Chapitre 25
Cantares tint sa promesse quelques jours plus tard, en évoquant le cas d'Arendt lors d'une réunion de nobles.
Arendt apprit la nouvelle par l'intermédiaire de Richt.
C'était à un moment où il maniait son épée dans la salle d'entraînement sans voir le temps passer, avant de porter à sa bouche une collation qu'il avait rapportée de la cuisine.
« … »
« … Tu n'as pas l'air très intéressé. »
« Que veux-tu que j'y fasse ? Ah, comme on pouvait s'y attendre de ce corps. Son Altesse le prince héritier connaît mes véritables sentiments, mais ces soi-disant seniors traitent toujours les gens comme de la vermine. »
Les expressions d'Arthur, assis un peu plus loin, et de Richt, se crispèrent simultanément. Arendt ignora leurs réactions et porta un autre morceau de pain à sa bouche.
Arthur ne put le supporter plus longtemps et fronça les sourcils.
« Tu as vraiment bon appétit. Ton nom a été mentionné lors de la réunion impériale ? Tu es vraiment en train de dire ça en ce moment ? »
« Argh. »
Arthur jeta le morceau de pain qu'il tenait.
Arendt le rattrapa avec adresse.
« Alors, que s'est-il passé ? Tu n'es pas venu pour m'annoncer les résultats de la réunion ? »
« … Haa, tu as reçu la permission de sortir librement, mais uniquement durant la journée. J'ai cru comprendre que c'était l'ordre du capitaine. »
Il semblait que Richt fût venu jusqu'au terrain d'entraînement où Arthur et Arendt s'exerçaient pour les informer de ce fait.
Arendt hocha la tête en mâchant son pain.
« Il semble être du genre à tenir parole. »
C'était exactement ce qu'il avait imaginé d'après le roman.
Il était déterminé, flexible, prêt à utiliser tous les moyens nécessaires pour atteindre ses objectifs, et une fois sa décision prise, il faisait preuve d'une volonté incroyable.
Bien qu'il eût affirmé ne pas être fait pour être un héros, si Cantares l'avait voulu, il aurait pu se placer sur le devant de la scène et être acclamé comme tel.
Mais il n'oubliait pas son devoir de prince héritier ; au lieu de se mettre en avant, il apporta tout son soutien à Laius.
« Quoi ? Pourquoi lèves-tu encore les yeux au ciel ? »
« Je lève les yeux comme bon me semble. Pourquoi ? »
Arendt se redressa en réponse à la remarque anxieuse d'Arthur.
Richt fronça les sourcils en ramassant son épée et le vêtement extérieur qu'il avait jeté.
« L'entraînement est terminé pour aujourd'hui ? »
« Oui. Oh, et ne me cherche pas demain matin, je ne serai pas là. »
« Quoi ? Où vas-tu ? »
Arthur se leva d'un bond.
Arendt ajusta ses vêtements et répondit :
« Au Coffre de l’Est. J'ai quelque chose à dire au gérant. »
Arendt fit volte-face et agita la main vers les deux hommes. Puis, sans la moindre hésitation, il quitta le terrain d'entraînement.
Arthur et Richt fixèrent tous deux, d'un air absent, l'endroit où il avait disparu et soupirèrent simultanément.
« Qu'est-ce qui rend ce gamin si confiant… ? »
« Ne devrait-on pas dire qu'il est effronté ? »
Arthur hocha faiblement la tête, en accord avec la remarque de Richt.
En reconnaissance des contributions apportées par Arendt von Eckhart, je souhaite lever certaines des restrictions qui lui ont été imposées.
L'ordre de Cantares fut transmis à tout le palais en l'espace d'une journée.
Grâce à cela, Arendt put quitter le palais en fin de matinée, avec l'impression de partir pour une promenade tranquille. C'était la première fois depuis qu'il était devenu ce maudit personnage.
Grâce à cela, il se sentait vraiment bien.
Alors qu'il franchissait les portes de la ville après avoir obtenu l'autorisation de sortir, il fut constamment suivi par des regards méfiants, réticents, voire empreints de mépris, mais il n'y prêta aucune attention.
Cependant, ce sentiment de bien-être se refroidit dès qu'il aperçut quelqu'un devant la porte.
C'était un homme vêtu de vêtements décontractés et d'une simple cape.
La silhouette semblait étrangement familière, alors qu'il se tenait là, nonchalant, comme s'il attendait quelqu'un en regardant les nuages passer.
Arendt s'immobilisa net.
Puis l'homme leva la tête comme s'il avait remarqué sa présence. Leurs regards se croisèrent et l'homme sourit avec éclat.
« Tu sors tôt ? »
« … »
« Il semble que ta haine pour moi soit trop évidente. »
« Comme prévu, tu as un bon jugement sur les gens. »
Arendt soupira profondément et se dirigea vers l'homme, Cantares.
« N'as-tu rien à faire ? »
« Pas du tout. Je suis tellement occupé que je n'ai même pas le temps de manger ou de mourir. Dernièrement, grâce à toi, j'ai eu encore plus de travail. »
Les yeux d'Arendt devinrent un peu plus irrités à la réponse de Cantares.
« Mais pourquoi es-tu dans un endroit pareil ? »
« Je me doutais que tu sortirais aujourd'hui. C'est pourquoi j'ai attendu ici. »
Arendt afficha une expression encore plus dégoûtée face au visage souriant de Cantares.
C'était une tâche très facile. Tout ce qu'il avait à faire était d'imiter les visages des seniors et des soldats qu'il avait croisés en chemin.
Heureusement, il semblait que l'autre personne fût parfaitement consciente de l'intention derrière son expression.
Cantares recula maladroitement.
« Ne sois pas si contrarié. Je me suis aussi forcé à prendre un peu de temps libre. C'est quelque chose qu'il faut faire au moins une fois, même si l'on pense à l'avenir. »
« … »
Ce n'est qu'alors que l'expression d'Arendt s'adoucit légèrement.
Cantares ne laissa pas passer cette occasion.
« Quoi qu'il en soit, j'aimerais que tu me laisses t'accompagner. Bien sûr, je garderai ton lieu de destination secret. »
« Fais comme tu veux. Même si je refuse dès le départ, tu me suivras de toute façon. »
Arendt haussa les épaules et passa devant lui à grandes enjambées.
Cantares éclata de rire face à sa grossièreté ridicule, mais il le rattrapa rapidement.
« Mais est-ce bien prudent de quitter le palais comme ça ? »
« Et alors ? Qui peut dire quoi que ce soit si je me promène dans mon propre jardin ? Et de toute façon, une fois hors du palais, personne ne me reconnaîtra. »
Cantares semblait tout à fait à l'aise de marcher dans la rue sans escorte, même aux côtés de quelqu'un qu'il avait récemment considéré comme un traître.
Tous deux marchaient tranquillement le long de la rue. Arendt, lui aussi, portait une chemise et un pantalon qui traînaient quelque part au lieu de son uniforme, si bien qu'ils purent se fondre dans la foule sans grande difficulté.
Arendt regarda autour de lui, oubliant un instant qui était la personne à ses côtés. Des calèches et des gens allaient et venaient sur la route pavée proprement, et des réverbères étaient alignés des deux côtés de la voie.
Les boutiques, grandes ouvertes, étaient occupées à accueillir les clients. Certains établissements, qui ressemblaient à des restaurants ou des auberges, sollicitaient directement la clientèle.
Des policiers en uniforme patrouillaient dans les rues d'un pas vif, tandis que de l'autre côté, on voyait des enfants courir joyeusement.
C'étaient des choses qu'il n'avait pas remarquées, trop occupé qu'il était. Il sentit à nouveau que ce n'était pas une scène bien décorée, mais un monde où les gens vivaient.
« C'est paisible. C'est ce qui rend les matins si agréables. »
Soudain, la voix de Cantares se fit entendre.
« Peu importe le genre de problèmes qui surviennent au palais, ici, tout est paisible. Je le ressens à chaque fois que je sors et cela m'apaise. »
« Votre Altesse, vous avez des goûts très singuliers. »
« Si tu ne te plains pas ne serait-ce qu'une fois, est-ce que des épines vont pousser dans ta bouche ? »
Cantares jeta un coup d'œil à Arendt et secoua immédiatement la tête. Il savait déjà qu'il n'y avait rien à gagner à continuer cette dispute.
« As-tu des affaires urgentes ? »
« Même si j'en avais, j'ai un boulet qui m'a suivi de son plein gré, alors puis-je seulement y aller ? »
« Tu parles si gentiment. Alors, viens traîner un peu avec moi. Je connais un endroit agréable pour discuter. »
Cette conversation devait être la raison même pour laquelle Cantares suivait Arendt.
Arendt retroussa légèrement les coins de ses lèvres.
« Il semble que tu tiennes vraiment tes promesses. Je ne savais pas que tu serais si proactif. »
« Prépare-toi. J'ai l'intention de très bien t'utiliser. »
Cela dit, Cantares marcha un peu plus vite. Il semblait vouloir montrer personnellement le chemin vers la destination. Arendt garda également la bouche close et le suivit tranquillement.
Cantares l'entraîna loin des rues animées et dans une ruelle déserte.
Il n'était pas encore bien tard après midi, et les deux hommes marchaient dans la ruelle sous le ciel bleu clair à un rythme ni pressé ni lent.
Après avoir marché quelque temps, Cantares finit par s'arrêter. Arendt s'arrêta également à ses côtés, tout naturellement.
Cantares déclara fièrement : « Voici ma cachette, et tu es le premier invité que j'y ai jamais invité. »
Arendt cligna des yeux.
L'endroit où ils étaient arrivés était un restaurant situé dans un vieux bâtiment. Quelques tables étaient disposées dans la cour, et le soleil du matin s'y reflétait pleinement.
Une enseigne délavée pendait à l'entrée.
Peut-être était-ce parce qu'il était encore trop tôt pour manger, ou peut-être était-ce un endroit que les gens ne visitaient pas habituellement, mais il n'y avait pas un seul client en vue.
Cantares conduisit Arendt vers la table en extérieur, puis, tout naturellement, s'assit le premier.
« Assieds-toi. »
« Ce n'est pas comme si une embuscade allait soudainement surgir, n'est-ce pas ? »
Tout en disant cela, Arendt s'exécuta docilement pour s'asseoir en face de Cantares, comme il le lui avait demandé.
« Pourquoi ferais-je une chose pareille ? Après tous les efforts que j'ai faits pour te plaire, et si c'était le cas, il serait plus facile de régler ça à l'intérieur du palais. »
« C'est peut-être vrai. »
Alors que les deux échangeaient des banalités, une personne passa soudainement la tête à l'intérieur du bâtiment.
Le vieil homme parut surpris un instant, puis sourit chaleureusement.
« Oh là là, nous avons un invité qu'on ne voit pas souvent. Bienvenue, Khan. »
« Comment allez-vous, Lawrence ? Cela fait un bail. »
Cantares agita la main naturellement.
« C'est un cuisinier talentueux. Il travaillait exclusivement pour moi au palais, mais quand il a atteint l'âge de la retraite, je lui ai offert son propre restaurant. »
« Je pensais toucher ma retraite et vivre tranquillement, mais je n'y peux rien puisque Son Altesse Khan a toujours besoin de l'aide de ce vieil homme. »
Lawrence sourit avec un visage bienveillant.
C'était un vieil homme qui ressemblait plus à un barman qu'à un chef. Ses cheveux grisonnants étaient soigneusement coiffés, et sa tenue soignée ainsi que le tablier blanc immaculé sur sa taille accentuaient encore cette image.
Le regard de Lawrence se tourna vers Arendt.
Arendt hocha la tête en guise de salutation.
« C'est ma première rencontre avec vous, jeune homme. Monsieur Khan, vous vous êtes fait des amis depuis ce temps ? »
« Je pense qu'il serait plus juste de le considérer comme un mauvais camarade plutôt que comme un ami. Apporte-moi quelque chose à boire. Je suis sorti à part parce que je voulais lui parler brièvement. »
« Très bien. »
Lawrence s'inclina brièvement et retourna dans le restaurant.
Arendt prit la parole en premier.
« Très bien, Khan, je suppose que c'est ainsi qu'on t'appelle à l'extérieur. Je pense qu'il serait bon d'en venir au fait. »
« Eh bien, c'est une longue histoire, alors j'espère que cela ne prendra pas trop de ton temps. »
Cantares hocha légèrement la tête.
« Par où dois-je commencer ? Qu'est-ce qui te rend curieux ? »
« Qui sont ces types ? Que sais-tu d'eux ? »
« Tu vas vraiment au cœur du sujet. »
Cantares, s'adossant à sa chaise, laissa échapper un rire creux.
« Comme tu le sais, on n'a pas trouvé grand-chose. Cependant, il est certain qu'ils sont des ennemis de la Famille Impériale. Maintenant, des enquêtes ont commencé dans plusieurs directions… nous avons récemment trouvé un motif similaire à celui qu'ils utilisent dans un vieux document conservé au Palais Impérial. »
Il semblait qu'il ne faisait pas que jouer.
La conversation fut interrompue un instant lorsque Lawrence, qui était apparu, posa une boisson devant eux deux.
Lawrence se retira à nouveau, et Cantares, s'humectant la gorge avec du jus d'orange, continua de parler.
« Bref, je cherchais dans la bibliothèque quand je suis tombé sur une liasse de parchemins usés. Ce n'était même pas ouvert correctement, donc c'était assez difficile à déchiffrer. »
Arendt fixa le verre devant lui d'un air absent, puis en prit une gorgée, tout comme Cantares l'avait fait plus tôt.
La voix de Cantares baissa légèrement.
« Sur ce parchemin usé se trouvait le motif que tu as trouvé il y a quelque temps, et en dessous, une courte phrase : L'Épée du Cœur Brisé. »
« … »
Arendt se contenta de boire son jus en silence.
La voix de Cantares continua.
« Je pense que c'est leur nom. Cette information n'a pas encore été rendue publique. C'est quelque chose que seuls moi et ceux impliqués dans le projet connaissons. Tu devrais garder le silence pour le moment. »
« Pourquoi ? »
« Il n'y a aucune chance que cela se termine facilement. »
Cantares était très catégorique.
Arendt garda la bouche close.
Une liasse de parchemins qui avait été cachée dans un coin du palais, et dont personne ne connaissait l'existence. Les informations sur les rebelles ne provenaient que de là.
Cela ne signifiait qu'une chose.
« L'Épée du Cœur Brisé… ce n'est pas la première fois que j'entends ce nom. Le jour où je suis devenu prince héritier, mon père m'a donné un livre très ancien. Il m'a dit que je devais en mémoriser le contenu et le transmettre à celui qui dirigerait la famille royale après moi. Cependant, il m'a dit de ne le révéler à personne. »
Toc, toc.
Cantares tapota la table du bout des doigts.
« C'est de là que vient le nom. Ceux qui ne se sont jamais rendus au héros Khan. Ceux qui ont semé le trouble sur tout le continent même après qu'il soit devenu empereur. Ceux qui étaient des traîtres au dieu Luce et suivaient le dieu maléfique. Les serviteurs des démons. »
Puis, Cantares fit une pause.
Son regard, empli d'une anxiété incontrôlable, évita subtilement Arendt.
Après une brève pause, Cantares éclata d'un rire froid.
« Des fantômes anciens sont sortis de leurs tombes, en ces temps de paix. »