Chapitre 365
Mettant de côté leur querelle pour un instant, les deux hommes partagèrent d'abord les informations dont ils disposaient.
Arendt fronça légèrement les sourcils en apprenant l'état du Roi par Llewellyn.
« Nous devons donc supposer que Sa Majesté est devenue une goule il y a fort longtemps et que Son Altesse a été témoin du complot visant à dissimuler l'apparence du Roi. »
« Ouais, quelque chose comme ça. »
Llewellyn hocha la tête, le visage crispé. Victor, qui fixait le vide jusque-là, répéta bêtement :
« Alors… Sir Arendt von Eckhart ? C’est vous ? »
« Oui, c’est bien moi. Avez-vous une quelconque objection ? »
Arendt, qui arborait l'apparence d'un serviteur, haussa les épaules.
« Mon apparence n'a été modifiée que temporairement par la magie. Il se trouve un magicien hors pair ici. »
Victor se souvenait très bien de l'apparence d'Arendt lors de la réunion.
Un jeune chevalier qui, malgré son statut d'apprenti, servait le Commandant et le Prince héritier juste à ses côtés, et qui avait affronté Alois de front lorsqu'il avait provoqué un tumulte en s'acoquinant avec le Culte maléfique.
À mesure que la lutte contre le Culte maléfique s'intensifiait, la réputation d'Arendt grandissait, tout comme son tempérament notoire.
Et récemment, sa renommée avait encore crû après l'incident où il avait risqué sa vie pour sauver Laius.
« …Alors, avez-vous été envoyé par Son Altesse Cantares ? »
Lorsque Victor, qui fixait le vide, parvint enfin à poser une question sensée, Arendt se contenta d'un signe de tête.
« Comme Votre Altesse a annoncé la nouvelle de la mort du Roi, le chaos s'est installé. Puisqu'il ne pouvait se déplacer sans prévenir, nous avons envoyé une avant-garde pour évaluer la situation en premier lieu. »
Victor parut visiblement soulagé par cette réponse.
« Je vois… Je présente mes excuses à Son Altesse pour avoir causé tant de problèmes. J'ai également causé des ennuis aux royaumes de Nephele et d'Everan. »
« C'est à moi que vous devriez présenter vos excuses. Grâce à vous, je me retrouve dans un pétrin sans nom alors que je n'avais rien demandé… »
Poc.
Llewellyn se déplaça rapidement et couvrit la bouche d'Arendt.
Llewellyn sourit maladroitement alors que les yeux de Victor s'écarquillaient.
« Ignorez ce que dit cet imbécile, mon frère. C'est un petit insolent, ne faites pas attention. »
« Pfft ! Dégoûtant. Où crois-tu poser tes mains ? »
Arendt lança un regard féroce en repoussant la main de Llewellyn.
Il était vêtu simplement, comme un serviteur ordinaire, mais quelque chose dans son expression rappelait indéniablement l'apprenti chevalier aux traits acérés et aux cheveux d'argent.
Avant que des mots plus durs ne soient prononcés, Llewellyn changea rapidement de sujet.
« Au fait, que s'est-il passé ? Qu'avez-vous fait pour en venir aux mains avec le Duc ? »
« J'ai juste jeté un coup d'œil. Et en voyant que Son Altesse est ici… »
Les yeux d'Arendt se posèrent silencieusement sur Victor.
« Il semble que Son Altesse soit innocente. C'est une bonne chose. Cela va rendre les choses encore plus difficiles. »
« …Je vous en supplie, ne dites pas des choses pareilles avec autant de désinvolture. »
Poussant un profond soupir, Llewellyn se frotta à nouveau le tibia qu'il s'était fait botter et changea de sujet.
« De quoi parlez-vous ? Le cerveau n'était-il pas le Duc Middleton ? »
« Je ne crois pas. Et d'ailleurs, c'est lui qui se méfiait de Son Altesse. »
Arendt haussa à nouveau les épaules.
« Il m'a demandé si c'était moi qui avais attiré le Prince héritier innocent pour faire souffrir Sa Majesté de la sorte. »
Victor tressaillit en croisant le regard d'Arendt. Llewellyn demanda à nouveau :
« Comment avez-vous découvert que le Duc était innocent ? N'y êtes-vous pas allé juste pour vous battre ? »
« C'est vrai, mais il y a différentes manières de se battre. »
Arendt, détournant les yeux de Victor, répondit calmement.
Llewellyn, qui était resté interdit un instant, demanda, doutant de ce qu'il venait d'entendre :
« Attendez une minute, qu'est-ce que vous avez fait, bon sang ? »
« Rien de spécial. Je l'ai juste attaqué en me faisant passer pour un membre du Culte maléfique. »
Arendt haussa les épaules. Llewellyn resta encore plus stupéfait.
« Je ne sais vraiment pas quoi faire de toi… »
« Contente-toi d'apprécier. C'est amusant. Puisque c'est toi qui m'as demandé d'être ton ami, tu devrais être capable de supporter au moins ça. »
C'était d'une telle impudence qu'il ne trouvait même pas quoi répondre.
« Votre Altesse, le Duc demandera probablement bientôt une audience avec vous. Il vous accusera d'avoir orchestré l'attaque en utilisant le Culte maléfique et vous menacera en disant que vous avez nui à Sa Majesté. »
« …Quoi ? »
Victor, qui était resté là, hébété, laissa échapper un son stupide. Arendt répondit gentiment :
« Le Duc m'a demandé si j'avais été envoyé par Son Altesse le Prince héritier. Je ne l'ai pas vraiment contredit. Je pense qu'il est probablement tout à fait convaincu maintenant que c'est Votre Altesse qui a fait le coup. »
« … »
Victor et Llewellyn restèrent sans voix une fois de plus.
« …Ce type est-il sérieusement fou… ? »
Après un moment, Llewellyn marmonna d'un air hagard, semblant ignorer qu'il l'avait dit à voix haute.
Victor reprit soudain ses esprits et s'écria :
« Non, pourquoi mon oncle… ! Plutôt, c'est vous qui agissiez de manière suspecte ? »
« Pourquoi le ferait-il ? Ce doit être la même raison pour laquelle Votre Altesse trouvait le Duc suspect. »
Arendt répondit sans détour.
« Vous n'aimiez pas vous voir, mais il était un peu gênant de parler ouvertement à cause de vos statuts. Mais il était tout aussi agaçant de faire semblant de ne pas vous connaître. »
« … »
Alors que la voix juvénile continuait, le visage de Victor pâlit progressivement. Imperturbable, Arendt continua de parler, les mains enfoncées profondément dans ses poches.
« Il ne voulait pas essayer de vous contrôler ouvertement, par peur de passer pour un chien gardant son écuelle. Pourtant, vous n'êtes pas totalement inutiles l'un pour l'autre, alors vous avez continué à vous agacer mutuellement en silence, et c'est ce qui a mené à ce gâchis. »
« … »
Llewellyn, qui regardait maladroitement entre les deux, recula discrètement. Puis Arendt s'avança vers le Prince héritier.
« Si vous vous étiez attrapés au collet dès le début ou si vous aviez eu une conversation, cela aurait pu être résolu depuis longtemps, mais vous avez fait traîner les choses jusqu'ici, n'est-ce pas ? »
« Ça… »
« Vous avez dû recevoir des rapports réguliers sur les goules. Au moment où vous avez trouvé Sa Majesté dans cet état, vous deviez déjà avoir une idée de ce qui s'était passé. »
Arendt, debout juste devant Victor, parla sans détour.
« Il devait y avoir un moyen de résoudre ce problème au sein du Royaume de Lucain. N'aurait-il pas été préférable de mettre fin à la querelle familiale, de parvenir à une conclusion, puis de demander de l'aide ? »
Le Prince héritier se figea, oubliant momentanément sa propre position face à ce regard froid et sans émotion.
« Si seulement vous vous étiez assis pour discuter, cela aurait pu être réglé depuis longtemps. À cause de cela, trois chevaliers se sont fait tabasser sans raison, le guérisseur s'est évanoui à cause des herbes soporifiques, et les chevaliers de garde ont dû faire des heures supplémentaires toute la nuit à chercher le poursuivant. Vous avez fait du beau travail. »
« … »
Le visage de Victor devint noir comme celui d'un cadavre sous le flot de paroles acerbes. Llewellyn le regarda avec tristesse.
Il pariait que les goules créées par Jin seraient plus vivantes que l'actuel Prince héritier.
Arendt poursuivit :
« Et ce n'est pas une bonne idée de croire trop facilement aux bonnes intentions des autres. Je ne sais pas en quoi vous croyiez venant de l'Empire de Caerleon, mais qu'auriez-vous fait si Son Altesse Cantares avait eu un plan machiavélique ? »
« Un plan machiavélique, comment cela pourrait-il être… l'Empire de Caerleon est sous la justice de Lord Luce… »
Victor, qui avait à peine repris ses esprits, tenta de protester, mais fut coupé par la voix froide de l'apprenti chevalier.
« La justice ? Lord Luce ? »
« … »
« Si nous prions et attendons en silence, ce maudit dieu nous aidera-t-il ? Ce dieu ne fait que regarder, tandis que nous sommes ceux qui souffrons. Quel nom invoquez-vous en ce moment même ? »
« … »
« C'est une chance que notre Prince héritier soit un peu trop crédule. S'il avait été un peu plus rusé, il aurait utilisé cet incident comme excuse pour vous saigner à blanc. »
« … »
Le visage de Victor devint livide.
Il était plongé dans la confusion totale face à ce torrent constant d'insultes, à ce blasphème occasionnel terrifiant, et même au comportement lunatique consistant à traiter subtilement le Prince héritier qu'il servait d'idiot.
« Alors allez régler ce malentendu avec le Duc Middleton vous-même. Soit vous allez trouver le Duc tout de suite, soit vous sortez le Roi-goule de sa chambre. Et, je vous donnerai un dernier conseil… »
Pan, le doigt d'Arendt pointa la poitrine du Prince héritier.
« Si possible, réglez vos propres affaires. N'oubliez pas que vous êtes le Prince héritier de ce royaume, si vous ne voulez pas être traité ainsi par un apprenti chevalier étranger. »
« … »
C'était un acte si irrévérencieux qu'il aurait pu être arrêté pour lèse-majesté sur-le-champ. Mais Victor n'osa même pas le souligner, car chaque mot avait fait mouche.
L'air dans l'infirmerie était glacial. Victor garda le silence, la tête basse, sans dire un mot.
« … »
Llewellyn ne put pas non plus ouvrir la bouche. Il comprenait parfaitement les sentiments de Victor, mais les paroles d'Arendt étaient également justes.
Dans toute cette situation, Arendt était le seul à ne pas être déstabilisé, indifférent à la tension qui l'entourait.
Arendt se détourna de Victor comme si de rien n'était et reprit la parole.
« Au fait, pourquoi est-ce si long, Lexion… »
Mais il ne put terminer sa phrase. Lorsqu'Arendt s'arrêta soudainement de parler, Victor et Llewellyn se figèrent tous deux.
« Ugh… »
À cet instant, un gémissement s'éleva du côté du lit où gisait le guérisseur.
Llewellyn avait détaché l'homme qu'Arendt avait soigneusement ligoté avant de partir, l'avait allongé sur le lit, puis avait complètement oublié son existence.
« … ! »
Le visage de Victor se décomposa d'horreur, et Llewellyn se figea également, confus.
Mais alors, les deux hommes entendirent à nouveau une voix inconnue.
« J-je le jure, c'est vrai ! Le guérisseur s'est soudainement effondré, puis un inconnu a fait irruption, criant et exigeant de savoir où se trouvait le palais principal ! »
La source de cette voix qui semblait à moitié en pleurs était, bien sûr, Arendt.
Les deux personnes qui tournèrent la tête par réflexe ne purent que rester sans voix à nouveau.
« Mais ils disent qu'il y avait le chaos au palais, j'avais peur… »
Arendt, qui avait repris l'apparence de Len, leva les yeux vers eux avec des larmes et un air terrifié.
« … »
L'âme de Victor quitta ses yeux une fois de plus, et Llewellyn eut envie de se mordre la langue à cet instant précis.
« Ugh, ma tête. Qu'est-ce que… »
Le guérisseur, qui venait de reprendre conscience, s'assit et regarda autour de lui.
Sans perdre une seconde, Arendt tendit la main et saisit la manche de Llewellyn.
« Lord Llewellyn, tout va bien pour vous ? Êtes-vous blessé ? Êtes-vous vraiment indemne ? »
« Je vis un moment vraiment, vraiment difficile… »
Évitant son regard, Llewellyn murmura dans le vide. C'était une lamentation pleine de sincérité. Victor, quant à lui, semblait trop épuisé pour même s'apitoyer sur son sort, ses yeux vides fixés sur le plafond comme si son âme l'avait déjà quitté.