Chapitre 458
Par la suite, pendant quelque temps, on put souvent apercevoir Arendt dans le dortoir, s'empiffrant de collations avec une mine des plus mécontentes.
« … Sois honnête avec moi. Tu ne peux pas te résoudre à mordre Son Altesse, alors tu te rabats sur des en-cas, c’est ça ? »
Arthur, assis sur le canapé en face, demanda d’une voix méfiante.
« Qu’as-tu bien pu dire à Son Altesse ? Pourquoi a-t-il soudainement changé d’avis ? »
« C’est un secret. Tu ne le sauras jamais. »
Arthur avait posé la question avec subtilité, mais comme toujours, il reçut une réponse cinglante. Il ne posa pas d’autres questions et se contenta de se laisser aller contre le dossier du canapé.
« Hé, petit insolent. »
Bien qu’il fût si malade qu’il était resté alité auparavant, Arendt se rétablissait rapidement.
« Te sens-tu mieux ? Tu as bonne mine aujourd’hui. »
« Ce serait étrange que je ne sois pas en forme après avoir autant dormi. »
Quoi qu’Arthur dise, Arendt répondait avec sarcasme ; il était évident qu’il était d’une humeur massacrante.
Malgré tout, il ressemblait en cet instant à un gamin faisant un caprice.
Cela avait tout son sens.
Il n’avait pas le droit de mettre un pied hors du dortoir et avait même reçu l’ordre strict du Prince héritier de ne rien faire tant qu’il n’aurait pas repris du poids.
« À le voir agir ainsi, on croirait vraiment qu’il est capable de commettre un acte de trahison… »
Tout ce qu’il pouvait faire pour le moment était de prendre chaque repas au dortoir et de s’empiffrer de collations entre les deux.
Compte tenu du tempérament d’Arendt, c’était largement suffisant pour le mettre en colère.
« Commandant, pourquoi me suivez-vous comme ça ? N’avez-vous rien à faire ? »
« C’est un ordre de Son Altesse et du Commandant. Ils ont dit de te surveiller pour s’assurer que tu ne fasses rien d’inhabituel. D’ailleurs, je passerai le relais au Commandant Richt cet après-midi. Le prochain sera le Prince Llewellyn. »
« Oh, bon sang ! »
Finalement, Arendt explosa de colère.
« Je ne vais nulle part ! Alors allez vaquer à vos occupations ! C’est tellement agaçant ! »
« Je ne te crois pas, petit garnement. Tu es du genre à semer le trouble même à l’intérieur du dortoir. »
Mais c’était une excuse peu convaincante.
Arendt, ne pouvant plus supporter l’irritation, enfouit son visage dans le coussin du canapé.
« Tant que ton uniforme ne t’ira pas correctement, tu n’es pas autorisé à recevoir de documents. Lord Neumann a reçu la même consigne. Si tu tentes de t’enfuir, Lord Lexion viendra te rattraper immédiatement, garde cela à l’esprit. »
Il entendit Arthur ricaner.
« Ces maudits bâtards… »
Il était sincèrement furieux. Il avait l’impression que le karma venait de le rattraper.
Arthur regarda Arendt avec des yeux qui semblaient pétiller de joie et saisit une collation pour la manger.
Bien sûr, même en ce moment, l’extérieur était en ébullition.
La guerre s’intensifiait de jour en jour, et des cris se faisaient entendre quotidiennement au Grand Temple et au palais.
« Pour l’instant, Son Altesse et le Commandant gardent la situation sous contrôle, mais… »
Cela ne durerait probablement pas longtemps non plus.
Mais cela ne semblait pas avoir beaucoup d’importance.
C’était assez amusant de regarder ce type bouillir de rage en cet instant.
« Tu peux manger ces en-cas. Il y a aussi un remède à base de plantes envoyé par Lord Neumann. Tu devrais également prendre les pilules préparées dans la salle de soins. J’ai entendu dire qu’ils serviraient de la viande pour le dîner, alors attends-toi à ça. Le Commandant a fait une demande spéciale à la cuisine. »
« Je deviens fou. Quel genre de bétail suis-je ? Pourquoi me gavez-vous ainsi ? »
Lorsqu’Arendt releva la tête pour crier, Arthur lui rendit la pareille, comme il l’avait toujours fait.
« Tu aurais dû prendre soin de toi bien plus tôt. Tu serais en bonne santé si tu n’étais pas si têtu. Qui voudrait rester alité comme ça ? »
« … »
Arendt, qui s’apprêtait à répliquer, abandonna et replongea la tête dans le coussin.
À qui la faute ?
C’était lui qui les avait poussés à agir ainsi.
Alors que le dortoir était plongé dans une agitation ridicule.
Une atmosphère meurtrière régnait dans la salle de conférence.
« Sir Arendt est-il toujours souffrant ? »
La Grande Prêtresse Lumiel, venue au palais pour une réunion, demanda avec désinvolture. Cantares hocha la tête.
« Oui. Il a été grièvement blessé lors de cette bataille, et il semble que toute la fatigue accumulée lui soit retombée dessus d’un coup. »
Il avait beau avoir couru partout, plein d’ardeur et cherchant querelle à ses supérieurs, ce n’était pas comme s’il mentait.
« Je vois. Je crains que son corps n’ait souffert des combats incessants. »
« Ne vous inquiétez pas. Sir Arendt est assez robuste, il sera sur pied en un rien de temps. »
Voyant la Grande Prêtresse Lumiel froncer les sourcils d’inquiétude, Cantares lui offrit quelques mots rassurants.
À première vue, ils semblaient échanger des politesses de manière pacifique, mais en réalité, il n’en était rien.
Un échange constant de regards méfiants eut lieu entre Cantares et la Grande Prêtresse. Les nobles et les prêtres, sentant l’air devenir électrique, ne purent que garder le silence et observer les réactions des deux protagonistes.
« Dans ce cas, je suppose que nous n’avons d’autre choix que de reporter l’enquête sur ces allégations. »
« Je pense que nous ne pourrons reprendre l’enquête que lorsqu’il sera en état de témoigner. Je crois savoir que les prêtres ont déjà rassemblé la majeure partie des preuves. »
Le Prince héritier hocha la tête avec aisance en réponse à la question de Lumiel.
« Il n’y a donc pas d’urgence. Nous avons bien d’autres tâches à accomplir. »
« Si vaincre les ennemis extérieurs est important, gouverner l’intérieur est plus urgent encore. »
La Grande Prêtresse Lumiel poursuivit lentement.
« C’est quelque chose qu’Arendt lui-même a dit un jour. »
« Ne cherchez pas trop loin dans les paroles de Sir Arendt. Il est notoirement imprévisible. »
C’était une remarque clairement destinée à Arendt, mais Cantares l’écarta avec la fluidité d’un serpent glissant sur un mur.
Au milieu de cette atmosphère tendue, Laius, debout juste à côté du Prince héritier, marqua discrètement sa présence.
Devant ces deux êtres absolus qui protégeaient indubitablement l’apprenti chevalier, les personnes présentes à la réunion n’osèrent pas prendre la parole.
« Mais… »
Dans l’atmosphère glaciale, le Duc Lancelot prit la parole.
« Déstabiliser l’Empire en cette période est manifestement une affaire grave. Sir Arendt a ouvertement exprimé son antipathie envers Lord Luce, cet incident n’est donc probablement pas une fausse accusation. De plus, il semble être farouchement loyal envers le Commandant Laius… »
Au mot « loyal », les sourcils de Laius tressaillirent légèrement.
Son estomac commençait à se nouer.
S’il ne pouvait nier que ce bâtard éprouvait une certaine affection pour lui, il n’était pas certain que cela puisse être qualifié de loyauté sincère.
« Quelles que soient ses intentions, c’est sans aucun doute assez dangereux. Par conséquent, Votre Altesse, vous devez l’examiner équitablement. Il est clair qu’il a cherché à ternir le nom de Dieu et à renverser l’Empire. »
Le Duc Lancelot poursuivit calmement. Son point de vue était tout à fait objectif.
Cantares, le menton appuyé sur sa main, répondit froidement.
« Équitablement… Ce mot me fait hésiter, Duc. »
« Je vous présente mes excuses si je vous ai offensé. Cependant, tout le monde sait que Votre Altesse le garde près de lui, et je crains que quelqu’un ne porte atteinte à la réputation de Votre Altesse. »
Mais le Duc Lancelot restait inébranlable.
« C’est un adversaire assez coriace en ces temps-ci. »
Cantares fit claquer sa langue intérieurement.
Le Duc avait également de l’affection pour Arendt, mais il n’était pas du genre à se laisser influencer par ses sentiments personnels.
Alors qu’il réfléchissait à cela, le Duc Lancelot regarda le Prince héritier et ajouta :
« Il se murmure même souvent qu’Arendt serait déjà rétabli et qu’il serait délibérément caché. »
« … Est-ce le cas ? »
Une lueur étrange traversa les yeux de Cantares. Plusieurs des nobles assis sursautèrent, les épaules tremblantes. Les prêtres ne firent pas exception.
Le Duc Lancelot l’observa avec insistance.
« Je n’ose douter des intentions de Votre Altesse, mais ne serait-il pas sage d’écouter ne serait-ce qu’une telle opinion ? »
Cantares esquissa un léger sourire.
« Je vous remercie pour vos aimables paroles, Votre Grâce. »
Ce fut un moment où la brève prudence devint dénuée de sens.
Il semblait que le Duc Lancelot prenait discrètement leur parti.
« Mais je lui ai récemment rendu visite en personne et j’ai vu de mes propres yeux que son état était vraiment critique. Dès qu’il sera rétabli, je prendrai des dispositions qui vous satisferont tous… »
Cantares regarda Lumiel.
« Cela dit. Pour commencer, j’aimerais discuter de la situation actuelle. Nous venons de recevoir des nouvelles des Nations alliées. Souhaitez-vous les entendre, Votre Excellence ? »
« Bien sûr, Votre Altesse. »
La Grande Prêtresse hocha la tête avec empressement.
La mort de Jiklin avait entraîné un grand changement dans la situation.
Les dégâts causés par les homoncules avaient considérablement diminué.
Jiklin avait consommé un grand nombre d’homoncules dans le Royaume d’Everan afin de tuer Arendt.
Peut-être à cause de cela, les homoncules n’apparaissaient plus dans les Royaumes de Nephele et de Lucain.
« Je ne peux pas affirmer avec certitude qu’ils ont été complètement éradiqués, mais ils ont commencé à préserver leurs forces. Avec la mort de Jiklin, ils ne seront plus en mesure de créer des homoncules, et encore moins des prêtres immortels. »
Cantares poursuivit.
« Le nombre de goules reste constant. Il semble qu’il y ait un homoncule dans leur base qui produit des goules en masse. À moins que nous ne l’éliminions, les goules continueront d’être déployées sur le champ de bataille. Cependant, ce n’est pas une raison pour être pessimiste. »
À mesure que le combat s’éternisait, même les simples soldats apprenaient à faire face aux goules.
Le dispositif d’entraînement à la magie d’illusion conçu par Shekhinah et Lexion, ainsi que les documents produits et distribués par le Comte Stadler sur la base des rapports des chevaliers, furent également d’une grande aide.
« Alors, dites-vous que la défense se passe bien ? »
« Non. Je ne peux pas l’affirmer. »
Cantares répondit à la question de quelqu’un d’un air mécontent.
« J’ai entendu dire qu’une division dans le Royaume de Nephele avait été anéantie en deux heures. »
L’air dans la salle de conférence devint glacial.
« Un homme nommé Roger, affilié à l’Épée du Cœur Brisé, est apparu. Il n’y a pas eu de temps pour réagir, et les corps des soldats tombés au combat n’ont pu être récupérés. »
L’endroit qu’il avait balayé fut englouti par une flamme féroce, brûlant pendant des jours. Les soldats tombés furent réduits à une poignée de cendres, ne laissant même pas un os derrière eux.
« Immédiatement après, il se serait dirigé vers une maison voisine, aurait massacré les habitants, en aurait enlevé environ la moitié, puis aurait soudainement disparu. Sa localisation actuelle est inconnue. »
« … N’auraient-ils pas pu l’arrêter ? »
La question dénuée de sens s’échappa, remplie de peur. Cantares hocha lourdement la tête une fois de plus.
« C’était impossible. Les rares personnes capables de le combattre étaient stationnées sur les lignes de front, incapables de battre en retraite. Il a attaqué les casernes qui attendaient à l’arrière. Ce genre de chose s’est déjà produit à plusieurs reprises. »
Roger évitait délibérément la présence de personnel de rang de commandant lors de ses attaques.
« C’est probablement pour rassembler des matériaux pour les goules, puisque Jiklin, qui en était initialement responsable, n’est plus là. »
« … »
Un lourd silence s’installa.
Comme ses attaques étaient indiscriminées, il était impossible de prédire son prochain emplacement, et il n’y avait pratiquement aucun moyen de l’arrêter, car il pouvait se téléporter librement.
« La raison pour laquelle les griffes de Roger n’ont pas encore atteint l’Empire est probablement due à la présence du Commandant Laius. »
Les regards se tournèrent naturellement vers Laius.
Seul le Héros de l’Épée sacrée, Laius de Winfried, pouvait affronter le monstre capable de dévaster une ville en quelques heures.
Laius accepta calmement le regard des personnes présentes.
« Le moment venu, je me battrai jusqu’à la mort. »
Une expression de soulagement flagrante apparut dans les yeux de l’assistance. Les yeux de Laius s’adoucirent légèrement en observant leur réaction.
La seule personne à l’avoir remarqué fut la Grande Prêtresse Lumiel.
« … Commandant Laius. »
Lumiel l’appela doucement.
« Je sais que le titre de Héros de l’Épée sacrée a du poids. Seul vous, Commandant, en êtes digne. »
Une voix douce poursuivit.
« Le temple vous soutiendra de toutes ses forces. Alors, s’il vous plaît, prouvez que le choix de Lord Luce était le bon. »
« Bien entendu. »
Répondit Laius en la regardant droit dans les yeux.
« Je le jure sur mon honneur. »
Les yeux bleus du héros ne vacillèrent pas d’un pouce.