Chapitre 106
Cette fois encore, Arendt, qui avait consciencieusement dépouillé le Prince héritier de ses possessions, ne hocha la tête avec satisfaction, tel un chat repu, qu’après avoir entendu : « D’accord, j’ai compris ! »
« Oui, vous devriez. »
« Haa… C’est vraiment un type tenace. »
Alors que Cantares parlait en rejetant ses cheveux en arrière, son visage trahissait une certaine lassitude après seulement quelques minutes.
La prêtresse Lumiel esquissa un sourire gêné.
« Tout d’abord… je comprends. Je garderai à l’esprit ce que vous avez demandé, alors je vous prie de venir au temple demain. »
« Oui, merci. »
« Il n’y a pas de quoi. Vous m’avez aidée auparavant. »
Comme on pouvait l’attendre d’une aînée, la prêtresse retrouva rapidement son calme, mais quelque chose continuait de mettre Cantares mal à l’aise.
« Oui. »
« Comment avez-vous découvert cela ? Vous pourriez au moins me dire d’où vient cette information. »
« Votre Altesse. »
Arendt le fixa alors avec un regard ouvertement rusé.
« Si je pouvais vous le dire, croyez-vous que je ferais tout cela ? Il serait bien plus simple de faire un rapport au commandant et de le laisser se débrouiller. »
« Ugh, toux ! Toux ! »
Laius, qui écoutait silencieusement cette remarque impudente dépassant l’imagination, finit par laisser échapper une quinte de toux sèche.
Jereon s’approcha discrètement et lui tendit une tasse de thé chaud ainsi qu’un remède pour l’estomac qu’il avait préparé à l’avance.
Quoi qu’il en soit, Arendt se contenta de fixer le Prince héritier, le visage impassible, tel un masque de fer.
Cantares soupira profondément en se frottant doucement le visage.
« Pourquoi ai-je seulement posé la question ? »
« N’est-il pas temps que vous commenciez à apprendre ? »
L’évitez-vous parce que c’est effrayant, ou l’évitez-vous parce que c’est répugnant ?
La stratégie de devenir ce « type répugnant » à qui personne ne voulait parler avait été l’une des méthodes les plus efficaces depuis le moment où il était arrivé dans ce monde jusqu’à aujourd’hui.
Finalement, après que Cantares eut pris son remède, la conversation s’apaisa quelque peu.
Il était naturel que plus personne ne demande la source de l’information.
« Le nombre de membres du personnel déployés devrait suffire à s’occuper de lui. Cependant, si nous envoyons un tel effectif de combat là-bas sans raison valable, cela ne manquera pas de causer des problèmes diplomatiques. »
Avant toute chose, il s’agissait d’une zone frontalière.
« Mais comme nous ne pouvons pas révéler la raison, nous devons trouver une excuse appropriée. »
« Oui. »
Arendt choisit donc de solliciter le Prince héritier.
Au début, il avait envisagé de s’infiltrer dans les affaires de colportage de Neumann, mais il craignait qu’en cas de conflit armé, il ne rencontre des difficultés avec le pays voisin.
De plus, si l’on apprenait que des chevaliers appartenant à la Famille impériale de l’Empire de Caerleon se trouvaient parmi eux, le tumulte ne ferait que croître.
« Le plus simple est de sélectionner une personne et d’envoyer une délégation dans la zone frontalière pour enquêter. Comme nous ne pouvons pas cacher totalement notre véritable objectif, nous devons trouver quelqu’un d’assez flexible. »
Cantares, perdu dans ses pensées, croisa les bras et leva les yeux au plafond, laissant sa phrase en suspens.
« En réalité, il serait plus commode que j’y aille moi-même, mais j’ai tellement de travail en ce moment qu’il m’est difficile de partir… »
« Dans ce cas, Votre Altesse le Prince héritier. »
Laius avala son remède d’un trait et prit la parole.
« Il y a une personne qui me vient à l’esprit. »
« Qui ? »
« Henry Lou Lancelot, du Département de la Justice. »
Lancelot ?
Arendt pencha la tête à ce nom. Cantares lut l’interrogation sur son visage et répondit.
« Le second fils du Duc Lancelot. Cette personne ferait certainement l’affaire. Il est issu d’une famille influente, mais il n’est pas particulièrement actif politiquement. »
« Votre Altesse, soit dit en passant, je crois savoir que les terres proches de la frontière appartiennent à la famille maternelle du prince. »
Lorsque Jereon, qui écoutait en silence, intervint, Cantares hocha légèrement la tête.
« Alors je devrai le contacter. Je m’en occuperai et je vous tiendrai au courant une fois que ce sera réglé. »
« Oui, merci. »
Arendt hocha la tête sur un ton qui n’avait rien de reconnaissant.
Juste un coup.
Le poing de Cantares se serra une fois, puis se desserra.
En fait, ce qui était le plus agaçant, c’était que même s’il décidait de l’attaquer, il ne pouvait même pas toucher le col de la chemise de cet individu.
Henry Lou Lancelot.
Alors qu’il arpentait la route principale, Arendt méditait sur ce nom.
À en juger par le fait qu’il n’en avait aucun souvenir, il semblait qu’il n’ait pas été mentionné du tout dans « Le Chevalier Bleu de l’Épée Sacrée ».
Au vu des réactions de Laius, qui avait immédiatement évoqué ce nom lorsqu’il avait dit chercher la bonne personne, et de Cantares, qui l’avait accepté sans la moindre objection, il semblait jouir d’une certaine popularité.
« Alors, il ne devrait pas y avoir de problème. »
Car le jugement de l’un comme de l’autre était digne de confiance.
Il décida de ne pas s’en soucier davantage et tourna son regard vers les informations qu’il venait de recevoir de la prêtresse Lumiel.
La pile de documents dans ses bras était assez lourde.
L’un était un livre contenant les doctrines que tous les prêtres de l’Empire étudiaient lorsqu’ils entraient pour la première fois sur la voie de la foi, et l’autre était un rapport sur l’état des temples répartis à travers l’Empire.
La doctrine était remplie de récits sur l’héroïsme du premier empereur, le Khan, d’histoires sur les prêtres vénérés comme des saints, et de règles régissant l’ensemble du Temple de la Lumière.
« …C’est agaçant. »
Devait-il vraiment tourner autour du pot alors qu’il dit : « Vivons bien » ?
Alors qu’il parcourait grossièrement le texte, ses yeux furent soudainement attirés par une phrase.
Ce monde est créé en harmonie par l’agencement de grands êtres.
Harmonie, équilibre.
C’était également un point important que la prêtresse Lumiel avait souligné à un moment donné.
Même les groupes religieux comptant peu de fidèles étaient clairement respectés, et les dieux qu’ils vénéraient étaient également reconnus comme de grands êtres.
Cependant, il était indéniable que Luce exerçait une influence particulièrement forte.
Il n’était pas étrange que les forts établissent les règles et se placent au-dessus de tous pour régner sur le monde. Si le principe de la survie du plus apte était appliqué, on pourrait dire qu’il s’agit aussi d’un type d’harmonie…
« Tsk, l’harmonie dans la société est-elle seulement possible ? »
Que ce soit dans ce monde ou dans celui où il vivait à l’origine, une société où se rassemblaient de nombreuses créatures capables de penser et de parler était vouée au chaos.
Un monde pacifique était une illusion qui n’existait pas, car la société n’était pas une pièce de théâtre suivant un script.
« C’est incomparable au niveau des accidents qui se produisent sur scène. »
On dit que la paix fut instaurée après que les esprits maléfiques furent chassés par les mains d’un héros, mais finalement, les fantômes du passé rampent lentement hors de l’ombre pour tenter de renverser le monde, et c’est là la situation actuelle.
Tsk, il posa le livre et regarda devant lui. Il vaudrait mieux retourner au dortoir et réfléchir à tout cela plus tard.
Au moment où il s’apprêtait à ouvrir le rapport relativement fin, Arendt sentit des yeux posés sur lui.
Il leva instinctivement la tête et croisa le regard d’un homme qui le fixait intensément.
Ce visage impassible, mais visiblement embarrassé, ne lui était pas inconnu.
Il avait des cheveux cramoisis, une stature imposante comparable à celle de Laius, et une peau pâle.
Alors qu’il fouillait dans sa mémoire, son nom lui revint immédiatement à l’esprit.
Arcus von Eckhart.
« Tsk. »
Il fit volte-face et s’éloigna en boitant. C’était comme s’il avait vu quelque chose qu’il n’aurait absolument jamais dû voir.
Arcus, ne s’attendant peut-être pas à ce qu’Arendt réagisse ainsi, s’approcha rapidement et lui barra la route.
« Attends une minute. »
Mais Arendt n’était pas devenu chevalier par hasard. Alors qu’il le dépassait d’un mouvement fluide, Arcus, impatient, tendit la main et saisit l’épaule de son frère.
« Tu n’entends pas que je te dis d’attendre ? »
“…!”
Il ne put s’empêcher de froncer les sourcils et de se retourner.
Ce n’est qu’alors qu’Arcus eut le temps de soupirer de soulagement en voyant le regard de son jeune frère se poser sur lui, avant de se sentir à nouveau décontenancé.
« Pourquoi me saisis-tu ? »
« Tu… »
« Je crois que c’était le Comte, et non moi, qui avait suggéré de rompre les liens en premier. »
Arendt fronça les sourcils et cracha ces mots avec irritation.
« Tu étais présent, et je pense qu’il n’y a plus rien à dire entre nous désormais. »
La voix, qui utilisait des formules de politesse sans même mentionner le père ou le frère, était inhabituellement froide.
« Lâche-moi ? C’est là que se trouve la blessure. »
« Hein ? Oh, d’accord. Désolé. »
Lorsqu’Arcus reprit soudainement ses esprits et le lâcha, Arendt tapota l’endroit où sa main avait touché.
« Si tu n’as rien à me dire, je m’en vais. Je suis occupé. »
Arendt dépassa rapidement Arcus, sans même se demander pourquoi son frère, qui aurait dû se trouver sur les terres du Comte, était ici.
Incapable de trouver le courage de le retenir à nouveau, Arcus ne put que regarder le dos de son frère s’éloigner.
À cet instant, quelqu’un parla derrière lui.
« Que fais-tu planté là ? Arcus. »
« Uh ? »
Lorsqu’il se retourna, un visage familier attira son attention.
L’expression d’Arcus s’adoucit alors légèrement.
« Henry. »
Henry Lou Lancelot.
Il était presque la seule personne qu’Arcus pouvait qualifier d’ami.
« Je me demandais qui tu regardais, c’était Sir Arendt. »
Le jeune homme nommé Henry remarqua également le dos d’Arendt qui s’éloignait.
Arcus demanda, d’un ton complexe.
« Vous vous connaissez ? »
« Nous ne sommes pas personnellement liés. C’est la deuxième personne la plus célèbre du palais après Sir Laius. Je ne l’ai vu que de loin à quelques reprises. »
Comme Arendt courait toujours à travers le palais et que son apparence était assez frappante, il était inévitable que les gens le remarquent.
« Et comme mon père s’y intéressait beaucoup, j’ai entendu diverses histoires à son sujet. Il a dû être très actif. Cette fois, il s’est infiltré dans les lignes ennemies pour obtenir des informations et a pris la tête de l’opération de répression. »
« …D’accord. »
L’expression d’Arcus se durcit à nouveau.
Henry jeta un coup d’œil au visage de son ami et ricana.
« Vous êtes en très mauvais termes ? »
« Ce n’était pas une très bonne relation pour commencer. »
Arcus, qui répondit d’un ton complexe, vérifia à nouveau l’autre côté de la rue. Le dos d’Arendt avait déjà disparu.
« Il est naturel qu’il me repousse. Quand il a eu vraiment besoin d’aide, c’est sa famille qui l’a rejeté. »
« Hein ? Tu sembles en être conscient, hein ? »
« … »
Face au regard froid qui répondit à la plaisanterie qu’il avait lancée avec désinvolture, Henry détourna les yeux, gêné.
« Ça ne semble pas si mal, même maintenant. Sir Arendt a établi sa position au palais à sa manière… Bien sûr, ses méthodes sont un peu voyantes. Il y a des enfants de nobles qui deviennent indépendants de leur famille de cette façon. »
« Tu fais ça exprès, maintenant ? »
« Je me suis fait prendre ? »
Héhé, le visage souriant d’Henry ne semblait pas aussi innocent qu’il y paraissait au premier abord.
Il était clair qu’il appuyait délibérément là où ça faisait mal.
Arcus laissa échapper un court soupir et regarda à nouveau de l’autre côté de la rue.
« …Je sais très bien qu’il est honteux d’agir ainsi maintenant. »
« Alors pourquoi ne pas simplement le laisser tranquille ? J’ai entendu dire par mon père qu’il a une personnalité très excentrique que même Son Altesse le Prince héritier ne peut parfois pas gérer. »
Le visage du Duc Lancelot, qui riait joyeusement en parlant ainsi, lui revint à l’esprit. Le mot excentrique n’avait probablement pas qu’une connotation négative.
« On ne peut rien y faire si tu es inquiet parce que vous êtes parents par le sang, mais le Comte lui-même a dit qu’il couperait les ponts avec lui… Il semble étrange que tu interviennes sans raison. Surtout, je ne pense pas que Lord Arendt en sera très heureux. »
« Je sais. »
Quand Arendt fut jeté dans la prison glaciale, personne ne lui tendit une main chaleureuse.
« Il a dû se sentir trahi. »
C’était comme ça depuis le début. Le Comte n’avait fait que repousser Arendt, et Arcus n’avait pas non plus eu le courage de tendre la main à son jeune frère errant.
Mais ce n’est qu’après que les choses eurent tourné ainsi qu’il le réalisa vaguement.
Une conversation qu’ils avaient eue un jour lui revint vivement.
« N’as-tu aucune dignité, frère ? Tu as parlé pour ton père tout ce temps. »
Les remarques acerbes d’Arendt n’étaient pas fausses du tout.
Il savait que c’était impudent, mais si seulement il pouvait réparer cela maintenant.
« …Pourtant, j’aimerais avoir une vraie conversation au moins une fois. »
La seule chose que l’on pouvait ressentir en observant son profil alors qu’il récitait ces mots calmement, c’était la sincérité.
Henry, qui fixait son ami avec perplexité, le suivit et tourna son regard vers l’endroit où Arendt avait disparu.
« Ouais, eh bien. J’espère que ça se passera bien. »
Il était loin de se douter que peu de temps s’écoulerait avant qu’il ne puisse voir ce souhait se réaliser.