Chapitre 31
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Black Badger ◈
Chapitre 31 : Les sommités de la science (3)
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Non, ce n’était pas ça.
Je fixai Ricardo d’un regard vide et lui expliquai plus en détail comment j’en étais arrivée à cette conclusion. Il était vrai que j’étais étrange, et il n’y avait rien de mal à s’en rendre compte…
Flac !
« Ah ! »
Une douleur brûlante me traversa le front. Je m’écriai et plaquai instinctivement la main dessus.
Waouh. Ça faisait vraiment mal.
« On dirait que ta volonté de vivre s’est envolée avec tes souvenirs, hein ? »
Ricardo sourit d’un air menaçant.
À la seconde où je vis ce sourire, les poils de ma nuque se hérissèrent. Ça sentait mauvais. Je tendis précipitamment la main pour couper court à la conversation.
Il était encore en colère.
« Non, monsieur ! »
« Qu’est-ce qui n’est pas ça ? »
« Eh bien… »
Je cherchai désespérément quelque chose qui pourrait le calmer.
Puis, j’abandonnai et décidai de dire la vérité.
« Je… »
« Tu quoi ? »
Sa question, accompagnée d’un sourire, était terrifiante. J’avalai ma salive malgré moi.
Des gens passaient derrière nous en discutant. Peut-être parce que la soirée était déjà avancée, leurs pas semblaient légers. Au milieu du brouhaha, je choisis mes mots avec soin, puis finis par parler.
« Et si j’étais une créature humanoïde ? »
Ricardo cligna des yeux.
Un long silence s’installa. Assez long pour que je me sente gênée par ce que je venais de dire.
« Pourquoi tu te mets à penser ça tout à coup~ ? »
Mon partenaire senior, qui m’observait comme si j’étais une extraterrestre qu’il n’avait jamais vue, finit par parler.
« C’est vraiment une idée stupide… »
« Ah bon ? Tant mieux, alors. »
« C’est tellement stupide que je voudrais savoir pourquoi tu as commencé à y penser… Quelqu’un t’a dit quelque chose ? »
« Non. J’ai juste regardé une vidéo. »
Je lui expliquai brièvement que j’avais regardé le matin même la célèbre vidéo de Ye-hyeon. J’hésitai à lui dire que j’en avais pleuré, mais je finis par le lui avouer aussi.
Malgré tout, Ricardo continuait de me regarder comme si j’étais la personne la plus stupide du monde.
« Tu sais ce que sont les créatures humanoïdes~ ? »
« Pas en détail… J’ai juste entendu dire que plus elles ressemblent à des humains, plus leur niveau est élevé. »
« Exact… Et rien que ça prouve que tu n’en es pas une… »
La remarque fit mouche.
Je ne pus que hocher la tête devant l’argument de Ricardo : quelqu’un d’aussi minable que moi ne pouvait pas être une créature humanoïde.
Il était parfaitement logique.
Je le regardai avec sérieux.
« C’est un argument logique. »
« Ravi que tu l’aies compris tout de suite~. »
Pourquoi ça me rendait triste ?
J’étais à la fois heureuse et triste. Tandis que je me débattais avec ces sentiments contradictoires, Ricardo laissa échapper un petit rire en me regardant. Mes émotions devaient se lire sur mon visage.
L’homme aux yeux verts retira le bras qu’il avait passé autour de mes épaules.
« La créature de la vidéo est partie en cendres après sa mort, alors ils n’ont même pas pu l’étudier… J’ai entendu dire que c’était la seule créature qu’ils aient rencontrée capable de parler la langue humaine. »
« Elle parlait aussi ? »
Bon sang.
Mon partenaire senior hocha la tête et poursuivit d’un ton désinvolte.
« Ce n’était pas la seule créature capable de parler, mais c’était la seule créature humanoïde qui parlait correctement… Malgré tout, il ne reste presque aucune information à son sujet… Tous les Blaireaux qui étaient encore là à l’époque se sont précipités sur place, et presque aucun n’est resté conscient assez longtemps pour voir la fin. Tvein et Ye-hyeon, peut-être ? J’ai entendu dire que les autres Blaireaux de la première génération avaient perdu connaissance à ce moment-là… »
« Et la personne qui a filmé la vidéo ? »
« Elle est morte~. »
Ah.
Chaque fois que je repensais à cette vidéo, mes émotions s’agitaient. Les paroles de Ricardo me rassurèrent un peu, mais ce sentiment ne disparut pas.
Quelque chose dans cette vidéo était forcément lié à mon passé effacé. Je voulais découvrir quoi. Comprendre l’origine de ces émotions si intenses.
Passer une moitié de journée de week-end avec un scientifique excentrique n’allait pas faire apparaître des réponses par magie.
« Ye-hyeon t’a acceptée, pas vrai~ ? »
Je clignai des yeux devant cette remarque inattendue.
« Oui. »
« Il n’y a plus qu’une seule personne au monde à avoir affronté une créature de niveau dix à bout portant… Le commandant en chef Lee Ye-hyeon. Il doit bien y avoir une raison pour qu’il t’ait acceptée~. »
Ah.
À bien y réfléchir, demander à Ye-hyeon serait le plus simple.
Le problème, c’était qu’il était mon supérieur le plus haut gradé. Si ma cabane n’avait pas été détruite, j’aurais pu lui poser la question au détour d’une rencontre.
Pourtant, tous les arguments de Ricardo étaient raisonnables.
Je n’avais pas l’intention de revenir sur ce que j’avais dit à John Mueln, mais je me sentis un peu mieux.
Oui. Si quelque chose clochait vraiment chez moi, Ye-hyeon ne m’aurait pas acceptée comme ça. Il avait même falsifié des documents administratifs pour rassembler les Blaireaux dans l’auditorium.
À sa place, je ne ferais jamais entrer de mon plein gré quelqu’un qui risquait de poser problème…
Ye-hyeon savait-il quelque chose ?
La question me traversa l’esprit, mais je n’en laissai rien paraître. Ça ne servirait à rien. Je me contentai de hocher la tête.
Puis je saluai mon partenaire senior aux yeux verts, qui continuait de m’observer.
« Merci. »
« Pour quoi~ ? »
« Pour tout, je crois. Vous m’aidez tout le temps pour un tas de choses… Vous avez dîné ? »
« Pourquoi ? Tu comptais m’inviter si je n’avais pas mangé ? »
« Oui. »
Ricardo renifla devant ma réponse assurée.
Il sortit la main de sa poche et me décoiffa les cheveux blancs.
« Qu’est-ce qu’un poussin qui a à peine séché le sang sur sa tête pourrait bien faire~ ? Va dire à John Mueln que tu changes d’avis… »
« Les poussins aussi sont payés. »
« Tu esquives la question… Allez, viens. Je meurs de faim. »
Ricardo retira sa main de mes cheveux et se mit en marche. Je me dépêchai de le suivre.
J’allais me tenir tranquille jusqu’au moment de payer, puis je prendrais les devants.
Le couloir teinté par le coucher du soleil était magnifique.
* * *
Nous entrâmes dans un restaurant de pâtes, dans une rue bien entretenue un peu à l’écart du quartier général.
Je dégustais des pâtes incroyablement bonnes quand je tombai sur un visage familier.
Je l’avais vu il y a seulement quelques jours. Jason Tvein.
« Oh, voilà le Blaireau à moitié formé. »
Il retroussa le coin de la bouche en me regardant.
Il avait l’air d’avoir fini de manger et de s’apprêter à partir. Une cigarette éteinte pendait à ses lèvres et il portait un tee-shirt noir à manches courtes. J’adressai un petit signe de tête au blond. Heureusement, j’avais la bouche pleine de pâtes, ce qui me donnait une bonne excuse pour la garder fermée.
Tvein me donna une tape dans le dos, sans retenue.
Aïe.
« Tu offres le dîner à la nouvelle ? »
« Ouaiiis… »
« Hé, pas mal. Il est sympa, ce type. Même si le Blaireau à moitié formé n’arrête pas de frimer avec son épée. Occupe-toi bien d’elle, d’accord ? C’est moi qui régale. »
« Eh bien… Je ne vais pas refuser~. »
Moi, j’aurais bien refusé.
J’avais prévu de payer le dîner. Tvein dit ce qu’il avait à dire, puis disparut en un éclair, en sifflotant. Je lui lançai un vague au revoir et me reconcentrai sur mes pâtes.
Pourquoi cet homme m’était-il si antipathique ?
Ricardo avait répondu avec indifférence, mais dès que Tvein fut parti, il se tourna vers moi.
« Pourquoi ce type t’apprécie tout à coup… ? »
« Apparemment, c’est parce que j’ai dit que je n’avais pas vu la vidéo de Ye-hyeon. »
« Ah-ha~. »
Ricardo accepta l’explication sans broncher.
Ça suffisait vraiment à comprendre la situation ? Moi, je ne pigeais toujours pas.
Tout en enroulant des pâtes aux fruits de mer et à l’huile autour de ma fourchette, je lui demandai pourquoi Tvein se comportait ainsi. Il me répondit brièvement :
« Il pense que Ye-hyeon s’est attribué tout le mérite d’avoir tué la créature de niveau dix~. »
Quel homme mesquin.
J’engloutis mes pâtes à l’huile et lui montrai mon incrédulité par mon expression. Ça dut l’amuser, car mon partenaire senior eut un petit rire.
« Enfin, j’ai entendu dire qu’il méprisait déjà Ye-hyeon avant le combat contre la créature de niveau dix~. En privé, cet homme est un peu trop gentil… Ah… Tu ne l’as jamais rencontré en privé ? »
« Non. Mais il a l’air gentil. »
« Il est plus que gentil. C’est une vraie chiffe molle~. »
C’était vraiment possible ?
Les paroles de Ricardo me surprirent un peu. À mes yeux, le commandant en chef était un vétéran dont chaque geste respirait l’assurance. Il maniait avec élégance des armes capables de changer de forme et dégainait son espadon avec une maîtrise parfaite.
Ricardo termina proprement ses pâtes.
« C’est pour ça que Ye-hyeon se contente de sourire et de laisser couler chaque fois que cet homme lui dit quelque chose en privé… Tvein n’a rien de spécial à part ses talents au combat, alors ne te rapproche pas trop de lui~. »
« Oui. Pour être honnête, le lieutenant Tvein me met un peu mal à l’aise, moi aussi. »
« Et cette histoire d’épée, c’est quoi ? »
La question était pertinente.
J’esquissai un sourire gêné. Dire à quelqu’un qui m’avait vue surgir d’un portail que je pensais avoir déjà manié une épée me semblait un peu embarrassant.
Malgré tout, je répondis encore honnêtement. Ricardo pencha la tête en m’écoutant.
« Et Yoon t’a autorisée à faire ça ? »
« Yoon m’a mis une épée dans les mains. Peut-être parce qu’il avait vu ce papillon, à l’époque. »
« Ah. »
Ricardo eut un sourire cynique, comme s’il se rappelait ce moment. En voyant son sourire se durcir, je déglutis.
« C’est vrai. Tu as aussi été impressionnante en retirant le couteau de cuisine de ton bras. »
« …Je suis vraiment désolée pour ça. »
« Ce n’est rien… Donc, tu as aussi utilisé une épée quand tu es sortie, cette fois… »
« Hé ! »
Un cri retentit dans le restaurant.
Ricardo et moi tournâmes la tête.
Nous aperçûmes un homme qui nous saluait de la main en s’approchant de notre table. Des cheveux bouclés, une chemise à rayures et une démarche étrangement nonchalante.
C’était aussi l’une des premières personnes que j’avais rencontrées dans ce monde.
Giacomo Ro.
Ro s’assit naturellement à côté de moi.
« Ça fait un bail. Tu vas bien ? »
« Oui. Ça fait un bail, lieutenant. »
« Ah, tu tombes à pic~. Ro, tu ne pourrais pas convaincre John Mueln de renoncer ? »
Pourquoi John Mueln sortait-il soudain dans la conversation ?
Je regardai Ricardo, les yeux écarquillés. Il s’adressait à Ro comme s’il venait de trouver la personne qu’il lui fallait. Ro, affalé de travers sur sa chaise, ouvrit de grands yeux et regarda de l’autre côté de la table.
« Pourquoi tu me parles de cet enfoiré, tout à coup ? »
Une irritation étrange perçait dans sa voix.
« Pourquoi je devrais le faire renoncer ? S’il passe son temps à faire des recherches comme une plante et finit traîné à l’hôpital, ça ne me regarde pas. »
« John a eu le numéro de Hilde. »
Ro resta bouche bée. En observant mon partenaire senior à côté de moi, je baissai les yeux vers mon assiette.
Ricardo agita sa fourchette et résuma brièvement la situation à Ro. Celui-ci ne bougea pas pendant qu’il l’écoutait.
Puis, quand Ricardo eut terminé, il se tourna vers moi et me demanda d’un ton sérieux :
« Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« …Pourquoi ? »
« Quand cet enfoiré se fixe sur quelque chose, rien ne peut l’arrêter. »
Il tendit la main et prit sans façon le morceau de pain à l’ail posé sur mes pâtes.
Il le mâcha tout naturellement, comme si c’était le sien.
« C’est vraiment la merde. Ce type s’intéresse aux gens ? Hé. Tu vas faire quoi ? »
« …Enfin, c’est quel genre de personne, John Mueln, pour que tout le monde réagisse comme ça… »
« Je te l’ai dit : quand il devient obsédé par quelque chose, rien ne peut l’arrêter. Rien que d’y penser, ça m’énerve encore ! Bref, t’es vraiment dans la merde. Il y a plein de trucs bizarres qui traînent chez moi. Ah. Est-ce que je vais te retrouver dans notre baignoire, un de ces jours ? »
« Chez vous ? »
« On partage un appart. Ce type ne rentre presque jamais, alors je l’ai pour moi tout seul. »
Voilà pourquoi Ricardo avait demandé à Ro de le convaincre de renoncer.
Mais pourquoi la baignoire ? Pourquoi me retrouverait-on dans une baignoire ? John Mueln était-il vraiment un savant fou à ce point ?
Une légère panique commença à m’envahir.
Ro continuait à dire ce qui lui passait par la tête.
Il avait l’air étrangement ravi.
« Mais ce serait drôle, hein. »
« Lieutenant, vous vous amusez, par hasard ? »
« Ouais. Un peu. Hé, imagine que je prenne mon petit-déjeuner un jour et que je croise ton regard. »
« Au lieu de raconter n’importe quoi avec entrain, tu ne pourrais pas aller le convaincre de renoncer~ ? »
« Ah, ça, ce serait difficile. »
Ro cessa soudain de sourire en répondant.
Il épousseta les miettes de pain à l’ail sur ses mains, puis plongea son regard dans les yeux verts de Ricardo.
« Je te l’ai dit. Quand il se met à faire une fixation sur quelque chose, rien ne peut l’arrêter. »
« Comme prévu… Hilde~. Va demander à Yoon de te sauver. Tu as dit qu’il t’avait promis de t’aider, pas vrai ? Ne fais pas ta tête de mule et ne finis pas par te faire retrouver dans la baignoire de l’appart que Giacomo partage~. »
« Pourquoi vous revenez tout le temps à cette histoire de baignoire… Vous ne voulez pas dire que je vais être découpée en morceaux et laissée à tremper dedans, quand même ? »
« Alors pourquoi tu as accepté ? »
demanda Ro en prenant naturellement le dernier morceau de pain à l’ail resté dans mon assiette.
Je fixai mon partenaire senior aux cheveux bouclés tandis qu’il croquait dans le pain imbibé d’huile. Ro et Ricardo avaient tout à fait leur place dans ce restaurant.
Un restaurant de pâtes avec des tableaux anciens accrochés sur un papier peint usé. Des bouteilles de vin alignées proprement sur des étagères fixées aux murs.
Une délicieuse odeur de pizza s’échappait de la cuisine.
J’avalai la dernière bouchée de pâtes.
« Je me demandais si je pouvais être une créature humanoïde. »
Ro me fixa jusqu’à ce qu’il ait fini son pain à l’ail.
Ce ne fut qu’après avoir épousseté les miettes sur sa chemise à rayures qu’il rompit le silence.
« Mais tu as l’air humaine ? »
…C’était un argument logique, lui aussi.
À court de réponses, j’avalai de l’eau.
Peu après, je quittai le restaurant. Ricardo me disait de changer d’avis, tandis que Ro affirmait qu’il était trop tard, que j’étais fichue et qu’il ne pouvait rien pour moi.
Je ne savais pas. Peut-être que tout finirait par s’arranger pendant que je m’entraînerais et m’habituerais à cette vie.
Je décidai de ne plus penser à la vidéo et regagnai le dortoir.
* * *
Le week-end tant attendu arriva.
Je mis mes inquiétudes de côté et me rendis au laboratoire.
Contrairement à la dernière fois, le labo était presque désert. John Mueln s’y tenait, travaillant comme un vieil arbre. Une longue blouse de laboratoire et un col roulé noir.
Dès qu’il me vit entrer, Mueln tourna vivement la tête.
« Bonjour. »
« Qu’est-ce que tu as mangé ? »
Ce furent les premiers mots qu’il prononça.
Je m’arrêtai lentement. Une fois immobile, j’observai silencieusement la scène devant moi.
Le laboratoire calme, tôt un matin de week-end.
Quelqu’un qui se tenait là comme un personnage non joueur. Un scientifique de génie largement considéré, d’après ce que j’avais lu en ligne pendant la semaine, comme l’égal d’Albert Einstein…
« Des céréales… ? »
John Mueln me préleva du sang.
Tout en s’affairant, il me demanda :
« La prochaine fois, on se voit pendant que tu es à jeun ? »
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