Chapitre 586
« … Du sang de monstre ? »
« Oui. »
À la question qu’Alon répétait, comme s’il voulait s’en assurer une nouvelle fois, Reinysius hocha calmement la tête.
« Comme je vous l’ai déjà dit, au début, je n’en étais pas certain. Le monde de l’autre côté était entremêlé de nombreux éléments incertains, du moins d’après ce que j’ai pu déterminer. Cependant, dès que j’ai constaté que seul l’emplacement d’Evan avait changé plus de deux fois, j’en ai eu la certitude. »
« Celui qui interfère avec Evan possède du sang de monstre ? »
« Oui. »
Reinysius le confirma.
« Vous l’avez dit vous-même la dernière fois, n’est-ce pas ? Le pouvoir obtenu de l’autre côté venait du sang des monstres. »
« Et c’est ce qui vous a mené à cette conclusion ? »
« Comme vous le savez déjà, seule la puissance incompréhensible du sang des monstres peut maîtriser ce monde de l’autre côté. Et si, dans un tel endroit, seul l’emplacement d’Evan a changé, cela ne peut signifier qu’une seule chose. »
« … »
Alon laissa échapper un grognement discret.
Car le raisonnement de Reinysius ne présentait effectivement aucune faille.
Le problème, cependant, c’était que…
« … Alors tous ceux qui possèdent le pouvoir du sang des monstres deviennent suspects. »
Alon connaissait pas mal de gens qui possédaient le pouvoir du sang des monstres.
Rien qu’à l’heure actuelle, plusieurs rois de ce monde avaient reçu le pouvoir du sang des monstres du Chercheur.
Pourtant, Reinysius secoua fermement la tête.
« Si vous vous inquiétez pour ceux qui ont reçu le pouvoir du sang des monstres de ce Chercheur, inutile de vous en soucier. »
« … Pourquoi ? »
« Ils n’ont pas assez de pouvoir pour manipuler ce monde de l’autre côté. »
Alon prit un instant un air perplexe, puis laissa échapper un « Ah » discret.
À bien y réfléchir, il avait déjà vu les deux princesses impériales venues de l’Empire.
« Alors… »
« Oui. Celui qui interfère avec le repérage d’Evan n’est probablement pas quelqu’un comme eux, mais plutôt la personne qui a conçu ce monde de l’autre côté. »
Après un instant de réflexion, Reinysius ajouta :
« Bien sûr, il est aussi possible qu’Evan lui-même échappe au repérage. Après tout, même le Pied qui traverse le passé ne pouvait que localiser sa position, sans jamais parvenir à le rattraper. Mais… »
« Evan n’a aucune raison d’essayer délibérément d’échapper au repérage. »
« En effet. Il ne reste donc naturellement qu’une seule conclusion. »
« Le concepteur… »
Alon poursuivit à voix basse :
« Est-il possible de savoir qui a créé ce monde de l’autre côté ? »
« Malheureusement, non. Il nous faut déjà déployer tant d’efforts pour suivre chaque individu à l’intérieur de ce monde. Dans ces conditions, repérer quelqu’un qui peut s’y déplacer librement serait impossible. »
Alon laissa échapper un soupir, épuisé rien qu’à cette idée.
« Il n’y a donc aucun moyen ? »
« Pour l’instant, non… Mais attendez encore un peu. Je mène actuellement une nouvelle expérience. »
« Quel genre d’expérience ? »
« En fait, je suis en train de créer un nouvel artefact à partir de la structure du Pied qui traverse le passé. »
« Un nouvel artefact ? »
« C’est exactement ce que ça signifie. Comme vous le savez, le Pied qui traverse le passé est essentiellement un émetteur. Or, de notre point de vue, en tant que pisteurs, nous n’avons pas vraiment besoin d’établir une connexion avec l’autre côté. »
En somme, il fabriquait un artefact spécialisé uniquement dans le repérage.
« Une fois terminé, il nous donnera forcément des résultats, d’une manière ou d’une autre. La vitesse de repérage sera sans commune mesure avec celle du Pied qui traverse le passé. Je vous serais donc reconnaissant d’attendre encore un peu. »
Reinysius haussa légèrement les épaules.
Alon hocha la tête.
« … Compris. Je vous suis toujours reconnaissant. »
« Ce n’est rien. »
Reinysius ajouta avec un léger sourire :
« Quoi qu’il en soit, je veillerai à vous remettre l’artefact demandé d’ici demain. »
####
Le lendemain.
Comme promis, Reinysius remit l’artefact à Alon au bout d’une seule journée.
Peu après, Alon monta sur le dos de Basiliora.
« Soyez prudent, mon seigneur ! »
« Parrain ! »
« Maître ! Si ça tourne mal, vous savez quoi faire, pas vrai ?! »
Les autres saluèrent Alon avec enthousiasme, comme s’ils attendaient ce moment depuis longtemps. Il leur adressa à chacun un signe de tête.
« Tout le monde, suivez le plan. »
« D’accord. »
« Compris ! »
Après ces derniers mots, Alon s’éleva dans les airs avec Basiliora et reprit la direction de Rosario.
Il avait quelque chose à faire avant de franchir la frontière de l’Empire.
Et, la première nuit après son départ pour Rosario…
« … Beuuuh… »
« … »
« … »
Alon et Penia observaient d’un air plutôt étrange Deus, assis dans un coin du campement, la tête basse.
Le visage d’un bleu livide, il appuyait le front contre une racine d’arbre.
« … Ça va ? »
« Bien sûr que ça va… Beuuuh ! »
À peine Alon eut-il posé la question que Deus tenta de répondre, avant de baisser aussitôt la tête et de vomir avec violence.
Alon et Penia échangèrent un regard perplexe.
« … Euh… Je ne m’attendais vraiment pas à ça. »
« En effet. »
« Le mal des transports… » murmura Penia.
En l’entendant, Deus releva lentement la tête.
« J-Je vais parfaitement bien ! Ce genre de chose ne peut pas… »
Il n’avait même pas fini sa phrase qu’il plaqua de nouveau le visage contre la racine.
Alors qu’ils le regardaient, inquiets…
[Hahaha… Eh bien… Je crois que je vais devoir voler un peu moins vite à partir de demain.]
Pour une raison ou une autre, Basiliora semblait étrangement fière de la situation et éclata de rire.
Pendant ce temps, Blackie se désintéressait totalement de Basiliora comme de Deus et dormait déjà sur la literie qu’Alon avait installée plus tôt.
« Beuuuh ! »
En voyant Deus enfouir une fois de plus le visage contre la racine…
« … Penia. »
« Oui, Seigneur Alon. »
« Il n’existerait pas un sort contre le mal des transports ? »
« Il n’y a pas vraiment de sort de ce genre… »
« Je m’en doutais. »
« Oui… »
Pour une raison quelconque, Alon commençait à se dire que le voyage qui les attendait n’allait pas être de tout repos.
Pourtant, le lendemain…
Alon ne put s’empêcher de rester bouche bée en voyant Deus.
Car le même Deus, qui avait passé toute la journée précédente à vomir sur le dos de Basiliora, s’était maintenant ligoté avec des fils violets et solidement attaché à Basiliora.
« … Qu’est-ce que tu fabriques, Deus ? »
« Franchement… Qu’est-ce que c’est que ça… ? »
Comme Alon, Penia le dévisageait, perplexe.
Sans se soucier de leur réaction, Deus continua de s’enrouler dans ses fils, puis prit bientôt un air d’une fierté incomparable.
« Vous pouvez désormais aller aussi vite que vous le souhaitez, Seigneur Alon ! »
Il parlait comme s’il venait de faire la découverte du siècle.
« … Ça va mieux ? »
« Oui ! »
« … Ça règle le problème du mal des transports ? »
« Oui ! »
… Comment ? pensèrent-ils tous deux en même temps.
Mais, à cet instant précis…
« Alors, à tout à l’heure ! »
Clac !
À peine eut-il fini de parler que Deus se frappa la nuque avec le bras qu’il avait volontairement laissé libre.
Patatras !
Et Deus s’affaissa, inerte.
« … »
« … »
« … »
Bien qu’il se fût clairement assommé lui-même, Deus affichait toujours un sourire triomphant, comme s’il venait de réaliser une avancée historique.
Après l’avoir observé en silence, Penia et Alon se tournèrent lentement l’un vers l’autre.
« Comment est-ce qu’on est censés appeler ça ? »
« Aucune idée… »
« … Un idiot ? »
« … Hum. »
Laissant derrière eux ces impressions pour le moins étranges, ils s’envolèrent de nouveau.
Après une journée entière de vol supplémentaire, Alon arriva enfin à Rosario…
« Ça faisait longtemps. »
Il put revoir Yan.
« … »
Dans une pièce privée du temple, Yan regarda Alon avec une expression extrêmement complexe, puis prit la parole à voix basse.
« … Je ne sais rien. »
« Quoi… ? »
« Je l’ai appris de la sainte. Vous souhaitiez me poser des questions sur Eliban… »
« … »
« Mais je n’ai rien à vous apprendre. De toute façon, je ne sais absolument rien de ce qui s’est passé entre-temps. »
Yan parlait avec un certain calme.
Pourtant, sa voix dissimulait une amertume profonde.
Alon garda le silence un instant, puis répondit lentement :
« Je sais. »
« … Pardon ? »
« Ce que je voulais vous demander au départ, c’était plutôt des choses sur le passé d’Eliban. »
« … Son passé ? »
À la question de Yan, Alon hocha la tête et se mit à parler.
####
La vieille bibliothèque de la Tour centrale des Mages.
La plupart des mages s’étaient rassemblés dans la Terre Divine ; seuls étaient restés ceux dont la présence était indispensable à la sécurité de la Tour centrale des Mages.
Et dans cet endroit…
« … »
Flottant immobile dans les airs, Heinkel fixait d’un air absent la tour de l’horloge qui se dressait au centre de la vieille bibliothèque.
Cette tour de l’horloge s’était arrêtée de fonctionner depuis que Heinkel en était sortie.
Malgré l’immobilité des aiguilles, Heinkel continua de la contempler distraitement, puis finit par…
« … Haa. »
Elle poussa un soupir et descendit des airs pour s’asseoir.
Ce soupir trahissait un épuisement profond.
Comme pour confirmer cet épuisement, de lourdes cernes assombrissaient le dessous de ses yeux.
Et, en vérité, ces derniers temps, Heinkel avait du mal à trouver le sommeil.
À cause d’une nouvelle magie ?
Non.
À cause de la vitesse d’apprentissage anormale dont Alon avait fait preuve ?
Ce n’était pas ça non plus.
La raison pour laquelle Heinkel ne parvenait plus à dormir ces derniers temps…
C’était Penia.
Plus précisément…
« … »
L’Origine de Penia qu’elle lui avait montrée auparavant.
« Haa… »
Heinkel ferma les yeux, l’air épuisé.
Mais le sommeil ne vint pas.
À la place, la scène de ce jour-là ne cessait de repasser dans son esprit.
L’instant où Penia avait utilisé son Origine sous les yeux de Heinkel.
« … »
Heinkel n’était restée enfermée dans la Tour centrale des Mages, à y subsister comme un fantôme, que pour une seule raison.
Chercher une magie.
Non… plus précisément, manifester la magie qu’elle recherchait.
Rien d’autre.
C’était pour cette raison que Heinkel s’était accrochée à ce monde, même sous la forme d’un fantôme.
Et récemment, Heinkel avait enfin vu cette magie.
Elle l’avait vue chez Penia.
« … »
Bien sûr, l’Origine que Penia avait montrée n’était pas la magie parfaite que Heinkel recherchait.
Au contraire, elle était bien plus brute et bien moins aboutie que celle qu’elle cherchait.
… Oui. Pour être précise, l’Origine que Penia avait montrée à Heinkel ce jour-là ressemblait à une première ébauche de la magie recherchée par Heinkel.
Et pourtant…
Si Heinkel ne pouvait s’empêcher de penser autant à la magie de Penia…
C’était parce que la magie de Penia était une Origine.
Au fond, une Origine ressemblait au système personnel d’un mage.
Autrement dit, il était extrêmement rare que deux mages possèdent des Origines identiques.
La seule situation où deux Origines similaires pouvaient apparaître…
C’était lorsqu’un mage recevait un enseignement direct d’une personne qui possédait déjà cette Origine.
Et même dans ce cas, il était exceptionnel qu’un mage hérite entièrement de l’Origine de son maître.
Oui. C’était censé être ainsi.
Ça aurait absolument dû l’être.
« … Pourquoi… l’Origine du Maître… »
Pourquoi Penia était-elle capable d’utiliser l’Origine de son Maître ?
Se demandant si la conclusion à laquelle elle était parvenue signifiait vraiment ce qu’elle redoutait, Heinkel ferma lentement les yeux.
… Mais le sommeil refusait toujours de venir.