Chapitre 22
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Blaireau Noir ◈
Chapitre 22 : Recrues comme moi (2)
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Je n’en savais pas assez pour répondre, alors je lui retournai rapidement la question.
« Pourquoi vous êtes-vous engagés, tous les deux ? »
Je regardai mes camarades aux cheveux bruns et roux.
« Devenir un Blaireau Noir, c’était votre rêve depuis toujours ? »
« Bien sûr ! »
« Euh… »
Leurs réactions n’avaient rien à voir.
Hessi répondit d’un ton assuré, tandis que Tom semblait réfléchir à sa réponse, comme moi. Je clignai des yeux, puis me tournai vers Hessi, qui avait l’air prêt à répondre sans attendre.
Hessi versa du cola dans un gobelet en carton avec un bruit de glouglou.
« C’est mon rêve depuis que je suis gamin. Je viens d’une famille de militaires, mais j’étais le seul à vouloir devenir Blaireau Noir plutôt que soldat ordinaire. Mon petit frère a suivi les traces de notre père et s’est engagé dans l’armée. »
Il y avait donc aussi des soldats ordinaires, dans ce monde ?
Quoi qu’il en soit, je hochai la tête d’un air neutre.
La pizza que nous venions de commander était chaude et savoureuse. Avant de croquer à nouveau dans une part de pizza au pepperoni et au fromage filant, je posai une autre question.
« Pourquoi vouloir devenir Blaireau Noir plutôt que soldat ordinaire ? »
« Je voulais sauver des gens, et j’admire Ye-hyeon. J’ai grandi en le regardant à l’écran, et je l’ai toujours trouvé formidable. Je n’arrive toujours pas à croire que je vais travailler sous ses ordres. »
« Vraiment ? Pourquoi tu l’admires autant ? »
« Parce qu’aussi loin que je me souvienne, il n’a jamais cessé de se battre pour sauver des vies. »
Quel garçon au cœur pur.
Ou peut-être idéaliste. Dans tous les cas, je trouvais que c’était une raison un peu singulière pour s’engager. Bien sûr, j’admirais moi aussi Ye-hyeon. Il avait pris des risques et s’était montré gentil avec moi.
Mais pouvait-on admirer quelqu’un à ce point quand on ne l’avait vu qu’à l’écran ?
Je ne savais toujours pas grand-chose sur la personnalité de Ye-hyeon. Je savais qu’il était gentil et compétent, bien sûr. Il dégageait quelque chose de bon. Mais à part ça, je ne savais pas comment il était dans l’intimité.
Après tout, bien connaître quelqu’un et l’admirer étaient deux choses différentes.
Peut-être qu’un garçon comme Hessi était exactement le genre de personne faite pour devenir un Blaireau Noir. Contrairement à quelqu’un comme moi, qui l’étais devenu sans trop savoir comment.
Je hochai la tête en silence.
Tom, assis sur une vieille chaise, reposa sa pizza.
« Moi aussi, je me suis engagé parce que je voulais aider les gens. »
Il fixa le vide en silence un instant, puis reprit.
« … C’est un travail honorable. Mes parents m’ont toujours soutenu, eux aussi. »
« Je vois. »
Je répondis brièvement, ne sachant pas quoi ajouter.
Puis, trouvant ma réponse un peu sèche, je rajoutai :
« Vos deux familles vous ont soutenus. »
« C’est ça. Ils ont compris sans même être surpris, alors qu’ils ne verraient jamais leurs petits-enfants ni leur fils vieillir. Mon petit frère était contre au début, mais finalement, il m’a soutenu encore plus que ma mère. »
« Ta famille, elle, était contre ? »
Tom me posa la question avec précaution, à côté de Hessi, qui avait répondu avec fierté.
Je me reprochai de ne pas avoir prévu que la question me reviendrait, puis esquissai un sourire gêné.
« Ah, je n’ai pas de parents. »
Le silence tomba aussitôt.
Je n’aurais pas dû parler de famille. Non, je n’aurais pas dû leur retourner la question. Pourquoi n’avais-je pas compris que la conversation finirait forcément par se tourner vers moi ?
Je le regrettai en voyant l’air désolé de mes camarades. C’était entièrement ma faute : j’avais mal changé de sujet.
« Ne vous en faites pas. Je n’ai pas eu de parents depuis aussi longtemps que je m’en souviens, alors c’est normal pour moi. »
Mes camarades eurent l’air encore plus mal à l’aise.
Rah…
« Je vous assure, ça va. Parlons d’autre chose, d’accord ? »
« Désolé. C’était vraiment déplacé de ma part de demander… »
« Non. La conversation a suivi son cours, c’est tout. Dans ce contexte, ça aurait été bizarre que vous ne posiez pas la question. Alors vraiment, ne vous en faites pas. Tu en veux encore, du cola ? »
« Hein ? Ah, merci. »
Tom, qui ne savait pas quoi faire, prit le cola que je lui tendais soudain.
Hessi, qui m’observait en silence, reposa sa pizza et se gratta l’arrière de la tête.
« Hé. Je suis vraiment désolé. Je me suis emballé et j’ai raconté ma vie sans savoir ce que tu avais vécu. »
« Je t’ai dit que ça allait ! Détends-toi et mange ta pizza. »
Mais aucun des deux ne se détendit.
À leur place, j’aurais sans doute réagi pareil. Malgré tout, je voulais désespérément briser cette gêne.
Je promenai anxieusement mon regard dans la pièce. Il devait bien y avoir quelque chose pour changer de sujet. N’importe quoi : une affiche bizarre, ou même une discussion sur une marque de vêtements…
Mon regard s’arrêta dans un coin de la pièce.
« C’est une console de jeux ? »
Mes camarades se tournèrent vers moi quand ils m’entendirent marmonner.
Hessi cligna de ses yeux noisette, puis acquiesça.
« Ouais. Je l’ai depuis que je suis gamin. Je ne maîtrise pas encore parfaitement ma force, alors je n’y ai pas touché. »
« Tu as quels jeux ? »
Je posai la question, l’esprit à moitié ailleurs.
Des bribes étranges de souvenirs me revinrent. Une main tenant une console. Des boîtiers de jeux éparpillés sur un sol blanc. Je jouais à un jeu avec quelqu’un. Quand était-ce ? Le souvenir était flou, comme enveloppé de brouillard, et mon champ de vision étroit, comme à travers une vitre dépolie.
Une voix s’éleva au-delà des limites de cette blancheur.
« Tu aimes vraiment les jeux vidéo. »
Tu es meilleur que moi. …que…
Une partie de la phrase était brouillée, je ne parvenais pas à l’entendre correctement. Mais cette voix m’était familière. Androgyne et intelligente. Calme, pleine de chaleur…
« J’en ai plein. Tu veux jouer ? »
La voix de Hessi me ramena à la réalité.
Je regardai la console dans le coin de la pièce, puis hochai la tête.
* * *
« Comment tu fais pour être aussi fort ? »
La question stupéfaite de Tom résonna à côté de mon oreille.
Je revins à moi.
Ma concentration se relâcha brusquement et les sensations autour de moi refluèrent. Mon personnage venait de percuter un obstacle dans un grand bang. Le score s’afficha à l’écran.
J’étais mort. La manette Joy-Con à la main, je fixai l’écran sans rien dire.
Puis je repris mes esprits et levai les yeux vers Tom et Hessi.
Ils se tenaient près de moi, les yeux dans le vague.
« Désolé. Je me suis laissé emporter. »
« Hé, c’est un nouveau record. »
Hessi ne me regardait pas.
Il fixait plutôt le petit écran d’un air hébété. Tom hocha lentement la tête en regardant au même endroit. Ses yeux bleus restaient rivés sur l’écran que Hessi avait, paraît-il, apporté.
Gêné, je tournai les yeux vers l’écran.
Je venais de finir une partie d’un jeu d’action où il fallait courir, le troisième titre auquel nous avions joué.
« Je ne suis jamais arrivé aussi loin. »
« J’ai juste eu de la chance, cette fois. Si tu essaies quelques fois, tu iras aussi loin. Ce n’est pas si difficile. »
« J’y joue depuis l’école primaire. »
Hessi me répondit. Comme je ne savais pas quoi dire, je gardai la bouche fermée.
Tom, la bouche légèrement entrouverte, marmonna comme pour lui-même :
« Tu t’entraînais pour devenir joueur professionnel d’esport ? »
« … Euh, non. »
Je n’en étais pas sûr, mais je choisis la réponse qui me semblait la plus plausible.
Un peu gêné, je reposai doucement le Joy-Con que je tenais. Mais aucun de mes camarades ne semblait avoir retrouvé ses esprits. Hessi cligna plusieurs fois des yeux, puis se mit tout à coup à chercher son téléphone.
Il s’agitait.
« Une photo. »
Il ramassa son téléphone et marmonna :
« Une photo. Ne l’éteins pas. Laisse-moi prendre une photo. »
« … D’accord. »
« C’est vraiment incroyable. »
Tom me regarda, tandis que j’observais, incrédule, le comportement de Hessi.
« Si tu t’étais lancé là-dedans, tu serais devenu une star mondiale, c’est sûr ! Tu n’as jamais pensé à changer de voie, même maintenant ? »
« Malheureusement, pas du tout. »
« Je crois que c’est ta vocation. »
Tom avait l’air sincèrement déçu.
« Comment ça se fait que personne ne t’ait repéré ? »
Ils exagéraient tous les deux.
Je les regardai d’un air indifférent faire tout un foin et prendre des photos du score à l’écran. Je les regardai me demander la permission, sans que je comprenne pourquoi, puis s’asseoir sur le lit en disant qu’ils voulaient essayer à leur tour. Je les regardai finir une partie avec des scores minables, peut-être parce qu’ils ne s’étaient pas encore habitués à leur corps amélioré, puis ouvrir de grands yeux en répétant que c’était trop difficile.
La soirée ne prit fin que vers onze heures.
Hessi me mit la console et les jeux dans les mains quand je retournai dans la chambre 304, et je ne refusai pas.
* * *
Dimanche soir.
Une voix grave et sinistre tomba dans mon dos alors que j’étais plongé dans une partie.
« Hé. »
Je sursautai en poussant un cri silencieux.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Aah ! »
Mon cri sortit une seconde plus tard.
J’attrapai de justesse le Joy-Con de mon camarade avant de le jeter par terre. Je chancelai, faillis tomber en essayant de me lever, puis me retournai comme si j’avais reçu un coup.
Un homme se tenait derrière moi sans avoir fait le moindre bruit.
Je regardai cet homme qui semblait rayonner de froideur et pris la parole d’une voix rauque.
« Partenaire senior ? »
Yoon ne bougea que les yeux, tel un fantôme, sans même froncer un sourcil.
« Tu n’avais pas dit que tu ne me dérangerais absolument pas le week-end ? »
« Les circonstances ont changé. »
L’homme répondit sans la moindre trace d’excuse dans la voix.
Puis, me voyant planté là sans comprendre ce qui se passait, il désigna la porte du pouce.
« On part maintenant. »
« Quoi ? »
« En dehors du Noyau central. »
Une fois encore, il ne donna aucune explication.
« Prépare-toi, on part tout de suite. »
« Maintenant ? »
Je posai la question d’une voix hébétée.
Quelle heure était-il, au juste… Je me tournai vers l’horloge numérique posée sur la commode et compris que dimanche venait tout juste de laisser place à lundi.
Il était minuit ?
Toujours aussi ahuri, je regardai l’horloge, puis me tournai vers mon partenaire senior.
Il portait un coupe-vent noir et tenait un sac de voyage semblable au mien.
« Tu pourras dormir pendant le trajet. »
Comme s’il avait lu l’incompréhension dans mes yeux vides, mon partenaire senior poursuivit :
« On prend le train, alors contente-toi de prendre tes affaires de toilette. »
« Le train ? »
« On doit se réapprovisionner. »
Yoon parlait d’un ton neutre.
« Tes camarades et leurs partenaires seniors partent aussi, alors dépêche-toi. »
Hessi et Tom partaient aussi ?
Avant de poser d’autres questions, je me levai en hâte. Je rangeai le jeu auquel je jouais et me changeai rapidement.
Je trouvai un coupe-vent comme celui de mon partenaire senior, l’enfilai et remontai la fermeture éclair. Je jetai mes affaires de toilette et une serviette dans mon sac de voyage.
« On y va. »
Yoon se mit en marche dès que je me présentai devant lui, mon sac sur l’épaule.
Je le suivis en silence. J’étais prêt à aller me coucher. Qu’est-ce qui se passait, bon sang ? Heureusement que j’avais pris ma douche plus tôt.
Les lumières s’allumèrent dès que nous entrâmes dans le couloir. Nous traversâmes le corridor désert d’un pas rapide. En un rien de temps, nous descendîmes au rez-de-chaussée, traversâmes le hall silencieux sous un éclairage tamisé et sortîmes du dortoir.
L’air avait cette fraîcheur nette des nuits de minuit. Des gens se tenaient rassemblés dans l’obscurité adoucie par les lampadaires.
Hessi et Tom. Et les Blaireaux Noirs que j’avais vus dans l’auditorium.
L’un d’eux était l’homme aux yeux bleus que j’avais rencontré quand j’étais arrivé dans ce monde.
« On m’a dit que le chargement était terminé. »
L’homme aux yeux bleus fit son rapport dès qu’il aperçut Yoon. Sa voix était aussi grave que celle de Yoon et avait une étrange résonance métallique.
Yoon acquiesça en descendant les marches devant le bâtiment.
« Partez chacun dans votre voiture et retrouvez-nous à la gare. Soyez là dans trente minutes. »
« Oui. »
« Et la tenue de combat de la recrue ? »
La brune qui se tenait à côté de Tom posa la question.
Ce devait être Angela. Je me rappelai qu’Ami avait demandé nonchalamment à Tom cet après-midi-là : « Tu l’as appris par Angela, pas vrai ? » Vu leur proximité, Angela devait être la partenaire senior de Tom, et l’homme aux yeux bleus celle de Hessi.
Si je me souvenais bien, il s’appelait Kal Dowe.
Je ne m’étais présenté correctement à aucun des deux. Malgré tout, j’inclinai légèrement la tête vers la partenaire senior.
Yoon glissa la main dans la poche de son coupe-vent et répondit sèchement :
« Je l’ai apportée. »
Il sortit un paquet de cigarettes de sa poche.
« Prévenez-les qu’on part. À dans trente minutes. »
Angela, qui avait reçu ses instructions, et Kal, qui était resté silencieux, acquiescèrent et s’éloignèrent rapidement. Hessi et Tom, tout aussi perplexes que moi, suivirent leurs partenaires seniors respectifs.
Au moins, c’était rassurant. Je n’étais donc pas le seul à être sorti du dortoir complètement dans le brouillard.
Soulagé, je suivis mon partenaire senior.
L’homme, qui avait déjà allumé une cigarette, s’arrêta devant une voiture blanche neuve.
« Monte. »
« Tu as déjà acheté une nouvelle voiture ? »
« Ouais. Je l’ai achetée hier. »
Yoon s’installa au volant sans se presser et ouvrit la fenêtre. Je montai rapidement côté passager.
La voiture démarra sans à-coups dès que je refermai la portière. Je regardai Yoon expirer sa fumée par la fenêtre, puis écraser sa cigarette dans le cendrier.
L’odeur âcre du tabac se dissipa dans le vent. Les cheveux noirs de mon partenaire senior volaient dans tous les sens sous la brise qui entrait par la fenêtre.
« Tu fumes ? »
« … Non. »
« Tu ne t’en souviendrais pas. »
« Oui. Enfin, plus précisément, je ne m’en souviens pas. »
Après ma réponse, mon partenaire senior hocha la tête sans y prêter attention et regarda devant lui.
J’attendis une explication, mais le silence s’installa entre nous.
La voiture filait sans à-coups sur la route. J’attendis que le silence se brise, puis détournai les yeux de mon partenaire senior. Je me dis qu’il m’expliquerait quand le moment serait venu.
Je gardai le silence et regardai la ville défiler.
Il était 0 h 05.
Il avait dit qu’il fallait arriver dans les trente minutes. Où que nous allions, nous y serions donc au beau milieu de la nuit.
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