Chapitre 78
Même en pénétrant dans cet espace dissimulé sous bonne garde, les chevaliers demeuraient perplexes.
Ils avaient fait un esclandre, mais avaient fini par être traités avec les plus grands égards et conduits dans le salon le plus prestigieux.
Qui plus est, ils s'étaient vu affubler d'un étrange compagnon.
Les employés, qui prenaient les devants et les traitaient comme des invités de marque, auraient-ils pu deviner que chacun de leurs gestes était calculé ?
Le commis était poli, mais manifestement hostile lorsqu'il feignait d'être un client ordinaire.
Pourtant, par ce petit geste, aussi insignifiant fût-il, de jeter sa bourse au sol, Arendt avait obtenu le résultat escompté.
Il était franchement effrayant de voir avec quelle naturel il pouvait accomplir une telle chose.
Est-il seulement possible de calculer cela… ? Les expressions sur les visages des chevaliers devinrent complexes.
Enfin, la situation n'avait rien de nouveau, puisque même les hauts dignitaires du palais dansaient au creux de la main de cet homme.
« Le bar ne semble pas si vaste. Ont-ils aménagé un passage menant à un autre bâtiment ? »
« Oui, c'est exact. Il s'agit d'un bâtiment commercial légèrement rénové. »
« Hmm, cela a dû coûter une petite fortune. »
Les alentours du bar constituaient une zone très fréquentée, où les bâtiments commerciaux se succédaient. Derrière les murs des édifices alignés, ils avaient créé un couloir dérobé menant à ce qu'ils appelaient un « salon ».
« Tous les autres clients reçoivent-ils un tel accueil ? Cela pourrait s'avérer quelque peu gênant. Vous devrez également veiller à garder le secret. »
« Vous êtes mes chers invités, et cela ne représente aucun dérangement. Il existe un passage séparé pour les autres clients. C'est un lieu où seuls les invités spéciaux sont les bienvenus. »
« Je vois. »
Arendt hocha la tête avec indifférence.
Lorsque la conversation montra des signes d'essoufflement, le guide les observa et changea de sujet.
« C'est peut-être une question indiscrète, mais… êtes-vous frères ? »
Il semblait vouloir entraîner Richt, qui était resté silencieux jusqu'alors, dans la discussion.
Lorsque Richt marqua un temps d'arrêt, Arendt hocha la tête naturellement.
« Comme mon frère ne sait pas comment s'amuser, je l'ai emmené avec moi pour un long voyage. Je voyage beaucoup d'ordinaire, mais mon frère étant l'héritier du titre, il ne peut pas sortir à sa guise. »
« Ah… nous ne vous avions pas reconnu, Monsieur. Veuillez nous excuser. »
« Il n'est pas habitué à ce genre de situation, alors ne l'importunez pas trop. Et comme il est aussi démodé qu'il en a l'air, je suis certain que la situation actuelle ne lui plaît guère. N'est-ce pas ? »
Arendt jeta un coup d'œil dans sa direction et lança une plaisanterie qui fit réaliser à Richt ce qu'il devait faire.
Lorsqu'il tourna légèrement la tête avec un air mécontent, Arendt haussa les épaules avec satisfaction.
« Puisque vous êtes de sortie, pourquoi ne pas vous détendre un peu ? »
« … »
« Ce n'est pas amusant. »
Comme Richt gardait le silence, Arendt cessa également d'essayer de le faire parler. De cette façon, personne ne s'aviserait de lui raconter des inepties.
Le couloir, plutôt long, finit par prendre fin.
Le guide, qui marchait en tête, ouvrit grand la porte ornée de sculptures complexes.
La première chose qui frappa ses sens en éveil fut le changement subtil dans l'air. L'odeur d'alcool, de parfum et l'épaisse fumée de cigarette se mélangeaient et agressaient son odorat.
Le brouhaha des conversations suivit.
Arendt entra d'un pas vif dans une pièce où quelqu'un riait aux éclats et où un ivrogne débitait des propos incohérents.
Ce qui l'accueillit fut le balcon du second étage.
Au plafond élevé, un immense lustre brillait tel le soleil, et l'étage inférieur était parfaitement visible par-delà la rambarde de style antique.
« Wow… »
C'était si absurde que des exclamations leur échappèrent d'elles-mêmes.
Le premier étage était bondé de gens qui s'amusaient.
À des tables chargées de bouteilles d'alcool, des messieurs d'un certain âge fumaient le cigare tandis que des serveurs élégants s'affairaient à apporter boissons et victuailles.
Dans la salle de jeux située sur le côté, des gentilshommes et des dames aux yeux écarquillés tremblaient, serrant leurs dernières pièces d'or.
Parmi eux, on trouvait des mercenaires comme Saif.
Certains avalaient l'alcool cul sec par nervosité. D'autres souriaient largement, serrant contre eux leurs bourses bien remplies.
« Qu'en pensez-vous ? N'est-ce pas plutôt impressionnant ? »
« Wow, c'est fantastique. Je ne savais pas qu'un tel endroit existait. »
« Je me doutais que cela vous plairait. Que diriez-vous de profiter d'abord de l'atmosphère ? Je reste à votre disposition si vous avez besoin de conseils. »
« Je vous en suis reconnaissant, mais il y a beaucoup de contraintes. »
Tout en disant cela, Arendt fit mine de jeter un coup d'œil derrière lui, et le guide hocha rapidement la tête.
« Je vais assigner quelqu'un à votre frère aîné. Je pense qu'il vaut mieux qu'il s'adapte lentement. »
« Invitez-le dans un endroit calme. Il n'aime pas le bruit. Comme je l'ai dit plus tôt, ne lui adressez pas la parole inutilement. Hé, toi. Suis-moi. »
« Oui, je comprends. »
Arthur le suivit rapidement. Arendt, qui surveillait s'il tenterait de s'échapper, attrapa Saif par le col et adressa un sourire à Richt.
« Frère, on se voit plus tard. »
« …D'accord, je comprends. »
Richt hocha la tête avec un visage rigide, comme s'il n'avait vraiment aucune envie de faire cela.
Arthur jeta un regard légèrement inquiet vers Richt alors qu'il s'éloignait, guidé par un autre employé.
« Est-ce que ça va aller ? »
Jusqu'à présent, tout s'était déroulé sans accroc, comme convenu.
L'avis d'Arendt était qu'il serait difficile de ne pas éveiller les soupçons en traînant sans but, et qu'ils devaient donc se séparer en deux groupes pour examiner l'intérieur.
« Supérieurs, veuillez vous installer quelque part et observer l'atmosphère. Arthur et moi allons circuler pour recueillir des informations. »
Le ton était dur, mais ce qu'il disait n'était pas faux, alors ils acceptèrent en silence.
Mais… était-ce vraiment prudent ? C'était là toute la stratégie. À partir de maintenant, ils devaient réellement agir selon leur propre jugement.
L'inquiétude d'Arthur venait du fait qu'Arendt était un homme qui ne révélait jamais ses véritables sentiments.
« Il doit y avoir une arrière-pensée. »
Agir seul avec Arendt signifiait que, quoi qu'il fît, il en subirait les conséquences directes.
« Au fait, vous avez un sacré bagou. Quel est votre nom ? »
« Je m'appelle Merlin, jeune maître. »
Entre-temps, Arendt échangeait des questions avec le directeur.
« Merlin, cet endroit a-t-il été construit il y a longtemps ? Il n'a pas dû être facile d'éviter d'être découvert. »
« Tout cela est grâce au travail acharné des personnes au-dessus. Grâce à eux, nous pouvons servir nos clients confortablement. »
Où qu'il posât le regard, ses yeux étaient étourdis par les décorations somptueuses, et l'odeur lourde de fumée et de parfum lui donnait la nausée.
C'était un espace où l'on ne devrait pas mettre les pieds, même par accident, à moins d'être en mission, mais Arendt s'y était parfaitement fondu. Il observait naturellement les lieux, puis croisait à nouveau le regard de Merlin, posait des questions et manifestait sa curiosité.
Mais Arthur savait que chaque geste, chaque intonation, était calculé.
C'était un type incroyable à bien des égards.
Le problème était de retrouver la personne disparue…
Dans un tel espace, il semblait que même si quelqu'un disparaissait sans laisser de trace, personne ne s'en rendrait compte.
Les gens ne prêtaient aucune attention aux autres, et plus de la moitié d'entre eux semblaient avoir perdu la raison, ivres ou absorbés par le jeu.
Il ne semblait pas qu'ils pourraient apprendre quoi que ce soit en écoutant les conversations des clients. De même, il ne semblait pas facile d'obtenir des informations de ce Merlin ou de l'un des autres serviteurs portant le même uniforme.
Dans cette situation, il ne semblait pas que les personnes qu'ils avaient laissées derrière eux seraient d'une grande aide.
« À quoi penses-tu ? »
Le seul espoir qui lui restait était l'esprit vif de cet agaçant subordonné.
Comme s'il lisait dans ses pensées, Arendt s'arrêta soudainement. Saif et Arthur, qui marchaient à ses côtés, s'arrêtèrent aussi par réflexe.
« Alors, tout d'abord… »
Arthur déglutit difficilement en entendant la voix d'Arendt.
Arendt jeta un coup d'œil derrière lui et lâcha :
« Si on jouait aussi ? »
« Oui ? »
Il réussit tout juste à s'empêcher d'utiliser un langage familier par habitude.
Merlin sourit largement.
« Vous avez fait tout ce chemin, alors bien sûr, vous devriez. Je vais vous montrer une bonne table. »
« Si nous jouons bien, nous aurons beaucoup d'argent à dépenser. »
Arendt, qui esquissa un léger sourire avec lui, ressemblait à un jeune maître de vingt ans débordant d'anticipation pour ce monde inconnu.
Même Arthur, qui savait pertinemment qu'il s'agissait d'une mise en scène, en eut des frissons.
« Vous devriez en profiter aussi. Allez. »
Arendt fouilla dans ses affaires, en sortit une poignée de pièces d'or et les tendit à Saif et Arthur.
Les yeux des deux hommes s'écarquillèrent.
« Tout ça ? »
« Combien y en a-t-il ? Pourquoi vos mains tremblent-elles ? »
Lorsque le pauvre Saif reprit ses esprits et posa la question, Arendt ricana.
Arthur était tout aussi stupéfait.
Arthur savait très bien que cet homme était riche. Il ne recevait plus aucun soutien de sa famille, mais il avait des relations avec la famille Neumann.
De plus, il devait lui rester quelques pierres magiques données par le Prince héritier, donc même en n'en vendant que quelques-unes, il aurait largement de quoi dépenser sans compter.
Mais il va vraiment les éparpiller ici ?
Peu importait que la tête d'Arthur fût remplie de questions ou non, Arendt se dirigea d'un pas décidé vers la table où la partie battait son plein.
Merlin expliqua rapidement les règles sur le côté.
« Vous faites tourner la roulette et lancez une bille d'acier dedans. Si vous devinez sur quel numéro la bille s'arrête, vous gagnez. »
« C'est bien parce que c'est simple. »
La roue de roulette circulaire installée au milieu de la table était divisée en cases numérotées de 1 à 100.
« Wow ! »
À cet instant, une acclamation bruyante éclata à l'autre table, les résultats venant de tomber. La chaleur étouffante, mélange de cris et d'exclamations excitées, entraînait les hommes et les femmes en proie à la frénésie toujours plus loin dans l'abîme.
Arthur, qui fixait la scène d'un air absent, soupira profondément et ramassa les pièces d'or.
Ses sentiments et ses émotions n'avaient aucune importance pour le moment. C'était le travail.
Alors qu'Arendt rejoignait la table libre, Merlin s'avança rapidement et cria pour que tout le monde entende :
« Ici, le jeune maître va également se joindre à nous. J'espère qu'il passera un agréable moment. »
« Oh… ! C'est un visage que je vois pour la première fois. »
« Alors, avez-vous de l'argent ? »
Naturellement, la réaction fut enthousiaste.
Arthur abandonna et décida de simplement observer ce que faisait son subordonné. Peut-être était-ce là l'endroit où il pouvait le mieux démontrer ses talents particuliers.
Cette étrange capacité à capter l'attention des gens.
Kuung !
La bourse d'argent tomba sur la table avec un bruit plutôt lourd.
Les yeux des joueurs s'écarquillèrent à la vue des pièces d'or et des bijoux à travers l'ouverture de la bourse. Inutile de dire que Merlin avait les oreilles qui sifflaient.
Arendt s'assit sur la chaise avec un sourire narquois.
« Quelle question inutile. »
Ses yeux dorés et joueurs étincelaient d'une lueur étrange sous la lumière du lustre.