Chapitre 204
Chapitre 204 - La presse
Traduction: Moonkissed
La salle de rédaction du Frankfurter Allgemeine Zeitung était inhabituellement agitée ce matin-là, même pour un lundi. Les téléphones sonnaient dans tout le bureau ouvert, les claviers cliquetaient sans relâche et le bourdonnement des journalistes discutant de leurs pistes remplissait l'air comme des parasites. À un bureau dans un coin près des grandes fenêtres était assise Helena Möller, l'une des correspondantes sportives les plus perspicaces du journal, jeune, ambitieuse et réputée pour dénicher les scoops que les autres journalistes négligeaient.
Elle était penchée en avant sur sa chaise, parcourant son ordinateur portable avec l'intensité de quelqu'un qui sait qu'un gros titre pourrait faire décoller sa carrière. Sa boîte mail était vide, ses appels téléphoniques de la dernière heure n'avaient abouti qu'à des ragots sans intérêt, et elle commençait à sentir cette frustration familière lui monter aux épaules.
C'est alors que quelque chose sur son écran attira son attention.
Un article de Marca. Le titre était en gras, centré, criard.
« L'Atlético surveille Lukas Brandt, le jeune prodige de la Bundesliga — le club est pressé de se décider après l'offre de 77 millions d'euros + 8 millions d'euros de Manchester City. »
Helena s'arrêta. Elle se pencha pour mieux voir. Elle lut chaque ligne. Deux fois.
À ce moment-là, un collègue qui passait par là ralentit, les sourcils levés.
« Toujours sur l'affaire Brandt ? » demanda-t-il en s'arrêtant à côté de son bureau.
Helena haussa les épaules mais garda les yeux rivés sur l'écran. « Difficile de ne pas l'être. Il a 16 ans et entraîne Francfort à travers l'Europe comme s'il faisait cela depuis une décennie. Il ne joue en équipe première que depuis trois mois et demi. »
« C'est fou, honnêtement. Et dire que Darmstadt l'a laissé partir l'année dernière », dit son collègue en secouant la tête. « C'est toujours la partie la plus étrange de toute cette histoire. Aucune académie en Allemagne ne laisse partir un enfant qui finit comme ça. »
Les doigts d'Helena se figèrent au-dessus de son clavier.
Son collègue ne le remarqua pas. Il sourit, tapota son bureau et continua son chemin.
Mais cette phrase continuait de résonner dans son esprit.
« Aucune académie en Allemagne ne laisse tomber un enfant qui finit comme ça. »
Elle se rassit lentement. Quelque chose dans ce détail — Darmstadt l'avait laissé tomber pour qu'il devienne une star en quelques mois — lui semblait anormal. Pas seulement inhabituel. Anormal. Et les choses anormales cachaient souvent une vérité enfouie. Une vérité enfouie signifiait des histoires qui font des carrières.
Son instinct s'est enflammé comme une allumette.
Il y a quelque chose là-dessous. Il doit y avoir quelque chose là-dessous.
Helena ferma l'article du Marca et ouvrit un document vierge. Elle tapa une ligne :
ENQUÊTER : Pourquoi le SV Darmstadt 98 a-t-il renvoyé Lukas Brandt ?
Son pouls s'accéléra sous l'effet de l'excitation. Peut-être devrait-elle se rendre à Darmstadt après le déjeuner, commencer à poser des questions à l'académie, fouiller dans les archives, parler aux anciens entraîneurs. Si elle parvenait à découvrir un scandale caché, ou même une pièce manquante du puzzle, ce serait l'histoire que tous les médias allemands s'arracheraient.
Mais avant qu'elle ait pu rassembler ses affaires, son téléphone se mit à vibrer avec insistance.
Klaus (CONTACT POLICIER) s'afficha à l'écran.
Sa dernière source au sein de la police, surmenée, sous-payée et excellente pour divulguer des informations, n'appelait jamais à moins qu'il ne se passe quelque chose d'important.
Elle répondit immédiatement. « Klaus ? »
« Helena », dit-il d'une voix basse, urgente, étouffée, comme s'il s'était éloigné des autres. « Si tu veux faire la une aujourd'hui, viens au Polizeipräsidium Frankfurt am Main. Tout de suite. »
Elle se redressa. « Que s'est-il passé ? »
« Lukas Brandt est ici. Avec son agent. Et son père. » Il marqua une pause. « La presse n'est pas encore là. »
Son cœur se mit à battre à tout rompre.
« Tu es sûr ? » demanda-t-elle en attrapant son sac.
« À cent pour cent. Si tu te dépêches, tu auras le scoop avant tout le monde. »
Helena referma son ordinateur portable si vite que le bruit fit se retourner tout le monde dans la pièce.
Elle passa son sac en bandoulière.
« J'y vais », dit-elle.
Et elle ne quitta pas la salle de rédaction en marchant, mais en courant.
* * *
Au moment où Helena sortit précipitamment du taxi devant le siège de la police de Francfort, elle avait déjà sorti son badge de presse, qu'elle avait accroché à sa veste de manière à ce qu'il rebondisse légèrement contre sa poitrine tandis qu'elle gravissait les marches à toute vitesse. Sa source, un Officier avec lequel elle avait noué une amitié professionnelle au fil des ans, l'attendait juste derrière les portes vitrées. Il lui fit signe de s'approcher discrètement, comme s'il craignait que quelqu'un d'autre puisse l'entendre.
«Tu es arrivée vite », murmura-t-il.
« J'ai couru », répondit Helena, légèrement essoufflée. « Que se passe-t-il ? Vous avez dit que Lukas Brandt était à l'intérieur ? »
« C'est exact », répondit l'officier en jetant un coup d'œil autour de lui. « Il est venu avec son père et son agent. Il s'agit d'une tentative de chantage. Une photo est en jeu. C'est sérieux. »
Elle haussa les sourcils et son cœur se mit à battre plus fort. « Du chantage ? Quel genre de photo ? »
Il haussa les épaules. « Je ne l'ai pas vue. Mais quoi qu'il en soit, ils disent qu'elle fait déjà partie des preuves de la police. Ils sont venus identifier le suspect. »
Avant qu'elle n'ait pu poser d'autres questions, la radio de l'officier grésilla. Une voix l'appelait à l'intérieur du bâtiment. Il s'excusa, laissant Helena pratiquement vibrer d'impatience. Elle se dirigea immédiatement vers l'entrée, se positionnant près des marches extérieures où toute sortie la mènerait.
Elle n'eut pas à attendre longtemps.
Lukas émergea des portes vitrées, flanqué de Marco et Javi. Tous trois avaient l'air tendus : Marco, la mâchoire crispée par l'irritation professionnelle, Javi observant attentivement son fils, tandis que Lukas gardait la tête baissée, la capuche relevée, comme quelqu'un qui aurait voulu que le sol l'engloutisse avant que quelqu'un ne le reconnaisse.
Mais il était déjà trop tard. Deux journalistes locaux étaient apparus comme par enchantement, de grosses caméras suspendues au cou. Un troisième arriva en courant sur le trottoir, et en quelques secondes, le filet se transforma en torrent : d'autres journalistes se précipitèrent, alertés par le même murmure anonyme qu'Helena avait entendu.
Elle s'avança immédiatement, se positionnant avec l'instinct de quelqu'un qui avait déjà fait cela cent fois. Les journalistes se pressèrent autour d'eux, leurs micros s'étirant comme des tiges métalliques vers le trio.
« Lukas ! Lukas ! Que s'est-il passé à l'intérieur ? »
« Est-il vrai que vous avez été victime d'une tentative d'extorsion ? »
« Quel type de photo a été utilisé ? »
Les questions fusaient, se chevauchant jusqu'à former un mur de bruit. Marco tenta de guider Lukas vers la voiture garée à proximité, mais la foule se resserra autour d'eux. Helena savait que c'était le moment ou jamais : une question claire et précise pouvait trancher le chaos.
Elle éleva brusquement la voix.
« Lukas ! Quelle était la photo avec laquelle le suspect a tenté de vous faire chanter ?! »
Cela fonctionna. Lukas s'arrêta de marcher. Toutes les autres voix s'éteignirent dans un silence stupéfait tandis que tous les microphones se tournaient vers lui. Marco se raidit, réalisant trop tard que Lukas était sur le point de répondre.
Le garçon leva la tête, le regard fixe malgré la pression.
« C'était une photo de moi et de ma petite amie. »
La réaction fut instantanée, électrique. La foule retint son souffle, plusieurs journalistes parlèrent en même temps, sous le choc, certains trébuchèrent même en arrière comme s'il les avait physiquement poussés.
« Sa petite amie ? »
« Depuis quand ? »
« Est-elle connue ? »
« Le club est-il au courant ? »
Les questions fusèrent si rapidement qu'il pouvait à peine comprendre ce que les journalistes demandaient.
Mais avant qu'un autre mot ne puisse lui échapper, Marco reprit le contrôle. Il posa une main ferme sur le bras de Lukas.
« Ça suffit », dit Marco d'un ton sec. « Lukas, va à la voiture avec ton père. »
Javi guida immédiatement son fils, le protégeant de son corps tandis qu'ils se faufilaient à travers la foule vers le véhicule avec l'aide d'un officier de police. Mais Marco resta en arrière, se tournant vers la tempête de microphones avec le genre de calme que tous les agents finissent par apprendre à feindre.
« Mesdames et messieurs », dit-il d'une voix qui tranchait avec le bruit ambiant, « mon client est victime d'un acte criminel. Nous avons fourni toutes les informations nécessaires aux autorités. Veuillez comprendre qu'il s'agit d'une enquête en cours et que nous ne divulguerons pas d'autres détails tant que la police n'aura pas publié son communiqué officiel. »
« Mais M. Karsten... ! »
« La petite amie est-elle... ? »
« Y avait-il un autre motif... ? »
« Le club a-t-il réagi... ? »
Il leva la main pour les faire taire et continua.
« Lukas ne fera plus aucun commentaire pour le moment. Il se concentre sur le football et sur le match de Ligue Europa de jeudi. Je vous demande de respecter sa vie privée et celle de la jeune femme impliquée. Merci. »
Sur ces mots, il se détourna et se dirigea vers la voiture, fermant la porte derrière lui juste au moment où une nouvelle vague de journalistes arrivait, essoufflée, sur les lieux.
Dès que la voiture démarra, Helena se précipita vers le trottoir à côté du bâtiment. Elle s'assit sur le béton, son ordinateur portable posé sur ses genoux, ses doigts volant sur le clavier. Son esprit était en mode journaliste à fond — rapide, analytique, impitoyable.
Son titre se forma instantanément, en gras sur la page blanche :
LUKAS BRANDT ET SA PETITE AMIE : VICTIMES DE CHANTAGE
Elle n'hésita pas, pas même une seconde. Ses rédacteurs en chef voulaient de la rapidité, de la précision et du punch. Elle était sur le point de leur offrir les trois.
Elle tapait comme une machine tandis que le commissariat s'agitait autour d'elle, le chaos se déployant derrière les portes, les journalistes appelant leurs rédacteurs en chef, les équipes de tournage s'installant pour les prises de vue en direct. On se serait cru à l'épicentre d'une tempête qui se préparait, et Helena était déterminée à être la première à diffuser le tonnerre.
En quelques minutes, son article était terminé, vérifié et envoyé.
La nouvelle était tombée.
La mèche était allumée.
Et le monde du football tout entier allait bientôt s'embraser.