Chapitre 282
Chapitre 282 - Bilbao, encore
Traduction: Moonkissed
Krösche ne répondit pas.
Hardung se tourna vers lui, le visage tendu.
« Ce n’est pas la décision elle-même qui me dérange, précisa-t-il, mais le timing. »
Il marqua une courte pause avant de poursuivre.
« Honnêtement, je ne pense pas que ce soit le meilleur moment pour le vendre. »
Preuß haussa un sourcil, mais ne dit encore rien.
Hardung s’adossa à sa chaise.
« Si on garde Lukas une année de plus, reprit-il d’un ton pensif, une saison complète en Bundesliga, de l’exposition en Ligue des champions, une année supplémentaire de développement… sa valeur pourrait encore grimper. Beaucoup. Ce qu’on voit aujourd’hui n’est peut-être même pas son pic de valeur sur le marché. »
Krösche se frotta une nouvelle fois le front, mais resta silencieux.
Preuß finit par se pencher légèrement en avant, son expression calme contrastant avec l’inquiétude de Hardung.
« Il y a un dicton de chez moi », dit-il doucement.
Hardung lui jeta un regard.
« Mes grands-parents le répétaient tout le temps quand j’étais petit. »
Preuß haussa légèrement les épaules.
« Un oiseau dans la main vaut mieux que dix mille dans la nature. »
La pièce retomba dans le silence.
Preuß écarta légèrement les mains.
« On sait ce qu’il vaut aujourd’hui, poursuivit-il. Les offres sont déjà sur la table. Personne ne peut garantir ce qui arrivera la saison prochaine. Une blessure. Une baisse de forme. Des circonstances différentes. Le football change vite. »
Hardung secoua faiblement la tête, mais ne l’interrompit pas.
Preuß conclut calmement :
« Pour l’instant, l’oiseau est dans notre main. »
Un nouveau silence suivit.
Hardung regarda Preuß, puis Krösche, étudiant leurs visages pendant quelques secondes.
La décision avait déjà été prise.
C’était évident.
Finalement, il soupira.
« Très bien, dit-il avec résignation. Si c’est la direction qu’on prend, alors on planifie en conséquence. »
Il repoussa légèrement sa chaise et se redressa.
« Je vais commencer à coordonner les choses en partant du principe que Lukas sera vendu cet été. »
Krösche hocha lentement la tête.
La pièce retomba une nouvelle fois dans le silence, chacun étant désormais pleinement conscient que la décision qu’ils venaient de mettre en mouvement allait façonner l’avenir du club.
Et peut-être aussi celui d’un garçon de seize ans qui ignorait encore complètement que le sol sous sa carrière avait déjà commencé à bouger.
***
Le vol charter en provenance de Francfort atterrit à l’aéroport de Bilbao peu après 10 heures, le dimanche matin.
La descente avait été calme.
La plupart des joueurs portaient leurs écouteurs, certains regardant par le hublot les collines verdoyantes du Pays basque défiler sous les ailes de l’avion, d’autres somnolant à moitié après le départ matinal d’Allemagne.
Lukas avait à peine prononcé un mot pendant le vol.
Pas parce que quelque chose n’allait pas.
Simplement parce que la réalité de leur destination commençait enfin à s’imposer à lui.
Une finale européenne.
Dans trois jours.
Lorsque la porte de l’avion s’ouvrit, l’air doux de l’Atlantique entra immédiatement dans la cabine.
Il faisait sensiblement plus doux qu’à Francfort.
La fin du mois de mai à Bilbao apportait cette douceur côtière particulière, autour de 20 °C, avec une légère brise salée venue du golfe de Gascogne.
Et avant même que les joueurs ne posent un pied sur le tarmac, ils l’entendirent.
Du bruit.
Des supporters.
Beaucoup de supporters.
La sécurité escorta l’équipe à travers la sortie privée de l’aéroport, mais même là, une foule s’était déjà massée derrière des barrières.
Des écharpes rouges et blanches étaient partout.
Des supporters de l’Athletic Bilbao qui n’avaient manifestement pas oublié ce qui s’était passé quelques semaines auparavant en quarts de finale.
Lorsque Lukas franchit les portes de l’aéroport, son sac à dos jeté sur une épaule, la réaction fut immédiate.
Quelques applaudissements.
Quelques sifflets.
Et surtout pas mal de huées.
Un supporter de Bilbao cria quelque chose en espagnol qui fit éclater de rire Larson à côté de lui.
« Je suis presque sûr qu’il vient de dire que t’as ruiné sa vie », marmonna Larson.
Lukas esquissa un sourire, mais continua de marcher vers le bus de l’équipe, levant brièvement la main vers les supporters de Francfort qui avaient fait le déplacement en avance.
Parmi les fans de Bilbao, on pouvait également apercevoir quelques écharpes de l’Eintracht.
Un petit groupe d’Allemands était déjà sur place et chantait bruyamment.
« Eintracht ! Eintracht ! »
Même si la finale n’avait lieu que dans quelques jours, la ville avait déjà commencé à se transformer.
Le bus de l’équipe avançait lentement dans les rues de Bilbao, escorté par des motos de police qui se faufilaient dans la circulation.
À travers les vitres teintées, les joueurs pouvaient voir les signes partout.
Des drapeaux allemands suspendus aux balcons.
Des maillots de Tottenham dans les rues.
Des pubs déjà remplis à midi.
Des touristes.
Des supporters.
Des amateurs de football neutres venus simplement parce qu’une finale européenne avait lieu ici.
L’atmosphère était totalement différente de celle qu’ils avaient connue lors de leur précédent déplacement à Bilbao pour affronter l’Athletic.
Cette fois-là, c’était du travail.
Aujourd’hui, ça ressemblait à un événement.
Partout où ils regardaient, des bannières annonçaient la finale.
UEFA Europa League Final – San Mamés.
Larson se pencha en avant sur son siège et regarda par la fenêtre.
« La ville est déjà devenue folle », murmura-t-il.
Sur le siège de l’autre côté de l’allée, Ansgar Knauff expira lentement.
« Trois jours », dit-il à voix basse.
***
Le bus de l’équipe finit par tourner sur l’avenue longeant la rivière Nervión et s’arrêta devant la façade vitrée et moderne du Gran Hotel Domine Bilbao.
Le bâtiment se trouvait directement en face du célèbre musée Guggenheim, son architecture contemporaine reflétant le soleil du matin sur la pierre polie et le verre.
La sécurité avait déjà entièrement bouclé l’entrée.
Des barrières métalliques bordaient la rue.
Les supporters se pressaient derrière elles, agitant écharpes et téléphones.
À mesure que les joueurs descendaient du bus les uns après les autres, le bruit augmentait.
Certains supporters de Francfort recommencèrent à chanter.
« SGE ! SGE ! SGE ! »
Les flashes crépitaient tandis que les équipes de télévision filmaient leur arrivée.
Lukas abaissa un peu plus sa casquette et suivit le groupe à l’intérieur du hall, où des officiels de l’UEFA les attendaient déjà.
L’intérieur du Gran Hotel Domine semblait particulièrement élégant et silencieux comparé au chaos extérieur.
Sols en marbre.
Éclairage tamisé.
Un immense escalier sculptural traversant le centre du hall comme une œuvre d’art moderne.
La délégation de Francfort s’était vu attribuer trois étages entiers, entièrement coupés des autres clients.
La sécurité de l’UEFA contrôlait les ascenseurs.
Aucun membre du public ne pouvait atteindre l’équipe.
Une fois les portes de l’ascenseur refermées, Larson expira enfin.
« Bon, dit-il. Là, ça devient réel. »
Knauff hocha lentement la tête.
« Beaucoup trop réel. »
Après avoir déposé leurs affaires dans leurs chambres, les joueurs se regroupèrent dans l’une des salles de conférence de l’hôtel que l’UEFA avait transformée en espace tactique et de briefing.
L’atmosphère était étrange.
De l’excitation.
Des nerfs.
Une certaine incrédulité.
Pour certains joueurs, ce serait le plus grand match de leur carrière.
Knauff était assis, les coudes posés sur les genoux, les yeux fixés sur le sol.
Larson était adossé à sa chaise, frottant nerveusement ses mains l’une contre l’autre.
« C’est complètement dingue », marmonna Larson.
Knauff acquiesça.
« Ma première finale européenne », dit-il doucement.
De l’autre côté de la salle, plusieurs joueurs semblaient tout aussi tendus.
Uzun faisait défiler son téléphone sans réellement lire quoi que ce soit.
Un autre joueur faisait rebondir nerveusement sa jambe.
C’était le genre de pièce où tout le monde essayait d’avoir l’air parfaitement normal alors que les cœurs battaient beaucoup trop vite.
Puis une voix calme s’éleva près de l’avant de la salle.
« Détendez-vous. »
Les têtes se tournèrent.
Kevin Trapp se tenait là, les bras croisés.
Le capitaine de Francfort connaissait déjà cette situation.
En 2022, lorsque l’Eintracht Francfort avait surpris l’Europe entière et remporté la Ligue Europa à Séville.
Il parcourut du regard les jeunes joueurs présents dans la pièce.
« Je sais à quoi vous pensez tous, dit calmement Trapp. Vous imaginez le stade. Le bruit. La pression. »
Quelques joueurs laissèrent échapper des rires nerveux.
Trapp haussa les épaules.
« Ce n’est qu’un autre match de football. »
Personne ne le croyait.
Il esquissa un léger sourire.
« Mais le truc, poursuivit-il, c’est justement de le traiter comme tel. »
Il marcha lentement à travers la pièce.
« En 2022, la moitié d’entre nous était terrifiée avant la finale, admit-il. Mais dès que l’arbitre a sifflé le coup d’envoi… c’était juste onze contre onze. »
Il jeta brièvement un regard vers Lukas, puis revint aux autres.
« Le jeu ne change pas simplement parce que le trophée est plus gros. »
L’atmosphère de la pièce se détendit légèrement.
Knauff se laissa aller contre son dossier.
Larson arrêta enfin de remuer nerveusement la jambe.
Trapp frappa une fois dans ses mains.
« Alors profitez de cette semaine, dit-il. Vous n’en vivrez pas beaucoup comme celle-ci. »