Chapitre 2
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Traductrice/éditrice : Natty
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◈ Blaireau Noir ◈
Chapitre 2 : Blaireau Noir (2)
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Je fixai Ami d’un air hébété.
À côté d’elle, Ro rompit le silence d’un petit hochement de tête.
« Cacahuète, tu as soixante-dix ans ? »
« Ouais. »
« J’ai à peu près le même âge. »
Quoi ?
Je regardai bêtement les gens en face de moi.
Ils avaient tous l’air étonnamment jeunes. Ami avait même une voix jeune. Ro semblait avoir une vingtaine d’années, tout au plus vingt-cinq. L’homme aux yeux verts, qui traînait sur les mots, paraissait le plus âgé, mais lui non plus ne semblait pas avoir plus de trente ans.
Comment pouvaient-ils être aussi vieux ?
Ça n’avait pas l’air d’une blague…
Je décidai de ne pas trop y réfléchir. Je m’étais réveillée dans un endroit totalement inconnu après avoir tout oublié, à l’exception de mon nom. Qui pouvait dire que des choses encore plus étranges ne m’arriveraient pas ?
Je décidai de prendre les choses comme elles venaient. Sinon, j’avais l’impression que quelque chose finirait par se briser en moi.
Ami regarda l’homme aux cheveux bouclés.
« Ro, tu as soixante-douze ans. »
« C’est possible. »
« Hein ? »
Un son embarrassé m’échappa malgré moi.
Les yeux écarquillés, je regardai tour à tour Ro et Ami.
« Vous n’avez que deux ans d’écart ? »
« Hé. Tu t’étonnes d’un truc bizarre. »
Ro haussa un sourcil.
« Tu devrais plutôt être étonnée par nos âges. Pourquoi tu t’étonnes qu’on n’ait que deux ans d’écart ? »
« Non, ce n’est pas ça. C’est juste que… »
L’homme aux yeux verts éclata de rire.
Il baissa la tête, les épaules secouées d’un rire silencieux. Ma réaction l’amusait, apparemment.
Ami cligna plusieurs fois des yeux, tandis que l’un des sourcils de Ro grimpa presque jusqu’au plafond.
Je levai les mains, gênée, et les chaînes tintèrent dans la pièce.
« Je ne voulais pas dire ça méchamment. Ami a l’air très jeune. »
« Ah. »
Ro comprit aussitôt.
Il balança sa jambe croisée et esquissa un sourire.
« C’est vrai. Elle se comporte comme une gamine et en a l’air aussi. Parfois, j’ai du mal à croire qu’elle soit plus âgée que Ricardo. »
Qui était Ricardo ?
« C’est moi, Ricardo~. »
L’homme aux yeux verts sourit et agita la main.
J’en eus presque les yeux qui me sortaient de la tête.
Quoi ? Ami était plus âgée que l’homme aux yeux verts ?
« J’ai vraiment l’air si gamine que ça ? »
Je regardai tour à tour Ami, qui marmonnait pour elle-même, et l’homme aux yeux verts, qui arborait un sourire détendu. J’avais toujours du mal à y croire.
Mes sentiments s’étaient peut-être lus sur mon visage, car Ricardo, l’homme aux yeux verts, eut un petit rire.
« J’ai soixante-huit ans. Je m’appelle Ricardo Sordi. »
« Ah… Je suis désolée de vous avoir causé des ennuis, monsieur Sordi. »
« Appelle-moi Ricardo. »
Ricardo agita la main, les yeux plissés par un sourire.
J’acquiesçai docilement. Évidemment, je ne l’appelai pas par son prénom comme si nous étions proches. Je tâchai de réfléchir avec prudence, sans vouloir contrarier les gens qui me surveillaient. Ils n’avaient pas l’air de vouloir me faire du mal pour l’instant, mais je n’avais aucune idée du moment où ils pourraient changer d’avis.
Réfléchissons.
Ro avait soixante-douze ans. Choi Ami en avait soixante-dix. Ricardo Sordi en avait soixante-huit.
Et ils avaient dit qu’ils faisaient partie des plus âgés. Dans tous les cas, ce n’étaient pas de jeunes gens.
En outre, même si la notion de nationalité n’existait plus, tous trois en avaient eu une autrefois. Ricardo et Ro venaient d’Italie. Ami, de Corée.
Alors…
« Les frontières ont disparu de votre vivant ? »
Ma question lancée à la légère fut accueillie par le silence.
Je croisai leurs regards perçants et me sentis déstabilisée.
Qu’est-ce qu’il y avait encore ?
Je ne me souviens vraiment de rien. Ça doit être frustrant, mais je n’ai pas le choix : il faut bien que je pose des questions évidentes et stupides.
Un silence gênant s’éternisa. Les trois personnes dont le visage ne correspondait pas à leur âge semblaient réfléchir à leur réponse.
La salle de conférence impeccable se figea dans une froide immobilité.
Ce fut Ricardo qui répondit.
« Il y a eu des guerres~. Deux grandes. »
Je n’en avais jamais entendu parler.
« Les frontières ont disparu après la Première Guerre… Tu ne t’en souviens pas non plus, hein~ ? »
« Non. Pas du tout… C’est la première fois que j’en entends parler. »
« Peut-être que tu ne viens même pas d’ici, à la base ? Je ne sais même pas si tu es humaine. Non, tu viens d’où ? D’où est-ce que tu as bien pu sortir, comme ça ? »
Ro agita les mains en l’air, visiblement exaspéré. Cette situation impossible semblait lui taper sur les nerfs.
Mais je voulais savoir la même chose…
Je m’excusai et observai attentivement la réaction de Ro.
Ami donna un petit coup de poing de sa main ronde sur la tête de Ro.
« Ah ! C’était quoi, ça ? »
« Ne t’énerve pas. Imagine à quel point la situation doit lui sembler absurde. »
Ami regarda Ro, les yeux écarquillés.
« Réfléchis. Tu te réveilles sans aucun souvenir. Tu te retrouves dans un endroit complètement inconnu et, dès que tu ouvres les yeux, des gens te demandent d’où tu viens. Avant même de comprendre ce qui se passe, tu te retrouves menottée. Menottée par de parfaits inconnus. »
Ses paroles pleines de douceur me remplirent de gratitude et d’émotion. Peut-être parce que je n’avais personne vers qui me tourner, la gentillesse d’Ami comptait énormément pour moi.
« Et les inconnus en face de toi, c’est vous deux ! »
« C’est dur, Ami… Je suis gentil avec elle depuis le début, moi~. »
« Hein ? Qu’est-ce que j’ai fait ? »
Ro répondit sans détour, en se curant l’oreille de son petit doigt.
Ami le fixa, déconcertée par son attitude, puis claqua la langue. Ro lui tira la langue pour la taquiner.
Quel genre de personnes étaient-ils ?
Un peu plus tôt, j’avais entendu dire qu’ils étaient camarades depuis quarante ans. Ils portaient des armes, et leurs vêtements laissaient penser la même chose. Ils avaient l’air d’être des soldats. Peut-être des policiers, ou des employés d’une société de sécurité.
Et j’étais apparue tout à coup au milieu de gens comme eux…
Cinq personnes m’encerclaient, même si les deux derrière moi faisaient si peu de bruit que c’en était inquiétant. J’étais assise au milieu, sans défense et menottée.
Une souris dans les pattes d’un chat.
Je devais rester prudente.
À peine eus-je pris cette résolution que le téléphone d’Ami sonna.
« C’est Ska ! »
Elle s’apprêta à sortir en courant, puis s’arrêta et décrocha sur place.
Sa voix claire résonna dans la pièce.
« Oui, assistante ! »
Ami écouta un moment, puis répondit d’un ton formel.
« Oui. Tous les membres chargés de la gestion du portail sont réunis et l’examinent en ce moment même. »
Elle se tut de nouveau pour écouter.
« Oui. J’ai tout signalé à l’hôpital et au service du personnel. Oui, oui. Non. Le responsable du personnel dit qu’il ne viendra pas. Oui. Pareil pour moi. »
Elle répéta encore plusieurs fois « Oui, oui » en réponse à des paroles que je n’entendais pas clairement, puis mit bientôt fin à l’appel.
Après avoir rangé son téléphone, elle se tourna vers tout le monde.
À l’exception de Ro, tout le monde regarda Ami.
« Qu’est-ce qu’il a dit~ ? »
« Il a dit de conduire Hilde d’abord à l’hôpital. »
La femme aux yeux ronds s’approcha de moi.
« Il veut prendre tes empreintes, faire une analyse ADN et te faire passer un test au détecteur de mensonges. Après tout, tu es apparue dans la Zone des Portails. »
Les empreintes et l’ADN leur apprendraient-ils quelque chose sur moi ?
Une faible lueur d’espoir apparut, et je me redressai. Je regardai Ricardo se lever nonchalamment, tandis que Ro, les yeux rivés sur son téléphone, ne semblait pas avoir l’intention de bouger.
L’homme aux yeux verts se leva lentement, s’étira et prit la parole.
« On renvoie les deux jeunots derrière nous chez eux~ ? Je ne vois pas pourquoi les garder ici… »
« Ouais. Nous trois, ça devrait suffire. Hilde n’a pas l’air du genre à faire une scène tout à coup. »
Bien sûr. Je me tiendrai tranquille.
Je hochai légèrement la tête, et Ricardo eut un sourire en coin.
« Vous deux, là-bas, vous pouvez rentrer chez vous~. »
L’homme de grande taille se tourna vers les personnes derrière moi.
« On s’occupe de la suite… »
« Bon boulot, tous les deux ! Allez vous reposer ! »
« Merci. Nous y allons. »
« Nous y allons. »
« Quoi ? Je peux débaucher ? »
J’entendis un homme et une femme s’incliner derrière moi et s’en aller, tandis que Ro relevait enfin les yeux de son téléphone en haussant les sourcils.
Ami soupira et regarda Ro.
« Pas toi. »
Puis elle s’approcha de moi et sourit.
« Hilde, on va à l’hôpital ? »
« Oui. »
Je répondis sans hésiter et me levai de ma chaise.
La chaîne tinta clairement. Elle m’entravait les mains et me gênait même pour me tenir droite, mais personne ne semblait avoir l’intention de me l’enlever.
J’étais tout de même reconnaissante qu’ils se soient montrés gentils avec moi jusqu’ici.
Avoir deux personnes de moins autour de moi me rassura. J’avais l’impression qu’ils se méfiaient moins de moi qu’avant. Tant que je ne causais pas de problèmes, je pensais qu’ils ne me feraient pas de mal les premiers.
Pour l’instant, ça suffisait.
Une fois complètement en sécurité, j’essaierais de retrouver mes souvenirs.
Je souris faiblement et suivis Ami.
* * *
Je n’avais mal nulle part.
Après avoir passé toutes sortes d’examens, je n’eus pas grand-chose à faire en attendant. Le médecin m’expliquerait les résultats de mon examen physique, tandis que ceux de l’analyse ADN et des empreintes seraient envoyés sur le téléphone de l’assistante. Il semblait qu’ils seraient transmis à la personne à qui Ami avait parlé un peu plus tôt.
Je ne pourrais donc pas connaître tout de suite les résultats des analyses ADN et des empreintes.
À cette pensée, je m’assis sur une chaise violette avec les autres et attendis.
Assise tranquillement, j’écoutai la conversation des deux hommes et de la femme.
Ami, assise à ma droite, balançait les jambes en parlant.
« Yoon était en train d’enlever ses chaussures à l’entrée quand il a reçu l’appel. Ils l’ont aussitôt renvoyé là-bas. Il vient à peine d’arriver au département des sciences, et ils le font trimer comme un malade. »
« Le pauvre~. »
Ricardo, debout devant Ami, répondit d’une voix qui n’avait rien de compatissant.
« Mais nous aussi, on fait des heures sup’, alors… Quand il y a une urgence, c’est pareil pour tout le monde~. »
« Tu as faim ? »
Ro, assis à ma gauche, marmonna tout en jouant sur son téléphone.
« Cacahuète, t’as quelque chose ? »
« Non. Et nous avons dîné dehors avant de revenir. »
« Ah, ces rations insipides ! Elles ne remplissent même pas mes tripes. »
« Tu veux dire ton foie, pas tes tripes. »
Ami le corrigea sans effort, mais Ro fit comme s’il ne l’avait pas entendue.
À la place, il jeta son téléphone de côté — l’écran affichait « Game Over! » — et me regarda.
« Et toi, t’as quelque chose ? »
Je clignai des yeux.
Ami et Ricardo regardèrent Ro comme s’il était complètement fou. Il n’en eut cure. Je fixai l’homme aux cheveux bouclés, puis fouillai mes poches avec mes mains entravées.
Elles étaient complètement vides.
« Je suis désolée. Je n’ai rien. »
« Tu n’as pas faim~ ? »
Ricardo s’adressa soudain à moi.
Surprise, je levai les yeux vers lui.
Ses yeux étaient longs et étroits.
« Non. Ça va. »
Je répondis avec un léger sourire.
« Merci de vous inquiéter pour moi. »
L’un de ses sourcils se haussa.
Mais au moment où Ricardo allait répondre, une porte s’ouvrit brusquement au bout du couloir et quelqu’un en jaillit.
« Hé ! C’est quoi, ce bordel ? »
Un homme en blouse blanche s’exclama en nous voyant.
Des yeux bleu vif et des cheveux noirs. Une barbe de quelques jours mal rasée, et un visage qui paraissait avoir entre quarante-cinq et cinquante ans.
Un homme qui avait tout l’air d’un médecin épuisé me fixa et cria :
« Faites-la entrer, tout de suite ! »
Notes :
La formule de Ro, « elles ne remplissent même pas mes tripes », est une déformation volontaire d’une expression coréenne qui signifie que la quantité de nourriture est beaucoup trop faible. Ami corrige la partie du corps : il s’agit du « foie », et non des « tripes ».
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