Chapitre 96
Harmatti était à genoux sur le sol. Il gardait la tête baissée, seuls ses yeux, féroces, fixaient Pahell.
« Prends ma tête, neveu. Bois mon sang et empare-toi du trône. »
Le duc Harmatti ferma les yeux et releva la tête. Il semblait prêt à mourir à tout instant, attendant son destin.
« Waouh. »
« Il est si calme. »
« La façon dont il accepte sa mort… il est vraiment digne d’un royal. »
Les nobles murmuraient leur admiration. Son acceptation intrépide de la mort allait certainement devenir une source d’inspiration pour de nombreux nobles à venir.
« Pourquoi as-tu lancé la rébellion ? »
demanda Pahell, les jambes croisées. Ses yeux scintillaient d’un bleu profond, un bleu brillant qui rappelait la mer.
« Tout cela était pour le bien commun. Je voulais seulement créer un Porcana fort. Me libérer de l’emprise de l’empire et créer un véritable royaume de Porcana… bien que maintenant, ce ne soit plus qu’un rêve vain. »
Les mots d’Harmatti coulaient doucement de sa bouche. De nombreux nobles présents raconteraient plus tard l’histoire de la mort du duc Harmatti, et elle deviendrait une légende. Peut-être serait-il immortalisé en tant que chef.
« Nom d’un chien, un homme doit être beau. Regardez Harmatti, même ses paroles à la con semblent magnifiques grâce à son physique. »
Urich observait le duc Harmatti de loin, les bras croisés.
Harmatti était un homme d’une beauté saisissante. Même avec sa barbe et ses cheveux en désordre, son charme était clairement visible. Ses paroles résonnaient chez beaucoup, même parmi les nobles qui ne s’étaient pas rangés de son côté pendant la guerre. L’indépendance vis-à-vis de l’empire était un désir séculaire de tous les royaumes.
« Ce n’est pas bon. »
Urich se caressa le menton. L’agitation des nobles était audible. Des doutes germaient parmi eux.
« Un roi qui a revendiqué son trône en s’appuyant sur la puissance de l’empire, et un jeune inexpérimenté par-dessus le marché. »
« Pouvons-nous faire confiance à un si jeune roi ? »
« Et si nous étions constamment exploités par l’empire ? »
Le duc Harmatti avait semé les graines de la discorde.
« Tu ne peux pas laisser ce type continuer à jacasser, Pahell. »
Si Urich avait été à la place de Pahell, il aurait décapité Harmatti immédiatement et sans hésitation. La violence était sa seconde nature, et il l’utilisait à son avantage pour diriger son groupe. Sa voie était celle d’un véritable guerrier.
« Mais Pahell n’est pas comme moi. Ce n’est pas un guerrier. »
Urich attendit la décision de Pahell.
Pahell joignit calmement ses doigts. Pahell était jeune, mais il deviendrait certainement un beau roi. La grâce était évidente dans chacun de ses mouvements malgré son jeune âge. Comme son oncle, chacune de ses actions était belle.
« … trop de sang a été versé aujourd’hui », dit Pahell, ce à quoi les nobles répondirent avec des yeux écarquillés.
« C’est impossible. »
Même Harmatti fut déconcerté. Il regarda Pahell, les yeux grands ouverts.
« Je suis prêt à mourir ! Je me suis préparé à ma mort, Varca ! »
Le duc Harmatti voulait crier, mais ne parvint à le faire qu’avec ses yeux. Il voulait empêcher Pahell de parler davantage. Un léger sourire traversa les lèvres de Pahell.
« Je ne veux pas verser plus de sang ici aujourd’hui, surtout pas celui d’un parent. »
L’expression du duc Harmatti se tordit légèrement.
« Je peux vivre. »
Harmatti avait abandonné tout espoir de vie. La pensée de la survie ne lui avait même pas traversé l’esprit. Il était facile d’accepter la mort quand il n’y avait clairement pas d’autre issue. Mais lorsqu’un chemin vers la vie apparaît, le cœur s’y incline inévitablement.
« Je vois un moyen de vivre. »
La lumière perça l’obscurité. C’était une lumière chaude, semblable au soleil. La lumière illuminait la porte de la vie.
« Je… ne peux pas… »
Ses mots restèrent bloqués. Les mots mêmes qu’il s’était répétés dans son esprit.
« Tuez-moi. »
Il ne pouvait pas supplier pour sa vie. Il ne le devait pas, du moins, c’est ce qu’il pensait.
« Je dois mourir ici pour parachever l’existence du duc Harmatti. »
Ses doigts tremblèrent. Il devait rejeter la porte de la vie et ramper volontairement vers la mort lui-même, contre l’instinct naturel de survie. Tout le monde aspirait à vivre. C’était un instinct ancré depuis la naissance.
« … Ne te moque pas de moi ! Prends ma tête ! » cria le duc Harmatti, les yeux écarquillés et les dents serrées.
« Je dois mourir ici pour ma cause. »
Les nobles environnants admiraient son courage.
« C’est plutôt drôle. »
Urich fut le seul à rire doucement, couvrant sa bouche. Ayant joué avec d’innombrables vies, il était capable de voir la vraie nature de ce moment.
« Tout son corps crie clairement pour la vie. Keke. »
Si la bouche d’une personne pouvait mentir, son corps ne pouvait dire que la vérité. La peur de la mort devait transparaître même dans les plus petits mouvements corporels.
« Je l’ai déjà dit, mon oncle. Je ne souhaite pas verser plus de sang aujourd’hui. »
Pahell parla fermement, bien que lui aussi transpirât.
Les yeux d’Harmatti tremblaient plus que lorsqu’il avait été vaincu.
« Je suppose que tu vas m’enfermer dans un cachot pour le reste de ma vie, mon neveu ? »
dit le duc Harmatti d’une voix tremblante. Son désir de vivre se déversait.
« Non. Je te traiterai comme un royal, mon oncle. Tu seras dépouillé de ton duché et envoyé en exil, peut-être qu’une île serait agréable. Tu auras de quoi vivre confortablement, tant que tu ne quitteras jamais l’île. Si tu en sors, même d’un pied, tu seras arrêté pour trahison. »
C’était une offre tentante. Était-ce ce que l’on ressentait en buvant une gorgée d’eau après avoir erré dans le désert ? Harmatti ne put répondre immédiatement.
« Je dois répondre tout de suite. Je dois lui dire d’arrêter ces bêtises et exiger ma mort. Hésiter va tout gâcher. »
Mais il était trop tard. Les nobles murmuraient déjà. Harmatti avait montré son désir de vivre.
« Ughhh. »
Harmatti gémit, se penchant en avant. Il se mordit la lèvre, incapable de mourir comme il l’avait prévu.
« Tout ce que tu as à faire, c’est m’embrasser la main et dire : ‘Merci de m’avoir épargné’, mon oncle. Ensuite, tu pourras vivre le reste de ta vie sans envier personne », proposa Pahell en tendant sa main.
La façade d’Harmatti s’effondra. Le visage en larmes, il regarda autour de lui.
« Ils me méprisent. »
Le duc Harmatti, l’homme qui était autrefois soutenu par de nombreux nobles, suppliait maintenant son ennemi de lui laisser la vie. Les nobles le regardaient avec mépris, leurs rires résonnant à ses oreilles.
Ramper.
Alors qu’il rampait à genoux, des larmes coulaient sur les joues d’Harmatti. Il aurait aimé se cacher dans un trou de souris pour échapper à sa culpabilité.
« Combien d’hommes ont perdu la vie pour moi ? »
Pourtant, il voulait vivre. Il était évident que l’instinct humain était de désirer la vie, aussi pitoyable ou sale soit-elle…
« Je veux vivre. »
Harmatti sanglota comme un enfant, tandis qu’il attrapait la main de Pahell et l’embrassait.
« Merci de m’avoir épargné, ne-neveu. »
Pahell tendit sa main sur le côté, la lavant avec de l’eau. C’était l’insulte suprême.
« Je confisque par la présente les terres du duc pour la couronne, mais j’accorde un comté pour le territoire d’Harmatti. »
Pahell ordonna à son scribe. Le scribe écrivit hâtivement les paroles de Pahell. Pahell s’arrêta pour réfléchir un instant, puis regarda Urich.
« Désormais, cette terre sera connue sous le nom d’Uscall. Un mélange d’Urich et de ‘Rascal’ (vaut rien), symbolisant la Fraternité d’Urich. Uscall sera la propriété privée de l’escouade de mercenaires, la Fraternité d’Urich, à condition qu’ils combattent uniquement pour le royaume. »
Pahell déversa ses mots dans une déclaration qui laissa même le scribe bouche bée. Les nobles fixaient Pahell, complètement choqués.
« Acceptez-vous ce contrat de fidélité, Fraternité d’Urich ? »
L’homme qui prononçait ces mots était Pahell, qui était pratiquement déjà roi. Il était presque blasphématoire de l’interrompre, lui qui exerçait une autorité royale. Le roi étant dans le coma, Pahell détenait les pleins pouvoirs par procuration, même avant son couronnement.
« Impossible ! Donner des terres à des mercenaires ! »
Les nobles froncèrent les sourcils, mais la situation n’était pas propice à l’objection. Les contributions de la Fraternité d’Urich étaient indéniables. S’y opposer maintenant manquait de justification. Si l’honneur n’avait été accordé qu’à Urich, ils auraient pu s’y opposer en citant son statut de barbare.
« C’est en fait engager un groupe de guerriers avec des terres. »
C’était un accord radical, mais pas sans précédent. Engager des groupes de guerriers avec des terres pour la défense nationale s’était déjà produit. Avec le temps, ces groupes s’installent et deviennent nobles lorsque leurs droits complexes sont transférés à une seule personne.
« Mon Dieu. »
« Qu’avons-nous entendu ? »
« Il a dit que notre escouade de mercenaires obtenait un fief. Ce jeune seigneur… juste… »
Les mercenaires restèrent bouche bée. Ils étaient fous de joie. Eux, un groupe de mercenaires, devenaient propriétaires terriens. En tant que propriétaires, tout ce qui en découlerait leur appartiendrait. Ils n’auraient plus besoin d’errer, ils pourraient s’installer.
Le nombre de mercenaires qui avaient survécu jusqu’à la fin était d’une vingtaine. Ils seraient le noyau de l’escouade de mercenaires, menant une vie aussi bonne que celle des nobles mineurs. Le territoire d’Harmatti, bientôt appelé Uscall, était suffisamment riche pour être un domaine central du duché. Ils allaient y devenir des seigneurs locaux, vivant comme personne d’autre.
« Si Bachman entendait ça, il serait fou de joie. Il m’aurait peut-être même embrassé la joue. »
Urich sourit amèrement, bien qu’il ne montrât aucune joie.
« C’est une chaîne. »
Ce que voulait Urich, ce n’était ni titres, ni terres, ni or. En termes de richesse, il se contentait d’avoir juste assez pour manger, dormir et prendre des femmes dans ses bras.
« Alors, c’est ta façon de faire, Pahell. Tu as grandi. »
Il était impossible pour Urich de refuser cette offre. Comment le pourrait-il, alors que ses mercenaires étaient si heureux ? Urich avait fait un serment lorsqu’il avait commencé comme mercenaire.
« Je considérerai ces hommes comme mes frères. »
Urich ne pouvait pas trahir ses frères. C’était l’acte même qu’il détestait le plus.
Urich s’avança tandis que les nobles s’écartaient pour lui faire un passage.
« Qu’est-ce que vous faites, idiots ! Ce n’est pas seulement pour moi ! Faites-vous beaux et ramenez vos culs ici ! »
Urich fit signe à ses hommes. Les mercenaires se précipitèrent, s’agenouillant sur un genou comme des chevaliers.
« … soyez de nobles et loyaux gardiens du royaume. »
conclut Pahell avec concision, tapotant légèrement l’épaule d’Urich avec son épée.
« Depuis quand était-ce ton plan ? » demanda Urich, toujours à genoux. Pahell lui fit un clin d’œil.
« Pas depuis longtemps. »
« Mais tu savais que je ne pouvais pas refuse. »
Urich haussa les épaules. C’était un coup de surprise. S’il avait refusé, Pahell aurait perdu la face.
« Bien sûr, tu es Urich. »
Pahell rengaina son épée et se retourna, se rasseyant.
« Prenez soin de mon oncle. Traitez-le bien avec de la nourriture et du vin. Distribuez les rations militaires au peuple. Donnez des soins médicaux aux vaincus et traitez-les bien, et que personne ne nourrisse de rancune à cause de cette guerre civile. »
Pahell faisait preuve de miséricorde, et sa miséricorde fut louée par les prêtres.
« Votre miséricorde sera un exemple pour tout le royaume, mon prince. »
La plus grande vertu du Solarisme était la bienveillance. Pahell la mit en pratique.
« Longue vie à Varca Aneu Porcana ! »
« Le souverain du royaume ! »
Des civils affamés se précipitèrent vers les rations, criant le nom de Varca tandis qu’ils attrapaient chacun une poignée de céréales. Pahell répondit par un signe de la main, se dirigeant vers l’intérieur du château. Le pillage étant interdit dès le départ, de nombreuses pièces étaient restées intactes.
Bang !
Après être entré dans sa résidence temporaire, Pahell lança une chaise contre le mur.
« Huff, huff. »
Il évacua sa colère.
« Tu as de la chance, mon oncle. »
Il voulait crier plusieurs fois : « Qu’on lui coupe la tête ! » Il devait réprimer son intention meurtrière et garder son calme. Il devait mettre un masque, tout comme son oncle l’avait fait.
« Gah, ugh. »
Pahell s’effondra, couvrant son visage. La rage montait de ne pas pouvoir tuer quelqu’un qu’il voulait si désespérément tuer. Il se voyait haïr infiniment son parent de sang. Les émotions débordaient, le troublant. Il ne savait même pas pourquoi il pleurait.
Était-ce la joie de la victoire ou la frustration de ne pas avoir tué son ennemi ? Regrettait-il de s’être changé, ou pleurait-il les morts ?