Chapitre 33
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 33 : Les sommités de la science (5)
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J’aurais préféré qu’il soit un fantôme.
Le fantôme de John Mueln n’aurait pas eu la force de me ramener en enfer.
Mais était-ce vraiment en train d’arriver ? Cet homme était-il vraiment là, dans l’ancien dortoir, un week-end ?
Un sourire de résignation totale m’échappa.
Tom et Hessi restèrent plantés là, figés, le regard vide. Ami se tenait les joues à deux mains. Elle avait l’air aussi choquée que moi.
Elle connaissait John Mueln depuis plus longtemps que nous tous. Ça devait donc être encore plus terrible pour elle.
Mueln planta ses yeux bleus dans les miens.
« Toi… »
Boum.
Mueln s’effondra lourdement sur le sol.
Nous fixâmes tous le même endroit, les yeux écarquillés.
La chute de l’homme de grande taille dévoila un visage familier derrière lui. Des cheveux bouclés et ce tee-shirt rayé qu’il portait comme une signature.
C’était Giacomo Ro.
« Espèce de sale enfoiré flippant. »
Ro avait une main raide comme une lame.
« Putain, ça fait du bien. Depuis que ce connard m’a coincé pendant trois jours, j’avais envie de lui coller une droite dans la nuque. »
Ro fronça les sourcils en fixant l’homme inconscient.
Hessi et Tom dévisagèrent leur aîné, médusés.
« Trois jours ? »
« À cause de putains de plantes carnivores. »
Mes camarades de promotion marmonnèrent, incrédules.
Mais je n’étais pas très surprise. Je savais désormais que l’homme étendu là, inconscient, était capable de faire ce genre de chose.
Le génial scientifique était affalé sur le seuil comme une poupée gonflable dégonflée.
J’étais contente que Ro se soit sali les mains pour régler son compte à Mueln à ma place.
Ro fixa Mueln d’un air absent, puis leva les yeux.
« Hé, Cacahuète. »
Ro s’adressait à Ami.
Ami, dont le visage ressemblait à un tableau représentant quelqu’un en train de hurler, revint à elle. Elle cligna plusieurs fois de ses grands yeux ronds.
« Hein ? »
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
« On jouait. »
Ami avait repris ses esprits.
« Hilde est très forte aux jeux, alors on affrontait un boss que je n’arrivais pas à battre. »
« Un jeu ? »
Ro tendit le cou et regarda autour de lui.
De mon côté, je continuais à fixer Mueln, inconscient. J’étais soulagée qu’il soit dans les vapes, mais ça ne me rassurait pas pour autant.
Cette obsession malsaine… J’aurais dû comprendre dès le début qu’il n’accepterait pas mon refus.
Dès qu’il ne serait plus dans les parages, il faudrait que je contacte mon partenaire senior.
À cette pensée, Ro s’approcha soudain.
« Hé. »
Il s’arrêta devant moi.
Je levai vers lui un regard perplexe.
C’était un agréable samedi matin, le soleil brillait. Comment cet aîné avait-il trouvé l’endroit, lui aussi ?
Ro posa une main sur mon bras.
« Ça faisait un bail que j’avais envie de tabasser ce type, et grâce à toi, j’ai enfin pu le faire. »
Il avait l’air sérieux.
« D’habitude, les gens m’en empêchent en disant que si John mourait, je finirais traîné devant une sorte de tribunal d’État. »
« Un procès d’État », rectifia Ami sans expression.
Ro l’ignora.
« T’es un type utile. Je t’aime bien. »
« Merci. »
J’avais l’impression d’avoir déjà entendu quelque chose de semblable le premier jour, à cause du responsable du personnel.
Mais peu importait. J’étais simplement reconnaissante que Ro se soit chargé de Mueln lui-même.
Une brise fraîche entra par la fenêtre ouverte. Elle se mêlait aux bruits de nos personnages qui se faisaient massacrer par les attaques du boss. Il ne nous manquait qu’un dernier coup pour gagner. Mais ce n’était pas si difficile. On réussirait sûrement à la prochaine tentative.
« Emmène monsieur Mueln avec toi », dit Ami à Ro.
« Mais pourquoi monsieur Mueln est-il venu ici ? J’ai vraiment cru voir un fantôme. »
« Pour faire des expériences sur elle. »
Des points d’interrogation invisibles semblaient être apparus en même temps au-dessus de Tom, Hessi et Ami.
Devant leurs visages perplexes, je laissai échapper un rire sans conviction.
« Une expérience ? Quel genre d’expérience ? »
« Maintenant que j’y pense, tu avais dit que tu devais aller quelque part le week-end dernier. »
« Hilde a encore fait une bêtise ? »
Comment ça, encore ?
J’affichai un air faussement blessé, puis réfléchis discrètement à la meilleure façon d’expliquer la situation. Je pouvais tout raconter à Ami, mais ces deux-là n’étaient au courant de rien.
Après réflexion, je laissai de côté tout le contexte et répondis :
« On m’a demandé de servir de cobaye, alors j’ai accepté. »
« Hein ? »
« Encore ?! »
Hessi fronça les sourcils et s’exclama, tandis qu’Ami poussa un cri.
Tom se contenta de me regarder comme si je racontais n’importe quoi.
Maintenant que je savais à quel point cette décision avait été stupide, je gloussai et levai les deux mains, paumes en avant.
« J’ai été idiote. J’y réfléchis sérieusement. »
« Pourquoi quelqu’un t’aurait demandé de servir de cobaye… ? » demanda lentement Tom.
Je gardai un sourire neutre et expliquai :
« Parce que Yoon est mon partenaire senior et que j’ai eu la malchance de tomber sur lui ? »
« Pourquoi tu fais aussi long ? »
Ro, qui s’était déjà désintéressé de notre conversation, souleva le scientifique inconscient.
Ro n’était pas très grand. Les jambes de Mueln traînaient par terre comme celles d’un chiffon mouillé jeté sur son épaule. Il aurait pu le porter d’une manière plus sûre, mais il se moquait que les membres du scientifique raclent le sol.
Boum, boum, boum.
Les bras et les jambes du scientifique heurtèrent le seuil et les murs.
Le scientifique inconscient et Ro disparurent de notre vue dans un vacarme étrange.
« Ça va aller ? »
« C’est vrai, il y a eu un sacré boucan tout à l’heure aussi. »
Quand j’interrogeai Ami, Hessi se pencha vers nous et se joignit à la conversation. Il parlait du bruit que Ro avait fait en frappant Mueln à la nuque.
Ça avait fait un boucan monstre.
Ami regarda l’endroit où Ro avait disparu, les lèvres pincées, puis répondit :
« Probablement. Yoon frappe parfois monsieur Mueln derrière la nuque de la même façon. »
« L’aîné Yoon fait ça ? »
« J’ai entendu dire que monsieur Mueln essayait parfois de déclencher des trucs comme des bombes chimiques. »
Mes camarades de promotion dévisagèrent Ami, incrédules.
Tom prit la parole en regardant son jeune visage.
« C’est pas le scientifique célèbre dont on parle dans les manuels ? »
« Les génies sont probablement tous bizarres. Mon frère non plus, il n’est pas normal. »
Ami répondit calmement.
Puis elle me regarda, alors que j’acquiesçais vivement à ses côtés. Nos regards se croisèrent.
Elle me fixa de ses grands yeux ronds et adorables, puis dit :
« Ne fais plus de bêtises. Reste en dehors du radar de cet homme, Hilde. »
Bien sûr. Dès lundi, je comptais en parler à Yoon.
* * *
Dès le lundi, je racontai à Yoon ce qui s’était passé le week-end.
« Il est venu jusqu’au dortoir ? »
Yoon afficha une expression de surprise rare chez lui.
Puis, comme si quelque chose l’amusait, il releva lentement un coin de la bouche.
« On dirait qu’il a vraiment jeté son dévolu sur toi. »
« Aidez-moi, s’il vous plaît. »
Je lui lançai un regard désespéré.
Je rengainai soigneusement l’épée que je tenais à la main. C’était celle que j’utilisais depuis la semaine dernière.
Depuis mon retour de l’extérieur du Noyau central, je n’avais pas cessé de m’entraîner à l’épée avec Yoon. Il insistait pour que je m’accroche à mes souvenirs. J’aimais aussi les combats à l’épée, alors je ne m’en plaignais pas. Malgré tout, la semaine précédente, je n’avais même pas réussi à couper un morceau des vêtements de Yoon.
Yoon m’avait évaluée ainsi :
« Tu utilisais sans aucun doute une épée à deux mains, mais ton corps ralenti n’arrive pas à suivre tes souvenirs. »
Ce n’était pas quelqu’un qui parlait avec douceur.
« Il te faudra un mois avant de pouvoir exploiter tout ton potentiel. N’envisage même pas de retourner sur le terrain pendant un mois. »
C’est pour ça que j’étais revenue aujourd’hui à la salle d’entraînement, pour me faire à nouveau passer un sale quart d’heure. La journée s’annonçait identique à celle de la semaine précédente.
La seule différence, c’était que j’avais compris que l’obsession de Mueln n’avait pas disparu. À en juger par ce qui s’était passé deux jours plus tôt, il viendrait sans aucun doute me chercher de nouveau ce week-end.
Je m’approchai de l’homme, l’air las.
« Sauvez cette pauvre âme des assauts de John Mueln, s’il vous plaît, mon aîné. Je n’avais pas compris jusqu’ici à quel point vous étiez sincère. »
« Oui. Enfin, tu as reconnu ton bienfaiteur. »
Yoon accueillit sans honte ma supplique des plus sincères.
C’était bien son genre de dire une chose pareille sans changer d’expression.
Nous étions dans la salle au plafond haut où j’avais combattu des champignons comme une idiote. Contrairement à moi, équipée de protections, Yoon portait un tee-shirt noir et un pantalon de jogging léger.
« Je vais essayer de lui refiler d’autres travaux de recherche. Attends. Il nous faut un sujet qui puisse l’intéresser. »
« On ne peut pas essayer de le convaincre d’abandonner ? »
« Tu crois que ça marcherait ? »
« Non. »
« Et si un des supérieurs lui disait d’arrêter ? »
« Tu crois qu’il écouterait ? »
« Non. »
« Et si on le menaçait ? »
« Tu crois que ça marcherait ? »
« Non. C’est quoi, au juste, ce type ? Un sociopathe ? »
« Non. Contrairement à moi, il a une conscience. C’est juste que ses critères sont très éloignés de ceux des gens ordinaires. »
Ça semblait effectivement être le cas.
John Mueln avait l’air d’avoir des repères complètement différents de ceux des gens ordinaires. Il voyait le monde d’une tout autre manière.
Incroyable. Alors, lui aussi ressentait parfois quelque chose qui ressemblait à de la culpabilité.
D’après mon partenaire senior, Mueln avait une conscience, contrairement à lui…
…
Attendez.
« On dirait que vous dites que vous n’avez pas de conscience, mon aîné. »
« Quoi ? Ami ne te l’a pas dit ? »
Yoon me posa la question avec autant de désinvolture que s’il me demandait ce qu’on mangeait à midi.
« Que j’ai une anomalie congénitale au cerveau. »
Il aurait tout de même pu insister un peu sur une révélation pareille.
Je restai plantée là un long moment, à essayer d’assimiler l’énorme information que mon partenaire senior venait de lâcher comme si de rien n’était.
Pendant ce temps, Yoon dégaina son épée d’un geste fluide devant moi. Elle était longue et fine.
Apparemment, seuls deux de tous ces Blaireaux savaient correctement manier une épée.
Jonathan Kudo, dont l’arme principale était un sabre japonais. Et Lee Ye-hyeon, qui avait officiellement appris l’escrime auprès de quelqu’un.
Yoon disait qu’il savait seulement manier une épée assez correctement. Il avait déclaré qu’il envisagerait de me confier à Ye-hyeon une fois que je l’aurais dépassé en escrime.
Mais l’homme qui me tendait son épée longue était déjà assez menaçant à mes yeux.
En observant les traits nets de mon partenaire senior, je demandai :
« Vous êtes sociopathe ? »
« C’est généralement comme ça qu’on appelle ça. »
« On ne devrait pas vous retirer votre corps amélioré ? »
« Tu te retournes déjà contre ton supérieur ? »
Yoon me répondit d’un ton las et pointa son épée vers moi.
Les lumières blanches scintillèrent à sa pointe.
« C’est vrai. Il faut que tu sois assez forte pour te retourner contre ton supérieur. Dégainе. »
Sans un mot de plus, je dégainai à mon tour.
* * *
Le temps passa ainsi. En semaine, je m’entraînais avec de vraies lames aux côtés de mon partenaire senior, né incapable de comprendre ce qu’était une conscience. Le week-end, le génial savant fou, dont les notions du bon sens étaient très éloignées de celles des gens ordinaires, venait me rendre visite sans faute.
Mueln ne renonçait pas facilement. Plus précisément, il ne trouvait aucun autre sujet de recherche aussi intéressant que Hildebert Taleb. Chaque week-end, il venait, se faisait assommer par le tranchant de la main de Ro, puis disparaissait à nouveau, emporté sans ménagement sur son épaule.
Je souffrais. Ro m’appréciait de plus en plus, tandis que les préjugés de Hessi contre les scientifiques de génie se renforçaient. Tom commença à soupçonner que quelque chose clochait chez moi, et Ami s’inquiétait sans cesse pour moi.
Et Yoon…
« Reste chez moi ce week-end. »
C’était la veille du quatrième week-end. Le jour où Yoon finit par me dire : « Je crois que je peux te renvoyer sur le terrain, maintenant. » Je n’avais toujours pas réussi à couper ne serait-ce qu’un morceau de ses vêtements.
Mon partenaire senior me donna l’ordre d’une voix neutre.
« Je pense que tu devrais disparaître de tous les endroits où John pourrait te voir. »
« J’ai l’impression de vous causer trop de soucis… »
« Ça commence aussi à me fatiguer, alors écoute-moi sans discuter. »
Sa voix était sincère, et je n’eus pas le courage de faire semblant de ne pas l’entendre.
Une cigarette entre les lèvres, Yoon me montra une série de chiffres sur l’écran de son téléphone.
« J’ai appelé un taxi. Fais tes affaires, monte dedans à l’heure et pars. Ne quitte pas l’endroit de tout le week-end. Je vais régler ça une bonne fois pour toutes. »
C’était terrifiant d’entendre l’agacement dans la voix de quelqu’un d’ordinaire impassible. Peut-être encore plus parce qu’il tenait dans une main une épée couverte de mon sang séché.
Je fis ce que Yoon m’avait dit.
* * *
Une maison si spacieuse que je m’émerveillais chaque fois que je la voyais.
Comme Yoon l’avait dit, la maison me laissa entrer sans faire d’histoires. C’était vendredi soir, et l’obscurité commençait à tomber. Je détournai délibérément les yeux de l’endroit où se trouvait la cabane et entrai chez mon partenaire senior.
La maison que j’avais déjà visitée plusieurs fois était silencieuse.
Un salon au plafond vertigineux et à la vue dégagée.
Un long canapé dans le salon, et…
Hein ?
Quelqu’un dormait sur le canapé sous une couverture.
« Ami ? »
J’avais entendu dire qu’Ami rentrerait de l’extérieur du Noyau central aujourd’hui.
Je m’approchai doucement du canapé. Puis je m’arrêtai et regardai la couverture se soulever et s’abaisser régulièrement.
Pourquoi quelqu’un dormait-il sur le canapé ?
« Ami. Tu dors ? Il est tard, alors pourquoi tu ne vas pas te coucher pour dormir jusqu’au matin… ? »
« Mmm. »
Une voix grave et étouffée.
À peine l’eus-je entendue que je me figeai. Je restai là, hébétée, incapable de parler.
La couverture qui se soulevait et s’abaissait régulièrement bougea. La personne qui sortait d’un sommeil léger remua dessous.
Bientôt, elle redressa le haut du corps, jusque-là enfoui sous la couverture.
Je sus avec certitude qui se trouvait dessous.
À côté de moi, tandis que je restais figée, il était assis sur le canapé, les yeux fermés, encore ensommeillé.
Au bout d’un moment, il entrouvrit ses longs yeux et leva le regard vers moi.
« Hilde ? »
« … Je suis vraiment désolée, commandant en chef. »
« Mmm. »
Le plus haut gradé de mon lieu de travail marmonna :
« Bonjour. »
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