Chapitre 256
« Tu devrais te calmer un peu. »
Tels furent les mots de Richt après avoir pris connaissance de la situation.
Mais Arendt, lui, ne manquait pas de culot.
« Qu’ai-je fait ? »
« Tu es sérieux ? »
Lorsque Arthur, qui écoutait à côté, posa la question avec incrédulité, Arendt répondit avec indifférence tout en chargeant les bagages sur le cheval.
« Ceux qui frappent ne s’en souviennent généralement pas. Il n’y a que celui qui a reçu les coups pour grincer des dents en cherchant à se venger. »
« En ce sens, ce n’est pas sa faute. Il les a tellement corrigés qu’il ne reste plus aucune rancœur. »
Arendt hocha calmement la tête aux paroles posées de Richt.
C’était un constat indéniable.
Certes, les ennuis provenaient de ce côté-là, mais s’il fallait désigner une victime, c’était sans aucun doute le comte Eckhart.
Le magasin qu’Arendt avait acquis avait été transféré à l’Union Khan et s’apprêtait à rouvrir ses portes en tant que salon de thé.
Les clients qui allaient et venaient dans la boutique se souviendraient de la cuisante défaite du comte Eckhart à chaque fois qu’ils verraient le bâtiment ; il n’existait pas d’humiliation plus grande.
« Si j’étais le Comte, je ne tournerais plus jamais la tête en direction d’Arendt. »
« Je suis d’accord. »
Richt acquiesça aux murmures discrets d’Arthur.
Les Plaines de l’Ouest bordaient les terres du comte Eckhart.
Puisque les Chevaliers impériaux étaient dépêchés en personne et que le Culte maléfique était impliqué, il était naturel que le Comte, en tant que seigneur, vienne accueillir les Chevaliers.
Il était donc inévitable qu’Arendt et le Comte se retrouvent face à face.
« C’est ce qu’il dit, mais… »
Est-ce que tout cela était vraiment sans risque ?
Arthur regarda Arendt avec une certaine inquiétude.
Mais avant même qu’il ne puisse exprimer cette pensée à voix haute, Arendt saisit les rênes et sortit le premier.
« Hé, hé ! »
Arthur, qui l’avait appelé maladroitement, croisa le regard de Richt.
Richt s’exprima également avec une expression contrariée.
« Puisque le Commandant est avec lui, il n’y aura aucun problème. Le Comte n’agira pas de manière irréfléchie sous le coup de ses sentiments personnels. »
« Je sais que tu as peut-être raison au sujet du Comte, mais je ne pense pas que ce gamin restera tranquille… »
Arthur fixa l’endroit où Arendt était parti avec des yeux anxieux.
Il n’était pas différent de d’habitude.
Comme toujours, il était grincheux et se réjouissait d’avoir roulé son père et d’avoir amassé une petite fortune.
C’était un type qui agissait comme s’il avait même vendu cette gêne que les humains ressentent inévitablement.
« Mais… »
Quelque chose le tracassait.
Mais il ne parvenait pas à mettre le doigt sur le problème.
C’était précisément ce qui dérangeait Arthur.
Le spectacle du 3e corps tout entier se mettant en marche, mené par Laius, était majestueux en soi.
Voir les chevaliers chevaucher fièrement à travers les rues sur leurs montures robustes, musclées et au pelage brillant, ressemblait à une peinture digne d’un livre d’histoire.
Comme ce n’était pas un spectacle que l’on voyait souvent, les gens passaient la tête par les fenêtres ou s’arrêtaient dans la rue, les observant avec curiosité et admiration.
Des acclamations éclatèrent de toutes parts pour les chevaliers partis en mission pour vaincre le mal.
« Abattez le marteau de la justice sur les scélérats qui troublent l’Empire ! »
« Que la gloire de Luce soit avec vous ! »
« Que Dieu vous bénisse ! »
Mais il y avait une personne qui ne pouvait pas accepter ces aimables bénédictions au pied de la lettre.
« Au diable ces bénédictions. »
« …S’il te plaît, tais-toi. Les autres vont t’entendre. »
Laius, qui n’avait pas manqué le court grognement d’Arendt, le réprimanda.
Il savait depuis longtemps qu’Arendt était un homme sans aucune foi, mais il semblait devenir de plus en plus cynique au fil des jours.
« Pourquoi ? Dois-je au moins essayer de prier pieusement ? »
Laius répondit calmement à cette remarque teintée de sarcasme.
« J’aimerais que tu prennes sur toi, pour notre bien. »
« Tu poses des limites ? »
« C’est mauvais pour ta santé mentale à bien des égards. »
Arendt pinça les lèvres face aux paroles tranchantes de Laius, puis se reconcentra sur sa monture.
Selon les règles, Arendt, étant à l’origine un apprenti chevalier, aurait dû se trouver à l’arrière de la colonne.
Cependant, puisqu’il possédait l’objet capable de localiser Stellar, il les guidait juste derrière Laius.
En conséquence, Laius se retrouvait dans la position de surveiller Arendt tout au long du trajet.
C’était un voyage assez confortable pour les autres chevaliers, qui auraient normalement été agacés par les railleries d’Arendt.
Peu après avoir quitté le château, ils éperonnèrent leurs chevaux et accélérèrent l’allure.
Arendt sortit la balance qui pendait autour de son cou à une lanière de cuir et la posa sur sa paume.
Lorsque Laius vit cela, il demanda brièvement :
« Y a-t-il une réaction ? »
« C’est encore calme. Je pense que nous devons nous rapprocher pour voir. »
Arendt n’avait toujours pas reçu d’explication sur la manière dont ils pourraient trouver Stellar.
Lexion lui avait donné la balance et avait disparu aussi vite qu’il était venu.
À cause de cela, il n’avait pas eu le temps de poser des questions.
« Il a dit qu’il allait trouver le dragon du Culte maléfique. »
Arendt était perdu dans ses pensées alors qu’il remettait le collier à sa place.
Lexion avait feint la décontraction, mais il semblait que la situation devenait plus urgente que prévu.
« J’espère que le Commandant Diana et le Commandant Kendrick obtiendront des résultats. »
Les deux personnes parties traquer le Culte maléfique qui avait quitté l’Empire avaient décidé de mener une recherche à grande échelle en coopération avec le Royaume d’Everan et le Royaume de Lucain.
Arendt leur avait souligné qu’ils devaient identifier non seulement les fanatiques du culte, mais aussi les membres de l’« Épée au Cœur Brisé ».
Le Prince héritier et les autres commandants étaient également tombés d’accord sur ce point.
Ils devaient au moins localiser approximativement où se cachaient les monstres.
« Si les invocations de goules qui ont lieu dans les Plaines de l’Ouest sont l’œuvre de Jin, alors nous pouvons au moins supposer que Jin se cache au sein de l’Empire. »
Le dragon en question semblait être traqué par Lexion, laissant Roger seul.
Roger semblait être le laquais de Jin, mais il ne semblait pas la suivre dans ses missions importantes.
Car le fait que Jin et Roger se déplacent ensemble représentait un gaspillage excessif de troupes.
Arendt retomba dans ses pensées.
« Les choses pourraient prendre de l’ampleur. »
Il y avait une forte probabilité qu’un affrontement avec le Culte maléfique survienne lors des recherches à grande échelle.
Si quelqu’un dégainait son épée en premier, ce serait le prélude à la guerre.
Jusqu’à présent, ils les avaient bloqués, mais leur puissance n’était en aucun cas négligeable.
Roger et Jin, les membres potentiels de l’Épée au Cœur Brisé, et une sainte dont l’identité était encore inconnue.
De plus, il y avait les goules vivantes et les homoncules créés par Jin, ainsi que les croyants fanatiques qui croyaient en Chernion et le suivaient.
« L’instructeur Zakar et son groupe arriveront bientôt dans l’Empire. »
Au moment où ils auraient nettoyé les Plaines de l’Ouest et seraient revenus, Zakar et Sylvian seraient déjà au palais.
C’était une situation bien meilleure que dans « Le Chevalier bleu de l’Épée sacrée ».
Mais c’était aussi un pari qui pouvait transformer tout le continent en une mer de feu, car le théâtre des opérations, autrefois limité à l’Empire de Caerleon, avait doublé de taille.
La dispersion des forces pouvait sembler être un bon signe à première vue, mais cela signifiait aussi que la zone à défendre était devenue beaucoup plus vaste.
« Arendt. »
Soudain, une voix familière le tira de ses pensées profondes.
Arendt leva les yeux par réflexe et croisa le regard bleu de Laius.
Laius, chevauchant quelques pas devant lui, tourna légèrement la tête pour regarder Arendt.
« Tu as trop de pensées parasites. »
« Hein ? »
Arendt fronça les sourcils face à cette remarque inattendue et demanda en retour.
Laius regarda droit devant lui et ajouta simplement :
« Contente-toi de penser à ce qui est devant toi. Tu n’as pas à t’inquiéter de ce qui viendra ensuite. »
« … »
Alors qu’Arendt était momentanément hébété, Laius éperonna son cheval et galopa loin devant.
Le dos de Laius s’éloigna lentement.
Arendt, qui fixait son dos avec perplexité, se frotta bientôt le visage, embarrassé.
« …Waouh, Commandant. »
Comment savait-il ?
Dernièrement, il avait ces prises de conscience soudaines de temps à autre.
Laius n’était pas quelqu’un qu’il fallait sous-estimer.
Secouant la tête une fois pour se reprendre, Arendt ajusta les rênes et accéléra.
« Je dois reprendre mes esprits. »
Il semblait qu’il était resté sur scène trop longtemps, et la tension commençait enfin à retomber.
La balance que Lexion lui avait remise ne réagit qu’après qu’ils eurent parcouru une bonne distance depuis la Capitale impériale.
Les bords tranchants de la balance commencèrent à pointer dans une direction, tel une boussole.
Mais ce n’était pas forcément une bonne nouvelle.
En suivant les indications de la balance, ils finirent par se diriger tout droit vers le territoire du comte Eckhart.
En conséquence, après quelques jours de voyage, la situation que tout le 3e corps redoutait le plus se produisit.
Un court soupir s’échappa des lèvres des chevaliers lorsqu’ils virent les silhouettes qui les attendaient devant les murs du château menant au territoire du comte Eckhart.
Arthur marmonna vaguement en ralentissant lentement le galop de son cheval.
« Ça a fini par arriver… »
« Je ne sais plus quoi dire. »
C’était un soupir de Rider, qui se trouvait à proximité.
La plupart des autres ressentaient la même chose.
Mais Laius ne perdit pas son calme.
Arendt, qui était impliqué dans toute cette affaire, était également serein.
Arendt resta indifférent même après avoir découvert le Comte debout devant la porte grande ouverte.
Le comte Eckhart attendait les chevaliers, monté sur un cheval blanc et escorté par ses hommes.
Le Comte, voyant les chevaliers approcher, mit pied à terre le premier.
Les chevaliers arrêtèrent également leurs chevaux devant la porte, et Laius, qui était en tête, se posta devant le comte Eckhart.
« Cela fait longtemps, comte Eckhart. Je suis Laius de Winfried, Commandant du 3e corps des Chevaliers impériaux. »
« Ravi de vous revoir, Commandant Laius. »
Lorsque Laius proposa de lui serrer la main en premier, le comte Eckhart la lui serra avec une expression vide.
À première vue, cela semblait être une salutation sans histoire.
Mais la froideur subtile qui circulait entre les deux était perceptible par n’importe qui.
Glenn murmura doucement :
« Pourquoi ai-je l’impression que le Commandant est plus contrarié qu’Arendt ? »
« Le comte Eckhart n’a pas l’air très heureux non plus. »
Sans changer de posture, Richt murmura doucement en retour.
De plus, comme Arendt était proche de Laius, cela créait une dynamique quelque peu gênante pour ceux qui observaient.
Et Arendt, le principal intéressé…
Arthur soupira en observant le profil de son subordonné au loin.
« On dirait pourtant qu’il apprécie un peu la situation. »
« Quel gamin étrange. »
Rider lança immédiatement une insulte.
Pendant que les chevaliers chuchotaient, le Comte et Laius poursuivirent leur conversation de manière très formelle.
« J’ai été informé de la situation. Mon aide de camp vous guidera vers un endroit proche des Plaines de l’Ouest. J’ai également préparé des logements pour vous là-bas. »
« Merci de votre bienveillance, Comte. »
Laius répondit avec la même absence d’émotion aux paroles rigides du Comte.
Après avoir terminé ses salutations, le comte Eckhart regarda Arendt derrière Laius.
Arendt, qui fixait le Comte avec vacuité depuis un moment, croisa son regard et pencha la tête.
« Qu’est-ce que vous regardez ? C’est la première fois que vous voyez quelqu’un d’aussi beau ? »
« … »
Les chevaliers se frappèrent le front ici et là.
Il ne fallut qu’un instant pour qu’un air de stupéfaction apparaisse sur le visage du Comte, qui était resté impassible jusque-là.
« Ce fou furieux… »
Personne ne contredit les jurons que quelqu’un marmonna distraitement.