Chapitre 165
« … Des livres qui ont été introduits au palais sous le règne de Sa Majesté l’Empereur précédent ? »
Cantares posa la question, le visage sombre, après avoir pris connaissance du rapport d’Arendt.
« J’ai appris qu’une grande quantité d’ouvrages avait été exportée depuis le Royaume de Nephele pour affluer dans notre Empire. Je souhaiterais vérifier si, parmi eux, ne se trouve pas le livre que le dragon recherchait. »
« J’imagine que je vais devoir fouiller les archives ici aussi… Qui était chargé de leur gestion ? »
Cantares se gratta la tête avec la main qui tenait sa plume.
Arendt jeta un coup d’œil aux piles de documents et de lettres à côté de lui et lâcha :
« Qu’est-ce que tout cela ? »
« La moitié sont des plaintes exigeant que je vous punisse sur-le-champ, et le reste, ce sont des affaires que je dois régler immédiatement. »
Le Prince héritier, affalé sur son bureau et grommelant, avait l’air nettement plus épuisé qu’il y a quelques jours.
Bien que les méfaits de l’ancien Grand Prêtre Theodore aient été entièrement exposés, cela ne signifiait pas pour autant que ses partisans allaient disparaître du jour au lendemain.
Le remplacement du Grand Prêtre semblait inévitable, mais à mesure que les propos tenus par Arendt lors de la réunion se répandaient, l’hostilité atteignit un niveau sans précédent.
En conséquence, Cantares était accaparé par la nécessité de réprimer toutes les attaques politiques dirigées contre Arendt.
« Personne dans ce palais ne sera aussi décrié que vous. Vous pouvez en être fier. »
« Cela me plaît. Surtout le fait que le travail de Votre Altesse augmente à mesure que ma notoriété et ma renommée croissent simultanément. »
« Haa, j’ai creusé ma propre tombe… Jen. »
Le Prince héritier fit un geste en direction de Jereon, lui aussi enseveli sous les dossiers.
« Oui, Votre Altesse. »
« As-tu entendu ce que ce type racontait ? Occupe-toi de faire les recherches. »
« Très bien. »
Comme s’il attendait cet ordre, Jereon posa tous ses documents et bondit de son siège.
Cantares détestait son aide de camp à cet instant précis, mais il n’y pouvait rien.
Puisqu’il avait laissé un fou en liberté, il devait nettoyer le désordre lui-même.
Les deux hommes quittèrent le bureau ensemble, laissant derrière eux le Prince héritier qui se prenait la tête entre les mains et recommençait à se battre avec ses papiers.
Alors qu’il marchait aux côtés de Jereon, Arendt jeta un regard en arrière.
« Si Votre Altesse est dans cet état, Sa Majesté l’Empereur doit être très occupé également. »
« J’imagine que c’est inévitable. Puisqu’il a décidé de revenir à la politique, la répartition des tâches est une lourde entreprise. »
« Quelle est l’ambiance parmi les officiels de la noblesse ? »
« C’est un peu chaotique, mais tout le monde est tout de même accueillant. Le Duc Lancelot est le plus heureux. »
Lui aussi avait abattu un travail considérable en assistant le Prince héritier après l’abdication de l’Empereur, il ne pouvait donc qu’être ravi de la situation actuelle.
Jereon, qui parlait plus que d’habitude, semblait lui aussi assez joyeux. Il paraissait soulagé d’avoir échappé aux documents que Cantares avait laissés derrière lui.
L’endroit où Jereon conduisit Arendt était une petite bibliothèque située dans un recoin du palais.
Tandis qu’Arendt parcourait du regard la pièce imprégnée de l’odeur des vieux livres, Jereon s’approcha de l’étagère et commença à consulter les registres.
« Une quantité immense de littérature et d’ouvrages arrive au palais chaque année, certains sont donc gérés séparément. Ce que le Prince Llewellyn recherche se trouve probablement en dehors du palais. »
« Pourquoi ? »
« Le prédécesseur de Sa Majesté avait pour passe-temps de collectionner les livres. Après son abdication, il a passé le reste de sa vie dans une villa qu’il avait fait construire hors du palais, et j’ai entendu dire qu’il avait emporté la plupart des livres qu’il avait rassemblés là-bas. »
« Ah… »
Et ce dont ils avaient besoin maintenant, c’était du registre créé au moment de l’exportation du livre.
Peu après, Jereon sortit un vieux livre et commença à le feuilleter.
« Ah, je l’ai trouvé. Environ 200 volumes provenant du Royaume de Nephele… ils sont dans la collection personnelle de Sa Majesté, et il est indiqué que le Roi de Nephele de l’époque les a envoyés en cadeau, accompagnés de livres rares qui étaient conservés au palais royal. »
Peut-être que le livre que le dragon recherchait se trouvait parmi les ouvrages offerts par le roi.
« Ils semblent être sous la garde du domaine du Marquis Henfield désormais. Vous pouvez vous y rendre. J’enverrai une lettre de coopération à l’avance, alors veuillez la transmettre à Warren. »
« Oui. »
Il semblait que les choses allaient se régler ainsi.
« Vous y allez aussi. »
Juste avant de contacter Warren, Cantares, qui avait entendu l’histoire par Jereon, rappela Arendt.
« Pourquoi ? »
« Pourquoi ? Il y a du chaos partout, avec des gens qui essaient de vous mordre. Je m’occuperai de tout avant votre retour, alors faites simplement comme si vous partiez en courtes vacances et disparaissez de ma vue. »
Lorsque le Prince héritier parla avec un visage qui exprimait une fatigue mortelle, Laius, au teint tout aussi pâle, acquiesça avec enthousiasme.
À ce stade, Arendt ne put s’empêcher de ressentir un léger malaise.
« … Que se passe-t-il, bon sang ? »
« Vous n’avez pas besoin de savoir. Nous nous en chargerons, alors partez et revenez. Nous comptabiliserons cela comme des congés payés, alors prenez votre temps, détendez-vous et revenez. Tout ira bien si Warren est avec vous. »
L’expression de Laius, alors qu’il parlait avec insistance sur un ton étrange, n’était pas moins marquée, voire plus, que celle du Prince héritier.
Les répercussions du remplacement du Grand Prêtre étaient bien plus importantes que prévu. Les supérieurs payaient le prix fort pour avoir lâché la bride à leur subordonné dément.
« Eh bien, si vous le dites. »
Bien sûr, il n’était pas du ressort d’Arendt de savoir à quel point ils souffraient.
Ainsi fut décidé le court voyage à l’étranger de l’apprenti chevalier.
Les premiers mots de Warren à Arendt, lorsqu’il sortit avec son modeste bagage, furent :
« Je ne sais pas si tu es aimé ou détesté. »
« Je n’y peux rien. Je suis tellement incroyable. »
« … »
Le loup-garou renonça simplement à répondre à cette réponse insensée qui lui revenait en plein visage.
Warren avait également un paquetage, des frais de voyage et un cheval à sa disposition.
C’était le chef du Groupe Neumann qui, terrifié de le voir arriver tout nu depuis le Royaume de Nephele, lui avait fourni tout le nécessaire.
« Il serait plus rapide de courir sous forme de loup que de monter à cheval. »
« Ça ira. Si le bruit court qu’un loup géant rôde au centre de l’Empire, toutes sortes de chasseurs vont s’y précipiter. »
« … »
« Je me demande si les loups congelés se vendent bien. »
Arendt, laissant Warren sur cette phrase, monta sur son cheval et commença à chevaucher tranquillement en tête.
Même ce mouvement était si fluide que Warren, qui observait depuis l’arrière, dut serrer le poing pour ne pas le brandir.
Warren n’était pas habitué à l’équitation, mais il s’adapta rapidement grâce à ses excellentes capacités physiques.
Warren, chevauchant juste à côté d’Arendt, commença à parler à voix basse.
« Les affaires intérieures de l’Empire sont-elles désormais en ordre, comme tu le souhaitais ? »
« Comme je le souhaitais, cette expression me semble étrange. »
« C’est ce que Llewellyn a dit. Ton travail consiste à éliminer ce qui est gênant et à placer ce qui est utile aux bons endroits. »
Lorsqu’il avait rapporté par le canal de communication que le Grand Prêtre avait été remplacé, Llewellyn avait parlé avec un mélange d’admiration et de soupirs.
Arendt ne confirma ni ne nia.
Warren jeta un coup d’œil à son profil et étira les coins de sa bouche.
« Suis-je classé comme utile ? »
« Au moins, c’est mieux que le vieillard qui ne veut que le pouvoir mais qui ne sait même pas prendre soin de lui-même. »
« Quel honneur. »
Arendt claqua la langue intérieurement en écoutant la voix de Warren.
« Il est inutilement perspicace. »
Comme prévu, Llewellyn, bien qu’un peu agaçant, n’était pas un type facile.
« Il semble que tu aies un objectif clair, il te sera donc difficile de vivre tranquillement à l’avenir. »
Arendt jeta un coup d’œil à Warren, qui lâcha ces mots d’une voix sournoise, puis regarda droit devant lui à nouveau.
« L’objectif est… »
Ce n’était pas totalement faux.
Il voulait une histoire parfaite où le bien triomphe du mal, loin de la tragédie.
Le processus actuel consistait à observer, réviser le script, tordre le scénario et reconstruire la scène.
De cette façon, lui, en tant qu’acteur de soutien, pourrait survivre.
Au début, c’était certainement ainsi…
Il devait lentement l’admettre.
Il n’était pas seulement un acteur de soutien sur cette scène, et plus il intervenait fréquemment dans la narration, plus il risquait de s’éloigner de la survie qu’il avait initialement espérée dans son cachot.
Et, créer le scénario parfait qu’il désirait serait une tâche ridiculement plus difficile qu’il ne l’avait pensé au départ.
Arendt releva les coins de ses lèvres tout en ajustant sa prise sur les rênes.
« Attends un peu. N’oublie jamais que tu me dois la vie. Quand le moment viendra, je te traiterai si bien que tu regretteras d’avoir jamais vécu. »
« Es-tu un démon ou quelque chose comme ça ? Même deux corps ne suffiraient pas. Gérer Llewellyn est déjà bien assez. »
Une réponse revint, sonnant agacée, mais l’expression n’était pas si désagréable.
Ouais, et alors si c’était vraiment difficile ?
C’était satisfaisant de voir le type qui mourait misérablement sous l’épée de Laius dans « Le Chevalier bleu de l’Épée sacrée » grommeler avec indifférence.
On dit qu’il n’y a rien de parfait dans ce monde… mais l’« Arendt » actuel créait quelque chose à partir de rien.
Warren, qui avait été taquiné jusqu’à l’épuisement par un Arendt qui s’ennuyait, était complètement lessivé lorsqu’ils atteignirent le château du Marquis Henfield.
Mais en dehors de cela, ce fut un voyage assez paisible et tranquille, digne du nom de vacances.
Le Marquis envoya un messager pour les accueillir à l’entrée du château à l’avance, juste à temps pour leur arrivée.
Le majordome âgé inclina poliment la tête devant les deux hommes.
« C’est un plaisir de vous rencontrer. Le Marquis Henfield vous attend, je vais donc vous guider immédiatement. »
Comme prévu, c’était la région choisie par le défunt Empereur pour passer le reste de sa vie, et bien qu’elle fût proche du palais, elle conservait une atmosphère rurale et calme.
Le long de la route du château qui sentait l’herbe ancienne, de vieux chevaux tiraient lentement des chariots chargés de paille, et les gens travaillant au sein du château vaquaient également à leurs occupations quotidiennes tranquillement, sans se presser.
« J’ai entendu dire que vous vérifiez la bibliothèque laissée par Sa Majesté l’Empereur. Le Marquis vous y guidera personnellement. »
Le majordome expliqua brièvement d’un ton doux.
Même après sa mort, la villa du défunt Empereur était maintenue propre par le Marquis.
« Ce fut un grand honneur de pouvoir servir Sa Majesté si étroitement. »
Le Marquis Henfield s’était désormais retiré de la politique et menait une vie paisible, mais il était un parent éloigné de l’impératrice du défunt Empereur et sa famille était loyale à la famille impériale depuis des générations.
Comme prévu, le Marquis apparut immédiatement et accueillit chaleureusement Arendt et Warren.
« Bienvenue. J’étais si enthousiaste d’apprendre que nous avions des invités du palais après si longtemps. »
Le Marquis sourit sur son visage ridé.
« Ravi de vous rencontrer. Je m’appelle Arendt von Eckhart des Chevaliers impériaux. Voici Warren du Groupe marchand Neumann. »
Warren, qui regardait Arendt avec des yeux surpris alors qu’il le saluait poliment et courtoisement, reprit soudain ses esprits et inclina la tête en signe de salutation.
« Ravi de vous rencontrer. »
« Son Altesse le Prince héritier vous a envoyé pour une mission personnelle, n’est-ce pas ? Je ferai de mon mieux pour rendre votre séjour confortable. »
Il semble que Jereon tournait autour du pot parce qu’il ne pouvait pas expliquer les détails.
Eh bien, il n’était pas nécessaire de créer des tensions dans un territoire aussi paisible en parlant de dieux maléfiques et de dragons.
« Il faudra peut-être quelques jours pour trouver le livre que Votre Altesse recherche. Serait-il possible pour moi de rester en attendant ? »
« Oui, bien sûr. Je me sens déjà seul, alors j’apprécierais que vous me donniez l’occasion de discuter autour d’un repas. »
Le Marquis Henfield sourit gentiment et acquiesça avec calme.
« Je vais vous y conduire immédiatement. J’ai déjà préparé une voiture pour vous, veuillez me suivre. »
Avant de suivre le Marquis, qui marchait devant d’un pas léger, Arendt donna un coup de coude dans le flanc de Warren.
« Hé, Loup glacé. Reste sur tes gardes. »
« Compris, espèce de bâtard sans vergogne. »
Il n’avait encore rien ressenti de spécial, mais il ne ferait pas de mal d’être prudent.