Chapitre 65
Chapitre 65
Trois jours s'étaient écoulés depuis l'incident de Ken Noma.
« Toi... espèce de bâtard, Luka... ! »
J'écoutais les divagations éthyliques de Gabriel. Je ne suis pas du genre affectueux, mais c'était quelque chose que je devais endurer.
« Moi, je... Martina, argh, tu as la moindre idée de l'humiliation que j'ai subie là-bas ? Tu le sais ?! »
Gabriel m'a agrippé par le col et m'a secoué. Une poussée d'irritation m'a envahi, mais pour cette fois, j'ai laissé couler.
Vlan.
Gabriel a lâché mon col et a soupiré si lourdement que ses épaules se sont affaissées.
J'ai jeté un coup d'œil à Gabriel avant de prendre une gorgée de mon jus synthétique. Hmm, celui-ci était au goût de pomme. Je n'avais jamais mangé de vraie pomme, alors impossible de dire si c'était vraiment le goût.
La nuit dernière, Gabriel avait été traîné par Grace comme un porc à l'abattoir. Ensuite, il avait passé la nuit avec la patronne de La Vie en Rose. En d'autres termes, il s'était envoyé en l'air avec Martina la Diva.
« Tu... as passé un sale moment. »
Ne sachant pas quoi dire d'autre, j'ai répondu mécaniquement. Gabriel a bu une gorgée directement à la bouteille et a haussé le ton, au bord des larmes.
« Tu devrais m'être reconnaissant. Tu crois vraiment que j'ai fait tout ça juste pour l'argent, juste pour ce foutu argent ?! Merde ! »
« Je t'en suis reconnaissant, pour bien des raisons. »
Je commençais à me lasser de ses lamentations, alors je répondis froidement.
« C'est comme ça qu'un bâtard reconnaissant parle ? T'es froid ! Putain, t'es glacial ! Argh ! Je meurs de froid ! Merde ! »
J'ai failli le réprimander pour ses jérémiades, mais j'ai réussi à me retenir. À mes yeux, une heure à l'écouter, c'était déjà bien assez.
Aussi pathétique que ce soit à admettre... Gabriel voulait mon amitié.
« Mais c'est impossible. »
J'étais quelqu'un qui devait être prêt à « utiliser » Gabriel. Je n'avais aucune intention de me rapprocher de lui. Si nous devenions trop proches, je ne pourrais plus le traiter comme un outil.
« Kinuan a utilisé Tora et Ken Noma jusqu'à la moelle avant de les jeter. »
Je devais devenir ce genre de personne, moi aussi.
Gabriel continua de boire jusqu'à être complètement ivre mort. Il était loyal, mais borné et incapable de se contrôler.
Grincement.
La porte du bureau de notre gang s'ouvrit. Comme je passais la nuit ici, j'avais renvoyé les gardes. Cela signifiait que personne n'était censé venir.
Je fixai mon regard sur l'invitée inattendue.
Une femme entra, sa capuche rabattue profondément sur sa tête. La texture de ses vêtements était d'une qualité remarquable. Elle ne venait pas des secteurs inférieurs.
La moitié inférieure de son visage sous la capuche était dissimulée par un masque équipé d'un filtre à air. Les nobles portaient souvent de tels masques lorsqu'ils visitaient les secteurs inférieurs à cause de la mauvaise qualité de l'air.
« Giselle ? »
Même à distance, je l'ai reconnue. Une visiteuse inattendue.
Giselle Custoria.
Elle rabattit sa capuche et ajusta son masque. Alors que les vérins hydrauliques le long de sa mâchoire et de ses oreilles bougeaient, le masque s'abaissa sous son menton.
Giselle jeta un coup d'œil autour d'elle avant de froncer légèrement ses sourcils délicats.
« Mm, ça sent mauvais ici. »
« Ah, c'est juste le pet de ce type. »
J'ai donné un coup de coude à Gabriel en parlant. Giselle a jeté un seul regard au visage rude et menaçant de Gabriel, a plissé le nez et s'est couvert la bouche.
« L-Luka. Q-Qui est-elle ? »
Gabriel bégaya de surprise, les yeux écarquillés en fixant Giselle.
Alors que j'hésitais, me demandant comment la présenter, Giselle prit les devants.
« Je suis la sœur cadette de Luka. »
Son ton était poli, mais indifférent.
« T-Ta sœur cadette ? Une sœur ?! Luka, espèce de bâtard ! Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu avais une sœur ?! »
Gabriel bondit sur ses pieds comme pour me barrer la route, les yeux grands ouverts d'incrédulité.
« Pourquoi aurais-je eu besoin de te le dire ? »
« B-Bah, c'est le genre de chose qu'on partage ! Avec quelqu'un comme moi ! »
Il était clairement ivre, complètement torché, en fait.
Je regardai par-dessus l'épaule de Gabriel et croisai le regard de Giselle. Elle me fit un signe subtil des yeux, me demandant de me débarrasser de lui.
« Laisse-nous un peu d'espace. Si elle a fait tout ce chemin pour me trouver, c'est que c'est sérieux. »
Je poussai Gabriel sur le côté en me levant. Il grommela dans sa barbe, mais attrapa sa bouteille et monta en titubant au deuxième étage.
« Cet homme ne va pas écouter notre conversation, n'est-ce pas ? »
Giselle s'assit à mes côtés en posant la question.
« Ce n'est pas le genre. Et son ouïe n'est pas si fine que ça. »
« Tu sembler lui faire pas mal confiance. »
Confiance, hein ? D'une certaine manière, on peut dire ça. Gabriel n'agit jamais en dehors de ce que j'attends de lui. En ce sens, c'est un subordonné sur qui je peux compter.
Clic.
Giselle me tendit une puce de données.
« Père t'envoie ceci. Je ne sais pas ce qu'il y a dedans. »
J'avais une petite idée de ce qu'elle contenait.
« La destination finale des fonds des sociétés écrans. »
Nikolaos est mort en enquêtant sur le flux de ces fonds. Peu importe la sophistication d'un réseau, il y a toujours des failles de sécurité. Si un haut fonctionnaire impérial est impliqué, il faut être encore plus prudent lors de l'utilisation du réseau.
La livrer physiquement de cette manière était la méthode la plus sûre. Et ils avaient envoyé leur fille la plus digne de confiance comme messagère.
« Hemillas fait preuve d'une prudence extrême. »
Personne ne savait exactement qui était impliqué dans la mission que j'avais acceptée, ni jusqu'à quel point. Même Hemillas n'en percevait que les grandes lignes.
« Je ne te demanderai pas pourquoi tu restes dans le secteur inférieur. »
Giselle était perspicace. Elle n'avait aucune intention de fouiner dans cette affaire.
« Quelle est l'ambiance à la maison principale ? »
J'ai dévié la conversation. J'étais sincèrement curieux de connaître l'état actuel de la famille. En tant que fils adoptif, personne ne me faisait de rapports réguliers.
« Avec ton absence prolongée, Juppe s'en donne à cœur joie. »
Giselle a tendu la main vers une bouteille d'alcool sur l'étagère. Son geste était si naturel que je suis resté interdit avant de lui saisir le poignet.
« C'est de l'alcool. »
« Je sais. Je ne compte pas boire du jus de fruit pour ce genre de discussion. Je ne suis plus une gamine. »
En écartant ma main, Giselle a jeté un coup d'œil au jus de fruit devant moi et a esquissé un sourire en coin. Pour une raison obscure, je me suis senti un peu gêné.
« ……L'alcool est une substance interdite pour les cadets de la Garde Impériale. »
« Oui, oui, je m'en doute. Waouh, c'est absolument infect. Les gens ici boivent vraiment ça et appellent ça de l'alcool ? »
Après avoir pris une gorgée dans son verre, Giselle grimaça. Pourtant, malgré ses plaintes, elle s'en resservit.
Giselle et moi avons parlé de Juppe et de la maison principale.
« Juppe vit pratiquement à la maison principale ces derniers temps. Depuis que toi et Père êtes partis si longtemps, tout le monde s'accroche à lui. »
« Je n'y peux rien. Contrairement à Juppe, qui est pratiquement au chômage, j'ai des missions constantes. Si la situation ne te plaît pas, pourquoi ne vas-tu pas vérifier par toi-même ? »
« J'aimerais bien, mais je n'en ai pas encore le pouvoir. Je dois officiellement devenir adulte avant de pouvoir faire quoi que ce soit. Ce n'est qu'à ce moment-là que je pourrai recevoir un domaine et monter une affaire. »
J'ai lentement fermé puis rouvert les yeux.
« Ça ressemble juste à une excuse, Giselle. »
À mes mots, le regard de Giselle s'est fait tranchant.
« Je sais que tu te trouves impressionnant, mais ne parle pas comme ça sans comprendre ce à quoi je suis confrontée. Ce que je veux faire ne peut pas être géré à la légère. J'ai besoin de l'autorité légale d'une adulte. »
Giselle, surexcitée, a commencé à expliquer des choses que je n'avais même pas demandées. Elle prévoyait de lancer une affaire après avoir obtenu son diplôme de l'Académie Royale Kracia et être devenue adulte, en emmenant avec elle des individus talentueux qu'elle avait recrutés à l'école.
« ……Faire fonctionner des prothèses cybernétiques sans fil, sans connexion physique. »
« C’est possible dès maintenant, non ? »
« C’est différent. Avec la technologie actuelle, des connexions directes au système nerveux sont nécessaires ; sinon, les réponses sont lentes et seuls des mouvements simples sont possibles. Les mouvements complexes ou le combat sont hors de question. Les signaux des ondes cérébrales seuls ne peuvent pas imiter avec précision les signaux du système nerveux. »
J’observais en silence le profil de Giselle tandis qu’elle jacassait. Que ce soit à cause de l’alcool ou de l’excitation de parler de son domaine de prédilection, son visage était visiblement animé.
« Tu compresses les modèles de signaux du système nerveux, tu les transmets via un émetteur et tu les reconstruis avec un récepteur. Ce ne serait pas aussi efficace qu’une connexion physique, mais bien meilleur que ce que nous avons actuellement…… »
Même après avoir entendu la théorie, je ne la comprenais pas vraiment. Tout ce que j’avais saisi, c’est qu’il s’agissait d’une technologie révolutionnaire capable d’attirer une quantité énorme d’investissements.
Alors qu’elle finissait de parler, Giselle tenta de se lever.
Oscillation.
Je rattrapai son épaule instable pour la soutenir. Il semblait qu’elle avait accidentellement trop bu.
Vlan !
Surprise, Giselle écarta ma main d’une claque en se redressant.
« J-je peux tenir debout toute seule. »
Elle tituba comme un enfant faisant ses premiers pas. En la voyant dans cet état, je poussai un soupir.
« ......Je vais t'accompagner jusqu'à la zone de patrouille des drones. La sécurité se dégrade la nuit. »
« Je vais bien. J'ai apporté une arme. Mes scores de tir sont plutôt bons. Si des types suspects se pointent...... je fais juste, pan ! »
Elle fit un geste comme si elle dégainait une arme de poing et visait devant elle.
Clic !
D'un mouvement vif, je glissai ma main sur la sienne et retirai le chargeur de l'arme. Il lui fallut un instant pour réaliser ce qui venait de se passer, et quand elle comprit, son visage devint rouge écarlate.
« Tu as vu ça ? Ne fais pas l'imprudente. Une arme ne garantit pas ta sécurité. S'il t'arrive quelque chose, ça devient mon problème aussi. »
Je rechargeai son arme et la lui rendis.
Nous quittâmes le bureau. L'air tiède, comme de la nourriture à moitié refroidie, flottait dans les ruelles. En marchant, je rabattis la capuche de Giselle sur sa tête.
Pas, pas.
Après un moment, elle sembla dégriser et prit la parole avec hésitation.
« Désolée, Luka. Je t'ai causé des ennuis. À la base, je voulais juste déposer la puce et partir, mais je me suis un peu laissée emporter. Ah, c'est juste... j'étais excitée à l'idée de sortir pour la première fois depuis longtemps. Et c'est la première fois que je descends seule dans le secteur inférieur. »
« Inutile de continuer à divaguer. Tant que tu sais que tu es désolée, ça suffit. »
J'ai parlé avec indifférence. À un moment donné, Giselle, qui me suivait, a ajusté son pas pour marcher à mes côtés.
De temps à autre, des cris et le bruit de coups portés s'élevaient des ruelles sombres alentour. Des regards indéchiffrables et glaçants nous balayaient.
Giselle a tressailli et s'est agrippée à mon col.
« Tu as grandi dans un endroit comme celui-ci, toi aussi ? »
« Je ne sortais pas non plus après la tombée de la nuit. Certains gamins sortaient la nuit et ne revenaient jamais. »
Chaque fois que je plongeais mon regard dans les ténèbres du secteur inférieur, je me blindais. Si je tombais, le seul endroit qui m'attendait était l'abîme. J'étais différent des nobles.
En avançant un peu plus, la route s'est élargie et les rues sont devenues plus lumineuses. Des drones de patrouille circulaient dans la zone. C'est ici que vivaient ceux considérés comme la classe moyenne du secteur inférieur.
« C'est ici que nos chemins se séparent. »
Je me suis arrêté net. À mes pieds, la lumière et l'obscurité divisaient la rue en deux.
« Luka... »
Giselle, qui avait commencé à s'éloigner, s'est retournée et m'a appelé. Je l'ai simplement regardée en silence.
« ……La prochaine fois, je pourrai venir juste pour le plaisir, pas pour une corvée ? »
Ses yeux pétillaient. J'ai réprimé mes émotions et je l'ai observée en silence. Surprise par ma réaction pesante, elle s'est rétractée.
« Reprends-toi. Ce n'est pas un endroit où l'on vient pour s'amuser. »
J'ai répondu froidement. Les pupilles de Giselle ont légèrement tremblé. Elle a mordu sa lèvre inférieure.
« J-je plaisantais. Je ne voudrais pas vraiment venir traîner dans un endroit aussi infect. »
Elle a rabattu sa capuche en parlant, me tournant le dos pour cacher son visage.
J'ai regardé sa silhouette s'éloigner.
……Je ne suis pas un idiot sans cervelle. Je ne peux pas me permettre de m'impliquer profondément avec elle. Je suis un membre de la famille Custoria. Même quelqu'un d'aussi exceptionnel qu'Ilay a commis des erreurs à cause d'une femme.
En ce moment, je marche sur le fil du rasoir. La moindre erreur pourrait me mettre en danger. Les relations et les émotions qui obscurcissent le jugement et la raison me sont inutiles.
Une fois que j'ai eu la confirmation que Giselle avait disparu de ma vue, j'ai fait demi-tour et je suis parti.
« Pas besoin de continuer à radoter. Tant que tu sais que tu es désolée, ça suffit. »
J'ai parlé avec indifférence. À un moment donné, Giselle, qui me suivait, a ajusté sa cadence pour s'aligner sur la mienne, marchant côte à côte.
De temps à autre, des cris et le bruit de poings frappant la chair s'élevaient des ruelles sombres alentour. Des regards indéchiffrables et glaçants balayèrent notre position.
Giselle tressaillit et s'agrippa à mon col.
« Tu as grandi dans un endroit comme celui-ci, toi aussi ? »
« Je ne sortais pas non plus après la tombée de la nuit. Certains gamins s'y aventuraient et ne revenaient jamais. »
Chaque fois que je plongeais mon regard dans l'obscurité du secteur inférieur, je me blindais. Si je tombais, le seul endroit qui m'attendait était l'abîme. J'étais différent des nobles.
En avançant un peu plus, la route s'élargit et les rues devinrent plus lumineuses. Des drones de patrouille circulaient dans la zone. C'était ici que vivaient ceux considérés comme la classe moyenne du secteur inférieur.
« C'est ici que nos chemins se séparent. »
Je m'immobilisai. À mes pieds, la lumière et l'obscurité divisaient la rue en deux.
« Luka... »
Giselle, qui avait commencé à marcher devant, se retourna et m'appela. Je me contentai de la regarder en silence.
« ... La prochaine fois, je peux venir te voir juste pour le plaisir, pas pour une corvée ? »
Ses yeux brillaient. Je réprimai mes émotions et l'observai calmement. Surprise par ma réaction pesante, elle se recroquevilla.
« Ressaisis-toi. Ce n'est pas un endroit pour faire du tourisme. »
Je répondis froidement. Les pupilles de Giselle tremblèrent légèrement. Elle se mordit la lèvre inférieure.
« J-Je plaisantais. Je ne voudrais pas vraiment venir traîner dans un endroit aussi crasseux. »
Elle tira sa capuche vers l'avant en parlant, me tournant le dos pour cacher son visage.
Je regardai sa silhouette s'éloigner.
......Je ne suis pas un idiot sans cervelle. Je ne peux pas me permettre de m'impliquer profondément avec elle. Je suis un membre de la famille Custoria. Même quelqu'un d'aussi exceptionnel qu'Ilay a commis des erreurs à cause d'une femme.
En ce moment, je me tiens sur le fil du rasoir. La moindre erreur pourrait me mettre en danger. Les relations et les émotions qui obscurcissent le jugement et la raison me sont inutiles.
Une fois que j'eus confirmé que Giselle avait disparu de ma vue, je fis volte-face et je partis.