Chapitre 319
Tout au long du trajet, Arendt posa diverses questions à Isabella.
La plupart des incidents concernaient le domaine de Motier et la famille du Comte.
Quelle était la population, quel genre d’homme était le seigneur, y avait-il eu des signes inhabituels avant ou après l’incident ?
Bien qu’elle répondît à chaque interrogation, Isabella ne pouvait s’empêcher de trouver la situation elle-même étrange.
Finalement, Isabella n’eut d’autre choix que de profiter d’une pause pour poser une question à Laius.
« Je trouve louable que cet apprenti chevalier s’intéresse à cette affaire. Mais n’est-ce pas un peu excessif ? »
« Je vous présente mes excuses pour l’impertinence de Sir Arendt. Je suis navré. Il a une façon de s’exprimer très déplaisante. »
Laius inclina la tête en silence et s’excusa.
Mais Isabella secoua la tête.
Bien entendu, Isabella était consciente, dans une certaine mesure, de la position d’Arendt au sein de l’Empire.
Elle avait également entendu parler de l’épisode où le Grand Temple de l’Empire de Caerleon avait été attaqué.
Mais même en tenant compte de cela, l’atmosphère actuelle semblait pour le moins inhabituelle.
« Y a-t-il quelque chose que je devrais savoir à l’avance ? Si vous m’en informez, je prendrai mes dispositions », dit Isabella calmement.
Laius la regarda alors avec un air légèrement surpris.
Isabella lut dans le regard du commandant et soupira doucement.
« J’ai du flair, Commandant. Il ne me semble pas que vous fermiez les yeux sur les frasques d’un apprenti chevalier… »
Isabella jeta un coup d’œil à Arendt, qui se mêlait à ses collègues.
Arendt était engagé dans une dispute inutile avec Llewellyn.
Autour d’eux, plusieurs autres chevaliers et même des guerriers elfes s’étaient rassemblés, ajoutant un mot ou deux, tandis que Lexion feignait l’indifférence tout en écoutant leur conversation, avant d’y aller de son commentaire.
Et même durant la pause, les Chevaliers royaux de Nephele ne se dispersèrent pas et ne purent détacher leurs yeux d’eux.
« Voyez-vous les Chevaliers royaux ? Tout le monde les observe avec curiosité. Mais Commandant Laius, ce spectacle me semble très familier. »
Bien que Llewellyn fût d’un naturel facile à vivre, il restait le prince d’un pays.
Pourtant, le 3e corps ne semblait nullement se soucier du statut de Llewellyn.
De plus, ils se mêlaient librement aux elfes, réputés pour ne pas fréquenter les humains.
La conversation entre eux n’était certes pas toujours courtoise, mais les voir discuter aussi naturellement, au-delà des rangs et des races, était un spectacle rafraîchissant pour Isabella et les Chevaliers royaux de Nephele.
Ce qui était encore plus surprenant, c’est que le centre de cette étrange combinaison était un apprenti chevalier qui souriait rarement et qui était tout simplement grincheux.
« Je ne serais pas assez insensé pour négliger celui qui peut persuader un dragon. Commettre une telle erreur signifierait que je suis indigne du trône. »
Isabella esquissa un sourire amer.
« Je savais déjà avant notre départ que c’était un jeune homme qu’on ne pouvait juger uniquement sur les apparences. »
Lorsque Arendt avait visité le palais pour la première fois, elle avait réalisé trop tard qu’il avait feint la docilité pour obtenir ce qu’il voulait.
« Donc, personnellement, je ne l’apprécie guère… mais il reste le bienfaiteur du Royaume de Nephele, et je ne peux gâcher l’ambiance alors qu’il m’apporte à nouveau son aide. »
« …Je suis simplement reconnaissant que vous voyiez les choses sous un jour positif. »
Laius inclina légèrement la tête.
Isabella le regarda et poursuivit sérieusement.
« Mais comme cette situation défie le bon sens, je vous demande conseil sur la manière dont je dois l’aborder. Il est possible que moi ou les Chevaliers royaux commettions une erreur. »
Isabella marqua une pause, puis ajouta :
« Pour être honnête, j’essaie de prévenir cela à l’avance, car je crains que si je m’en mêle sans raison, cela ne finisse par m’irriter. »
« … »
Laius se tut.
C’était une chose qu’il ne pouvait nier.
Après un bref silence, Laius commença à parler.
« …Ce garçon est difficile à cerner pour moi, alors il m’est ardu de vous donner un conseil simple. Cependant, si Votre Altesse le permet, je pense pouvoir vous dire quelques mots. »
« Je vous en prie. »
Isabella lui accorda sa permission.
Laius, qui avait pris une profonde inspiration comme pour choisir ses mots, commença lentement à parler.
« Arendt ne fait rien sans raison. Même si c’est difficile à comprendre sur le moment, c’est le genre de personne qui finit toujours par obtenir des résultats concrets. Je vous serais donc reconnaissant de faire preuve de générosité et de compréhension, même si ses actions vous mettent quelque peu mal à l’aise. »
« …Très bien. »
Isabella hocha la tête, une lueur d’intérêt intense traversant son regard.
Était-ce vraiment lui qui avait sauvé la vie du héros ?
C’était une confiance bien trop grande pour un simple apprenti chevalier.
Mais ni Laius ni Arendt, qui acceptait cette confiance, ne semblaient trouver ce point étrange le moins du monde.
Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, Laius reprit la parole.
« Et il y a quelques autres choses que je souhaiterais vous dire. »
Isabella commença à anticiper secrètement les paroles qui allaient sortir de la bouche du héros.
« Oui, je vous écoute. »
Car les histoires concernant un héros droit et ses compagnons excentriques étaient toujours divertissantes.
Mais des mots inattendus sortirent de la bouche de Laius.
« J’espère que vous n’écouterez pas trop attentivement ce que ce garçon raconte, car la moitié de ses propos n’est que balivernes. Je pense qu’il serait préférable de transmettre cela aux Chevaliers royaux de Nephele également. »
« … »
« Il vaudrait peut-être mieux ne pas lui adresser la parole du tout. Sinon, quelqu’un finira par s’étrangler de rage avant même que nous n’atteignions notre destination. »
Il y avait une telle certitude dans la voix de Laius quant au fait que certains seraient provoqués par Arendt.
Isabella se surprit à faire une étrange expression sans même s’en rendre compte.
« Dites-moi, Commandant Laius. Je ne cherche pas à vous réprimander, je suis juste curieuse… J’ai entendu dire que Sir Arendt n’était qu’un apprenti chevalier, et il semble sincère dans sa volonté de vous suivre, mais ne pouvez-vous pas l’arrêter ? »
« Non. »
Laius répondit fermement.
« Il serait plus facile de combattre un dragon que d’arrêter Arendt. Même Lexion a abandonné. »
« … »
Pour Arendt, même les dragons étaient traités comme de simples moyens de transport.
Après un long moment, Isabella hocha la tête avec difficulté.
« …Je vois. Je comprends. »
Comme conseillé par Laius, il semblait nécessaire d’avertir les Chevaliers royaux à l’avance avant que quoi que ce soit n’arrive.
Bien que Llewellyn et les chevaliers fissent de leur mieux pour tenir Arendt à l’écart, et qu’Isabella eût même informé les Chevaliers royaux de Nephele à son sujet, il était inévitable que certains en fissent les frais.
Lorsqu’ils atteignirent enfin leur destination, la tension qui entourait les Chevaliers royaux s’était évaporée comme neige au soleil.
En revanche, le nombre de personnes furieuses contre cet apprenti chevalier insolent, serrant les dents en jurant de se venger un jour, n’avait fait qu’augmenter.
« Je suis honoré de rencontrer Votre Altesse la Princesse héritière. Je suis honoré que vous soyez venue en personne dans mon humble domaine. »
Le seigneur, qui était sorti du château pour accueillir la Princesse héritière, ne cessait de scruter l’expression d’Isabella, qui semblait étrangement fatiguée.
« Cela fait longtemps que je ne vous ai pas vue, Votre Altesse… il semble que le long voyage vous ait épuisée. Devrions-nous d’abord préparer un endroit pour que vous puissiez vous reposer ? »
« Non, ce n’est pas nécessaire. »
Isabella refusa avec un sourire forcé.
La fatigue qu’elle ressentait n’était pas due au long voyage ou à quoi que ce soit de ce genre.
Elle aussi était membre de la famille royale et avait reçu un entraînement à l’escrime, il était donc peu probable qu’elle se fatigue facilement d’un trajet de cette envergure.
C’était simplement un peu décourageant de voir ses chevaliers perdre leur dignité à cause d’un simple apprenti chevalier.
« Voici le Commandant Laius de Winfried, du 3e corps des Chevaliers impériaux de l’Empire de Caerleon. Il est accompagné du Commandant par intérim de la Garde de la Forêt des Brumes, l’Instructeur Zakar, et du Prince Llewellyn du Royaume d’Everan. »
Isabella changea simplement de sujet.
Heureusement, le chef de la famille du Marquis Raytar, le seigneur des lieux, tourna son attention vers les illustres visiteurs.
Le Marquis Raytar sourit chaleureusement et serra la main de Laius.
« C’est un plaisir de vous rencontrer, vous qui combattez courageusement le Culte maléfique sur les lignes de front. Le Royaume de Nephele n’oubliera jamais cette faveur. »
« Je suis Laius de Winfried. Ravi de vous rencontrer. »
Laius, qui s’avança en tant que représentant, prit la main tendue par le Marquis.
« La situation est urgente, je souhaiterais donc réduire les politesses au minimum et aller droit au but. J’ai appris que le survivant de la famille Motier est protégé ici. Serait-il possible de le rencontrer ? »
« Ah, vous parlez de Grimson. Quel pauvre homme. »
Les sourcils du Marquis Raytar se froncèrent immédiatement.
« Son état n’est toujours pas très bon, mais je préparerai la rencontre aussi vite que possible. J’ai également préparé des chambres pour vous tous. Veuillez me suivre. Je vais vous guider. »
« Merci. »
Laius hocha légèrement la tête.
Le Marquis, qui s’était incliné devant lui, se tourna à nouveau pour guider le groupe.
Alors Isabella l’appela.
« Marquis, puis-je vous demander une chose ? »
« Hmm ? Bien sûr, Votre Altesse. N’hésitez pas à demander. »
Le Marquis Raytar parut perplexe face à cette question soudaine.
Isabella dit sérieusement :
« Si possible… j’aimerais que les Chevaliers impériaux et les Chevaliers royaux soient logés dans des quartiers séparés. Cela ne me dérange pas que les Chevaliers royaux séjournent dans une auberge à l’extérieur. »
C’était une requête plutôt inattendue.
« Pardon ? »
Le Marquis Raytar cligna des yeux, déconcerté.
À côté de la Princesse héritière au visage grave, Laius se tenait le front, incapable même de relever la tête.
À ses côtés, Llewellyn retenait désespérément son rire, tandis que Zakar commençait à se moquer sournoisement de la situation.
Le Marquis, qui était resté là, interdit, incapable de comprendre la situation un instant, hocha rapidement la tête.
« Je vais leur dire de préparer cela. Cela pourrait prendre un peu de temps, mais je pourrai le faire rapidement. »
« Arendt est une plaie. Dans ce cas, ne serait-il pas préférable de l’isoler, les gars ? »
Llewellyn, incapable de retenir son rire, demanda en plaisantant.
Zakar, qui observait la situation, intervint doucement.
« Il n’y a pas que Sir Arendt. Le 3e corps a aussi été pas mal affecté. »
« Et la Garde de la Forêt des Brumes également. »
Llewellyn parla avec une pointe de malice.
Zakar, qui avait encore un peu de conscience, ne le nia pas.
La tête de Laius s’abaissa encore davantage.
Isabella, incapable de confirmer ou d’infirmer la réponse, resta simplement silencieuse.
Après avoir laissé les deux groupes s’installer dans leurs quartiers, Laius et Isabella réunirent uniquement les membres principaux et se dirigèrent vers le salon pour rencontrer Grimson, le gardien qui s’était échappé du territoire du Comte Motier.
Ils étaient accompagnés d’Arendt, de Lexion et des Chevaliers royaux qui constituaient l’escorte d’Isabella.
En attendant Grimson dans le salon de réception, le commandant des Chevaliers royaux de Nephele regarda Arendt et Lexion et questionna d’un air suspicieux :
« Pourquoi ces deux-là sont-ils ensemble ? »
« Il est impoli de se mêler des affaires des autres nations, Commandant Neville. »
Mais Isabella le coupa net.
Neville baissa immédiatement la tête.
« Je vous demande pardon, Votre Altesse. »
Mais il semblait toujours incapable de dissiper ses doutes.
Si le Prince Llewellyn ou Zakar, l’instructeur de la Garde de la Forêt des Brumes, l’avaient accompagnée, cela aurait pu être différent, mais Arendt n’était qu’un apprenti chevalier.
De plus, comme Lexion n’était même pas membre des Chevaliers impériaux, mais se faisait simplement passer pour un archimage, il était naturel pour Neville de trouver cela étrange.
En outre…
« Commandant Neville, combien de fois vous ai-je dit que tout cela n’est dû qu’à mon immense talent ? Votre capacité d’apprentissage est vraiment limitée. »
« … »
Neville était celui qu’Arendt avait le plus harcelé durant leur voyage.
Laius, qui avait remarqué les tendons sur le front de Neville se contracter à nouveau, intervint discrètement.
« Taisez-vous, Arendt. Je vous présente mes excuses, Commandant Neville. Permettez-moi de m’excuser en son nom. »
« …Non. C’est bon. »
Neville répondit avec un visage qui n’avait pas l’air d’aller si bien que cela.
Isabella soupira intérieurement, en se massant les tempes.
« Le Commandant Neville n’était pourtant pas du genre à se laisser faire. »
Il était presque surprenant qu’une personne puisse devenir ainsi en seulement deux jours.
Heureusement pour Neville et Isabella, il ne restait plus beaucoup de temps pour les mondanités.
Peu après, la porte du salon de réception s’ouvrit.
« Merci de votre patience. J’ai amené Grimson. »
Derrière le Marquis Raytar, qui s’exprimait poliment, un homme entra péniblement dans la pièce, soutenu par un serviteur.
Isabella et Laius se reprirent et se redressèrent, rétablissant l’atmosphère troublée.
Désormais, ils devaient rester vigilants.