Chapitre 6
Chapitre 6
Le vendredi soir était arrivé beaucoup trop vite.
Dans le salon privé de l'hôtel Shilla, l'ambiance était feutrée, lourde et étouffante. Mais si Yu-ri devait subir cette mascarade, elle comptait bien le faire comme une reine.
Elle était tout simplement somptueuse. Vêtue d'une robe longue moulante noire qui épousait chacune de ses courbes avec une élégance incendiaire, elle arborait des bijoux sertis d'émeraudes d'un vert profond qui étincelaient sous la lumière des lustres. Ses longs cheveux violets étaient relevés en un chignon structuré impeccablement maintenu, dégageant un cou gracieux. Elle incarnait la perfection absolue.
Pourtant, la vraie surprise l'attendait à table.
Son prétendu fiancé n'avait rien du riche héritier ringard ou empoté qu'elle s'était imaginé. Il s'appelait Jang Tae-gyeom. Grand, le teint parfait, arborant des cheveux blonds parfaitement coiffés et des yeux bleus captivants et froids comme la glace, il possédait un charme dévastateur. Il était d'une beauté presque irréelle.
Mais Yu-ri n'était pas là pour tomber sous le charme. Elle était là pour saboter ce rendez-vous.
Pendant tout le repas, Yu-ri fit marcher son art de l'agacement au niveau maximum. Elle critiqua le choix du vin, manipula ses couverts avec un ennuie théâtral, baîlla ostensiblement quand il prenait la parole et lâcha des remarques hautaines et sarcastiques à chaque tentative de conversation.
Mais Tae-gyeom restait impassible.
Pas un sourcil qui tremblait, pas une veine qui se gonflait. Il découpait sa viande avec une précision chirurgicale, la fixant de ses yeux bleus glacés, absorbant toutes ses attaques sans la moindre réaction. Son calme olympien rendait Yu-ri folle de rage.
Finalement, il posa lentement ses couverts, essuya ses lèvres avec sa serviette et la fixa d'un air profondément dédaigneux.
« Mlle Han », dit-il d'une voix calme mais cinglante. « Je comprends mieux pourquoi votre père cherche désespérément à vous débarrasser. Derrière ce maquillage et cette robe coûteuse, vous n'êtes qu'une enfant gâtée, superficielle et sans la moindre éducation. C'est navrant. »
Le sang de Yu-ri ne fit qu'un tour.
Sans réfléchir une seule seconde, elle attrapa son verre de vin rouge et le lui jeta en plein visage. Le liquide pourpre ruissela sur ses cheveux blonds et sa chemise blanche impeccable.
« Espèce d'enfoiré arrogant ! » hurla-t-elle en se levant brutalement, faisant basculer sa chaise dans un fracas retentissant. « Tu te prends pour qui ?! N'ose plus jamais me poser les yeux dessus ! »
Sous les regards pétrifiés du personnel, elle attrapa son sac, tourna les talons et quitta le restaurant dans une tempête de fureur.
Une fois dehors, le souffle court et le cœur battant à tout rompre, elle commanda un taxi via son téléphone. Elle était hors d'elle.
« Au bar le plus proche à Hongdae. Et dépêchez-vous ! » ordonna-t-elle au chauffeur en montant.
Arrivée sur place, elle s'installa au comptoir d'un établissement lounge à la lumière tamisée. Elle enchaîna verre sur verre, noyant son amertume dans l'alcool tout en pestant à voix haute contre la terre entière.
« Sale vieux tyran... Me vendre à un robot blond... Comme si j'avais besoin d'un homme pareil ! Je suis Han Yu-ri ! La déesse de Séoul ! »
Les heures glissèrent. L'alcool fit rapidement son effet, engourdissant ses sens. La réalité floua. Dans son état d'ébriété avancée, elle glissa du tabouret et se laissa tomber droit dans les bras d'un homme qui passait par là.
Elle ne distinguait que des épaules larges, une silhouette masculine et un parfum envoûtant un mélange de bois de santal et de fraîcheur nocturne. Tout le reste était un flou artistique.
La suite de la nuit devint une succession d'images fragmentées, de baisers fiévreux et d'une passion incontrôlée.
Le lendemain matin.
Un rayon de soleil agressif traversa les rideaux, lui perforant le crâne. Yu-ri ouvrit péniblement les yeux.
Ce n'était pas sa chambre. Ce n'était pas son lit de soie. L'endroit lui était totalement inconnu : une suite moderne, épurée et luxueuse. Et elle était seule sous les draps.
La panique l'envahit d'un coup.
(Attends... Non. Non, non, non ! C'est pas possible !)
Réalisant l'impensable, elle sauta hors du lit, ramassa ses affaires éparpillées sur le sol à une vitesse record, s'habilla en catastrophe et s'enfuit de la chambre comme si sa vie en dépendait.
Elle prit un taxi en urgence jusqu'à sa villa. En franchissant le seuil de son domicile, elle s'effondra sur son canapé, la tête entre les mains, au bord de la crise de nerfs.
(Comment j'ai pu coucher avec un inconnu total ?! Moi, Han Yu-ri !? C'est un cauchemar !)
Elle se redressa, attrapa son sac pour y trouver un médicament contre la gueule de bois et tomba sur son téléphone. L'écran affichait en gros : 39 appels manqués (Père).
Elle glissa son doigt sur l'écran pour ignorer sauvagement les notifications. Elle savait pertinemment pourquoi il cherchait à la joindre : Tae-gyeom avait dû lui raconter le désastre du dîner et le coup du verre de vin rouge. Elle s'en fichait royalement pour le moment. Son honneur était déjà en miettes.
Elle avala son comprimé avec un grand verre d'eau, prit une douche glacée pour se rassembler et enfila une tenue de travail impeccable pour faire illusion.
Au cabinet.
Il était samedi matin. Yu-ri franchit la porte de son bureau d'un pas mal assuré, tenant à peine sur ses talons.
« Salut, Mi-ho... », murmura-t-elle d'une voix éteinte en glissant vers son fauteuil en cuir.
Mi-ho la dévisagea, interloqué par son teint livide. « Waouh... Tu as une mine affreuse. Le dîner d'hier était à ce point catastrophique ? »
« Ne m'en parle même pas », grogna-t-elle en mettant ses lunettes pour masquer ses cernes. « Fais rentrer le client du samedi qu'on en finisse. »
« Très bien, Grande Prêtresse. »
Mi-ho sortit et revint quelques instants plus tard, poussant la porte pour laisser entrer le nouveau venu.
En passant le pas de la porte, le client apporta avec lui une effluve bien particulière. Une odeur riche, élégante, un mélange subtil de bois de santal et de fraîcheur...
Yu-ri se figea. Cette odeur.
Une décharge électrique lui traversa la colonne vertébrale. Son cœur fit un bond gigantesque dans sa poitrine. Lentement, très lentement, elle releva les yeux par-dessus ses verres de lunettes.
Devant elle se tenait l'homme de la nuit dernière. L'inconnu de la suite luxueuse.
Elle resta bouche bée, les yeux écarquillés par l'effroi et la stupéfaction, incapable de formuler la
moindre pensée coherente.
(C'est quoi ça !!?)