Chapitre 207
Le lendemain matin.
Une réunion précipitée des anciens fut convoquée.
Bien qu’ils se fussent rassemblés tôt, aucun des anciens présents dans la salle de réunion ne fut capable de prendre la parole en premier.
C’était parce que l’Ancien Polaris et le Grand Ancien, qui se trouvaient au cœur de la situation, ne disaient rien.
Dans le silence étouffant et pesant, l’Ancien Meleph finit par s’exprimer le premier.
« Ancien Polaris, que se passe-t-il donc… »
« Il vaudrait mieux que vous posiez la question au Grand Ancien plutôt qu’à moi. »
Mais au lieu de l’explication attendue, seule une réponse glaciale lui parvint.
Dès l’instant où il était entré, l’Ancien Polaris n’avait cessé de fixer le Grand Ancien.
« Je sais qu’il est ridicule de dire cela alors que j’ai fait semblant de ne rien savoir jusqu’à présent. Mais Votre Excellence, vous auriez dû en discuter avec les anciens au moins une fois. »
« …De quel genre de discussion parlez-vous ? »
« De toute la situation actuelle. »
Lorsque Altair, qui était resté silencieux, posa cette brève question, Polaris répondit froidement.
« Quant à la situation de l’Ancien Helio, oui, honnêtement, je savais que cela finirait ainsi. Il est vrai que je n’ai même pas songé à examiner la question plus tôt. Les choses ne sont pas encore réglées. »
Une toux étouffée éclata parmi les anciens.
S’ils entraient en contact avec le père d’un traître ayant fait défection pour le Culte maléfique, ils pourraient se retrouver dans une situation délicate.
Cependant, s’ils appliquaient une punition collective, il y aurait certainement des répercussions.
C’était précisément pour cette raison que l’Ancien Helio avait été confiné chez lui après avoir reçu des soins minimaux.
« S’il avait été puni plus tôt, les jeunes n’auraient pas fait un tel foin. Non, il n’était qu’une victime ; si le Grand Ancien avait simplement dit qu’il s’occuperait lui-même de son cas, la situation ne se serait pas envenimée à ce point. »
« … »
« Je sais très bien que je n’ai aucun droit de vous critiquer, Grand Ancien. Mais je crains que si je ne m’exprime pas, cette affaire ne soit à nouveau étouffée. »
La voix qui exprimait de la colère se mua peu à peu en supplications.
Le Grand Ancien demeura silencieux.
Le silence retomba sur la salle de conférence.
Après un moment, le Grand Ancien ouvrit la bouche.
« Qu’avez-vous entendu de la part des chevaliers humains, Ancien Polaris ? »
« J’ai entendu dire que le Grand Ancien avait déclaré qu’il renoncerait à tout commerce avec les humains. Et je ne peux souscrire à cela. »
Altair ferma les yeux avec force.
Les autres anciens, surpris par ces mots, demandèrent :
« Que voulez-vous dire ? Dites-vous que nous devrions abandonner le commerce avec les humains ? »
« Alors, que comptez-vous faire des pierres spirituelles restantes ? À tout le moins, ce n’est pas quelque chose qui peut être décidé avant qu’elles n’aient été récupérées ! »
« Mais dans la situation actuelle, ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée. Le monde extérieur est dangereux… »
Lorsqu’un des anciens qui l’observait aborda ce sujet, l’Ancien Polaris le réprimanda.
« Le monde extérieur est-il le seul endroit dangereux ? Nous sommes aussi en danger en ce moment même ! Savez-vous quel genre de personne pourrait se cacher parmi nous ? Pour parler franchement, qu’est-ce que cette petite, Jiklin, pourrait savoir ? Il doit y avoir quelqu’un qui l’a trompée ! »
Le visage des elfes devint livide.
C’était quelque chose que tout le monde avait deviné.
Ils avaient simplement fait semblant de ne pas savoir jusqu’à maintenant.
« Nous n’avons envoyé que quatre personnes à sa poursuite, mais pourquoi sommes-nous si anxieux au point d’avoir laissé tant de troupes dans le royaume ? Ne connaissez-vous pas tous la réponse ? Et nous n’avons même pas enquêté correctement. Avions-nous peur de remuer un nid de frelons ? »
La raison pour laquelle l’Ancien Polaris était si en colère était simple.
Si seulement les elfes avaient réglé les choses eux-mêmes.
Si seulement nous avions traqué l’espion qui avait tenté de duper Jiklin.
Il ne voulait pas voir les chevaliers du Saint Empire semer le chaos dans le royaume elfique.
Son orgueil était blessé et, en même temps, il était empli de colère.
L’Ancien Polaris, obsédé par ces pensées, finit par passer la nuit blanche.
Après avoir passé des heures perdu dans ses réflexions, il ne lui restait qu’un sentiment de ressentiment.
Grâce à cela, l’Ancien Polaris avait pu faire ramener l’Ancien Helio chez lui, en faisant grand bruit.
« Si l’ennemi avait envahi, nous aurions dû penser à riposter ! Rien ne sera résolu en verrouillant la porte trop tard ! »
« Alors maintenant, vous dites que j’avais tort ? »
« Oui ! »
Le Grand Ancien finit par répliquer avec un regard froid et sévère, mais Polaris ne recula pas.
« Puisque ma bouche est déjà ouverte, autant en dire plus. J’ai entendu dire que le jeune apprenti chevalier a traité le Grand Ancien d’effronté. Il n’y a rien de plus vrai. Le Grand Ancien, et nous tous, sommes des effrontés. »
« Ancien Polaris ! »
Bam !
Alors que l’ancien se levait de son siège, la chaise roula sur le sol.
L’Ancien Polaris ne se laissa pas démonter et bondit de son siège.
« Alors, essayez de me contredire ! »
Dès qu’il eut crié, le silence retomba.
Dans la salle de réunion, où tout le monde était paralysé par la peur, la voix rauque de l’Ancien Polaris emplit l’espace.
« Que ferez-vous quand ils reviendront ? Allez-vous simplement verrouiller les portes et ne jeter un coup d’œil qu’une fois les combats terminés ? Pourquoi les humains devraient-ils porter le blâme de la montée du Culte maléfique ? Les Elfes furent-ils les seuls à avoir failli disparaître lors de la dernière guerre ? »
« … »
« Alors comment pourrez-vous regarder le dieu Luce après votre trépas ? Je sais que vous aviez seulement l’intention de sacrifier la Commandante Sylvian et quelques-uns de ses subordonnés, ces jeunes gens ! »
Le Grand Ancien ne dit rien.
Il ferma simplement les yeux en silence.
Polaris continua de parler.
« Si cette enfant n’était pas revenue vivante, vous auriez fait semblant de pleurer, en disant que c’était un noble sacrifice, puis vous auriez agi comme si cela ne vous importait guère. Je ne peux supporter de voir cela. »
L’Ancien Polaris décocha une dernière flèche.
« Ce que fait le Grand Ancien en ce moment revient à dire que nous devrions tous rester les bras croisés et mourir ensemble. Je veux vivre. Et je m’assurerai que notre peuple, qui est comme un nourrisson sans défense, survive également. Alors, que vous me punissiez ou non, faites comme bon vous semble ! »
Sur ce, il donna un coup de pied dans sa chaise et quitta la salle de conférence.
Altair resta immobile un moment, prenant de profondes inspirations.
Ses poings serrés tremblaient.
L’Ancien Meleph l’appela avec prudence.
« Grand Ancien… »
« …Tout ira bien. »
Après quelques instants, Altair ouvrit lentement la bouche.
« Tout ira bien. Ne soyez pas trop bouleversés. »
C’était un ton qui semblait apaiser un enfant, mais cela ressemblait aussi à une promesse faite à soi-même.
Le Grand Ancien avait toujours été doux et sage, mais il semblait désormais bien pitoyable.
Les autres anciens restèrent sans voix.
Seul un silence inquiet régnait.
Comme prévu, les enfants furent rapides à apprendre la nouvelle.
Après une bataille acharnée dans l’espace ouvert, alors qu’ils faisaient une courte pause, la jeune elfe Talina fut la première à parler.
« La Commandante Sylvian est-elle venue chez toi aujourd’hui ? »
« C’est exact. L’instructeur Zakar est passé un moment à la maison et il a discuté longuement avec mon frère. »
Felis, le garçon qui était allongé sur le sol, à bout de souffle, se redressa soudainement.
Arendt, qui grignotait des en-cas comme à son habitude sous l’ombre d’un arbre, demanda :
« De quoi ont-ils parlé ? »
« Il a dit qu’il cherchait quelqu’un et a demandé s’il pouvait fouiller la maison un instant. Il est reparti aussitôt, mais ma mère avait l’air vraiment surprise. »
Talina expliqua tout en détail.
Puis Felis intervint, prétendant en savoir plus.
« Cherchent-ils la personne qui a trompé Jiklin ? Ils pourraient être parmi les adultes. »
« Vraiment ? »
Les yeux des enfants s’écarquillèrent.
Arendt ajouta :
« Nous cherchons la personne qui a poussé Jiklin à voler les pierres spirituelles. Je ne pense pas qu’il arrivera quoi que ce soit. Personne ne soupçonnera un gamin comme toi. »
« Je t’ai dit de ne pas me traiter comme un enfant ! »
Felis cria à nouveau, mais Arendt fit semblant de ne pas l’entendre.
À côté de lui, Talina aborda une autre histoire.
« En y réfléchissant, l’Ancien Polaris et le Grand Ancien Altair ont eu une énorme dispute à la réunion aujourd’hui. »
« Oh là là, de qui tiens-tu cela ? »
« J’ai surpris les adultes en train d’en parler. L’Ancien Polaris a quitté la réunion en plein milieu. »
Talina répondit à la question d’Arendt avec intelligence.
Il n’y avait aucun secret dans une ville si petite qu’il était embarrassant de l’appeler un royaume.
Arendt répondit vaguement tout en fourrant dans sa bouche l’en-cas qu’il avait volé aux enfants.
« C’est le chaos. »
« Oui ? »
« Alors que va-t-il arriver à l’Ancien Polaris maintenant ? Va-t-il finir comme l’Ancien Helio ? »
Talina cria alors que Felis parlait sérieusement.
« Hé, de quoi tu parles ! L’Ancien Polaris n’a rien fait de mal ! »
Arendt se sentit un peu satisfait en écoutant le bavardage des enfants.
‘On dirait que tout se déroule comme prévu.’
Personne ne savait mieux que Zakar et Sylvian que leurs recherches étaient inutiles.
Mais cela pourrait suffire à rendre un traître nerveux.
« Alors le Grand Ancien a ordonné à la Commandante Sylvian de fouiller les maisons des gens ? Mon père serait très en colère. Est-il méfiant à notre égard ? »
« Je ne pense pas. J’imagine que le Grand Ancien n’a encore rien dit. J’ai entendu dire qu’il s’était disputé avec l’Ancien Polaris. »
« Alors ce que font la Commandante Sylvian et l’instructeur… c’est… »
Felis fronça les sourcils en essayant de se souvenir du mot.
Arendt parla pour lui.
« Un abus d’autorité ? »
« Ouais, n’est-ce pas ça ? La commandante de la Garde de la Forêt de Brume est censée suivre les ordres du Grand Ancien. »
« Eh bien, peut-être. »
Se penchant en arrière, Arendt développa.
« Même si ce n’était pas un ordre du Grand Ancien, la fouille est quelque chose que le Grand Ancien ne peut pas facilement faire seul. C’est ce que le Grand Ancien leur demande de faire. »
« C’est vrai ? »
« C’est ça. Le Grand Ancien est déjà quelqu’un de très occupé, alors comment pourrait-il prêter attention à chaque petit détail ? Ils doivent faire ces choses sans qu’on leur dise de les faire. »
Bien sûr, ce n’était autre qu’Arendt qui avait critiqué Zakar pour avoir outrepassé son autorité.
Comme le dit le dicton, « une phrase peut avoir plusieurs sens », et l’interprétation des droits dépendait entièrement de la manière dont on choisissait de les appliquer.
Les enfants hochèrent la tête en signe de compréhension, bien que leurs visages parussent inquiets.
Comme toute la Garde de la Forêt de Brume, qui était en alerte armée, était désormais en opération, les elfes devaient être assez déconcertés par la situation soudaine.
Les anciens auraient pu intervenir et empêcher Sylvian et Zakar de fouiller, mais l’Ancien Polaris semblait avoir fait un meilleur travail que prévu lors de la réunion, donc ils n’avaient pas à s’inquiéter de cela non plus.
« Quelqu’un qui retenait son souffle a dû soudainement avoir l’impression de recevoir un coup de pied aux fesses. »
Dès le début, ils devaient être anxieux lorsque les chevaliers avaient posé le pied dans le royaume.
Parce qu’ils pensaient que leur identité pouvait être révélée à tout moment.
Arendt, qui écoutait le bavardage des enfants, interrompit soudainement.
« Au fait, est-ce que ça va pour vous de jouer comme ça tous les jours ? Vous n’étudiez pas ? »
« C’est bon. C’est notre endroit secret, alors personne ne peut le trouver ! »
« Eh bien, et si je vais quelque part et que j’en parle aux gens ? »
Le visage des enfants se figea instantanément sous le choc à cause de cette méchante phrase.
Talina cria.
« Quoi, Sir Arendt ! N’étions-nous pas d’accord pour ne rien dire ? »
« Vous croyez ce que disent les humains ? Comment pouvez-vous survivre dans ce monde cruel si vous êtes si naïfs ? »
Arendt gloussa en faisant sauter un autre en-cas dans sa bouche.
« On dirait que c’était déjà découvert même sans que je leur dise ? »
« Hein ? De quoi tu parles… ah ! »
Les enfants qui posaient des questions d’un air perplexe furent bientôt perdus dans leurs pensées lorsqu’ils sentirent une présence.