il me l’arracha de l’oreille tandis que j’étais assis là.
« Laisse-moi voir. »
L’homme me le prit sans façon, l’examina sous toutes les coutures, puis claqua la langue.
Il fourra le communicateur dans sa poche.
« Il est complètement mort. »
Puis, comme je continuais à reprendre mon souffle, il me fit signe d’un doigt.
« Suis-moi quand tu auras récupéré. Tu ne vas pas rester assis là éternellement. »
L’homme ne retira pas son masque noir une seule fois pendant qu’il parlait.
« Tu ne comptes pas t’étaler par terre pour dormir, j’espère ? »
Je suivais donc cet inconnu depuis dix minutes.
Un métro sans âme qui vive. Un lieu lugubre où nos pas résonnaient. J’avançais péniblement, les yeux fixés sur le dos de l’homme devant moi.
Pour une raison ou une autre, les couloirs du métro étaient éclairés. Il longeait un escalator à l’arrêt. Depuis que nous étions partis, il ne m’avait pas adressé la parole et ne s’était pas retourné une seule fois.
Il ne m’avait pas demandé mon nom.
Et il ne m’avait pas donné le sien non plus.
« Excusez-moi. »
Ma voix basse résonna contre les murs vides du métro.
« Qui êtes-vous ? »
« Ton estimé aîné. »
L’homme répondit sans se retourner.
Ses pas étaient réguliers, assurés. Je traînai les pieds derrière lui et pris la parole d’une voix épuisée.
« Vous êtes humain ? »
« Ça ne se voit pas ? »
« Un Blaireau ? »
« Exact. »
« Mais vous ne pouvez pas être un Blaireau officiel. »
L’homme qui marchait devant moi s’arrêta à mon murmure.
Je m’arrêtai aussi. Puis j’observai l’homme immobile, de dos.
Un espace gris. Un endroit si propre qu’il était difficile de croire qu’il se trouvait hors du Noyau central.
Debout dans un métro de centre-ville à deux heures du matin, je contemplai l’homme immobile.
« Si vous étiez un Blaireau officiel, l’assistant Ska m’aurait sûrement dit que quelqu’un venait me secourir… »
« Peut-être qu’il ne savait pas que j’étais là. »
« Vous n’avez même pas de communicateur… »
« Je t’ai dit que les signaux passaient mal, ici. »
« C’est mon communicateur qui ne fonctionne plus ? »
« C’est toi qui as dit qu’il y avait des parasites. »
« Le truc accroché à votre ceinture. »
L’homme bougea légèrement.
« C’est mon épée, non ? »
« … Ouais. Je l’ai ramassée. »
« Et le truc à votre gauche, c’est un brouilleur de signal. »
Il tourna lentement la tête.
Je ne bougeai pas. Je n’avais pas encore retrouvé la force de le faire et je ne savais pas à quoi cela aurait servi. Alors je me contentai de le regarder, épuisé.
L’homme se tourna lentement vers moi. Je plongeai silencieusement mon regard dans ses yeux perçants.
Ils étaient verts. Bien plus clairs que ceux de Ricardo.
Des yeux très humains.
« J’en ai vu un dans le laboratoire de Yoon. »
« Ah. Ce salaud est encore en vie ? »
L’homme posa la question sans façon, puis esquissa un sourire en coin.
Il tira lentement sur son masque. Son visage apparut peu à peu.
Ses longs cheveux retombaient sans ordre sur ses épaules. Une barbe couvrait sa mâchoire ; de toute évidence, il ne s’était pas rasé depuis longtemps.
Il avait le visage de quelqu’un qui vivait coupé de la civilisation depuis des lustres.
L’homme jeta son masque au sol.
« J’ai cru que Ye-hyeon avait fini par crever quand ce morveux de Ska s’est mis à donner des ordres. On dirait que tout le monde est en vie ? Non. Qui sait. Si Yoon était mort, Ye-hyeon le serait aussi. Mais Yoon ne mourrait pas forcément si Ye-hyeon crevait. »
« Vous êtes un déserteur ? »
Je murmurai d’une voix lasse.
« Vous vous êtes enfui hors du Noyau central ? »
Comme moi, quand j’avais fui Jaeyeon.
Hors du Noyau central. Hors de la civilisation. Hors de l’organisation. Fuir tout ce qui vous retenait.
Un endroit où des créatures pouvaient surgir de partout, mais où l’on était libre. Peut-être un endroit où il n’y avait rien d’autre que la liberté.
« Vous vivez seul hors du Noyau central depuis votre disparition ? Je me disais qu’il devait y avoir des Blaireaux comme vous. »
« Tu es malin, petit. »
Il s’approcha sans un mot et posa un couteau contre ma gorge.
« Suis-moi sans faire d’histoires. »
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