Chapitre 343
À partir de là, tout ce qui me venait à l’esprit n’était de toute façon que déduction.
Mais si cette déduction était fausse, alors la situation actuelle était inexplicable. Même s’il manquait des pièces, ce n’étaient que des blancs, parce que je ne les avais pas « observées ».
Nous prédisions l’avenir à partir du passé. Seule la connaissance de l’histoire pouvait nous éclairer sur le présent et augmenter nos chances de faire de meilleurs choix.
J’avais déjà fouillé dans l’histoire sombre que l’Empire avait dissimulée.
« Ce qui se passe en ce moment, c’est… l’histoire qui se répète. »
Avant qu’une rébellion incontrôlable n’éclate, l’Empire attisa le mécontentement et provoqua un soulèvement.
Je connaissais deux cerveaux derrière de faux soulèvements.
« Noel Mullizcane, le fondateur d’Akies Victima. Et Hemillas, commandant de la Garde Impériale. »
Quelles qu’aient été leurs circonstances, Noel et Hemillas avaient fini par se charger de purger le pus à l’avance, pour préserver la stabilité de l’Empire.
« Aujourd’hui, c’est pareil. »
Ilay avait préparé un plan qui s’étendait sur dix ans. Ce n’était pas uniquement à cause de la République.
« En provoquant un soulèvement avec le corps de Francec, ils élimineront d’un seul coup les forces opposées au règne d’Ivan. »
Sous peu, les forces rassemblées autour de Francec seraient purgées, et l’Empire d’Ivan n’en serait que plus solide.
Pour mener à bien une telle opération, il fallait l’autorité d’Akies Domini. C’était de là que venaient l’influence d’Ilay et l’étendue de ses capacités.
Si Ilay agissait en tant qu’Akies Domini, tout s’emboîtait parfaitement.
« Il ne manque qu’une seule pièce. »
Pourquoi Ilay agissait-il en tant qu’Akies Domini ? Qu’était-il arrivé au garçon qui rêvait de liberté individuelle et d’une république ?
Comme je l’ai dit, nous apprenons du passé.
« Je connais le désespoir et la frustration de Noel Mullizcane. Je sais aussi pourquoi Hemillas a tenté d’offrir à l’Empereur un faux soulèvement en guise de tribut. »
À l’époque de Noel Mullizcane, l’Empire avait été contraint de migrer sous la menace d’ennemis extérieurs. Il avait donc poussé ses ressources nationales à leurs limites par un pouvoir oppressif, et Noel, en tant que chef des rebelles, s’était chargé de relâcher ce mécontentement comme il fallait. Il avait fait passer la survie de l’Empire avant ses idéaux.
Hemillas avait agi pour sauver la Famille Custoria et la Garde Impériale. Avec un faux soulèvement, il avait tenté d’affaiblir l’armée, devenue semblable à une faction de seigneurs de guerre, ainsi que les familles militaires, afin d’échapper à la surveillance de l’Empereur. Là encore, il l’avait fait pour protéger la famille et la Garde Impériale, auxquelles il tenait plus qu’à sa propre vie.
« Je connais Ilay. Ce fils de pute est égoïste. Ce n’est pas le genre d’homme à renier sa volonté pour sa famille ou les gens qui l’entourent. »
Au contraire, il était capable de sacrifier sa famille et ses subordonnés pour atteindre son but.
Il ne me restait donc qu’une seule hypothèse.
« Ilay, toi aussi, tu as appris quelque chose, comme Noel Mullizcane ? »
Pour une raison ou une autre, Ilay avait trouvé une raison assez convaincante pour abandonner la République et s’allier à Ivan.
Clac, vrouuu !
J’avais maîtrisé Ivan, le canon de Ruina fermement appuyé contre sa tempe.
Goutte à goutte.
Mon nez n’arrêtait pas de saigner. Les vaisseaux sanguins de mes yeux avaient éclaté, teintant ma vision de rouge, et les acouphènes m’empêchaient de traiter correctement les informations auditives.
« Luka, tu es en train de perdre la tête. Tu dois recevoir des soins avant qu’il ne soit trop tard. »
Ivan parlait tandis que je le maintenais plaqué au sol.
« Alors montre-moi ce qui se passe dehors. Et l’intérieur d’Akbaran, grâce aux caméras de surveillance. »
Je dus arracher les mots de ma gorge.
« J’ai même renvoyé mes gardes et renoncé à ma propre sécurité pour te convaincre. Tu vas répondre à ma sincérité par des menaces ? Tu crois vraiment que c’est la meilleure décision ? »
Ne faiblis pas, Luka.
Je repris mon souffle. Les Ombres ne bougeaient pas encore.
« Si je me trompe, dis-le-moi. Je le répète : Ilay doit agir en tant qu’Akies Domini en ce moment même. Mais Ilay est ton deuxième choix, pas l’Akies Domini qui te convient parfaitement. Il n’a pas appris Akies Victima. Ivan, tu ne voudrais pas d’un jouet défectueux. C’est pour ça que tu as essayé de me convaincre. »
« N’as-tu pas coupé la tête d’Ilay et rapporté toi-même ? Je ne vois absolument pas de quoi tu parles. Tu es exceptionnel, alors tu devrais le savoir. Quand on combine le traitement d’amélioration du système nerveux de la Garde Impériale à la méthode de pensée d’Akies Victima, les effets secondaires sont aussi graves que les bénéfices. La crise que tu réprimais depuis tout ce temps est en train de se déclencher. Tes déductions ne sont que des idées paranoïaques. »
« Non, je sais ce qui me fait peur. Si j’étais fou en ce moment, Kinuan se tiendrait devant mes yeux comme une hallucination. C’est la personne que je crains le plus. »
Kinuan était le signe avant-coureur de mes symptômes. Dès que je faisais une crise, je ne pouvais m’empêcher de douter de Kinuan.
Ce n’était pas le cas, cette fois. Ceux qui avaient déjà souffert de troubles mentaux le savaient mieux que quiconque.
« Ce qui m’arrive, c’est une pensée qui s’emballe. »
Les événements et les intérêts contradictoires s’entremêlaient si étroitement que je ne pouvais les comprendre qu’en pressant mon cerveau jusqu’à la dernière goutte.
Ce que j’essayais de comprendre, c’était un vaste complot dont dépendait le destin du pays. C’était aussi le résultat de plus de dix ans de haine et de coopération entre Ivan et Ilay, deux hommes de leur trempe.
Pour reconstituer l’ensemble à partir de ces quelques éléments, mon cerveau devait brûler au point de fondre.
« Luka, arrête de douter. Je ne veux pas que tu meures ici. »
« Tu sais que je ne peux pas maîtriser mes pensées par la seule force de ma volonté. De toute façon, tout ça sera réglé dès que j’aurai regardé dans ton cerveau avec le Dispositif de transfert mental. Si tout ça n’est que le fruit de ma paranoïa et d’une erreur de jugement… l’esprit de Yuri Accretia devrait toujours être dans ta tête. »
Je baissai d’une main le sac que je portais. Il s’ouvrit sur le Dispositif de transfert mental.
« Tout ce que j’ai toujours voulu, c’est toi, mon Akies Domini, Luka. Je voulais te sauver avant que tu ne sois dans cet état. »
Ivan parlait d’une voix accablée.
« Si ma déduction est fausse, je deviendrai Akies Domini uniquement pour toi. L’Akies Domini parfait que tu désirais tant. Il est peut-être déjà trop tard, mais je suivrai aussi fidèlement un traitement de réadaptation. »
Ruina, le Pistolet à décharge braqué sur la tête d’Ivan, brillait d’un éclat vif. Même si on me faisait sauter la tête à l’instant, les réflexes de combat gravés dans mon corps me feraient appuyer sur la détente.
Ivan saisit le casque du Dispositif de transfert mental. Il se retourna et fixa droit le canon pointé sur lui.
Frouf.
Ivan leva le casque au-dessus de son crâne, comme s’il s’apprêtait à le mettre.
J’attendis calmement. Ivan ferma les yeux, puis les rouvrit en souriant.
« Lukaus Custoria, je vais détruire tout ce que tu possèdes. Je te ferai me supplier de te prendre. L’Empire n’a que faire de ce que je ne peux pas posséder. »
Comme prévu. Je le savais. Ivan jeta le casque du Dispositif de transfert mental de côté.
« Ivan, t’es toujours le même putain de gamin. Tu ne peux pas être satisfait tant que tu n’as pas tout ce que tu veux. Tu trouves ça normal, pas vrai ? »
Ivan répondit sans la moindre hésitation.
« C’est mon droit de naissance. Je suis né avec le destin de régner. Il n’y a rien dans cet Empire que je ne puisse posséder. »
Quel sentiment de supériorité aberrant.
« Personne n’obtient tout ce qu’il veut. Tu n’es qu’un putain de gamin immature qui ne l’a toujours pas compris. Pour l’Empire, crève. »
Je pressai la détente de Ruina et bondis en arrière.
Vroum.
À cet instant, le corps d’Ivan s’illumina. Une barrière d’énergie bleu vif enveloppa rapidement sa peau. Une technologie impériale que je ne connaissais pas. Merde.
Fwoooooosh !
Il n’y eut pas d’explosion. La munition à décharge frappa le corps d’Ivan, mais son énergie se dispersa dans toutes les directions, comme de l’eau.
Parmi les armes à feu individuelles, le Pistolet à décharge n’avait pas son pareil en puissance brute.
Ivan neutralisa sans effort une munition à décharge à bout portant.
Chiiiiing !
Aussitôt après, je dégainai Crucis et frappai. La trajectoire visait la tête d’Ivan.
Malgré la masse colossale de Crucis, l’arme ne parvint pas à écraser la tête d’Ivan.
Kiiiiiiiiing !
La barrière d’énergie bleue autour du corps d’Ivan se concentra à l’endroit où Crucis avait frappé, opposant une résistance physique.
Kaaang !
La force de répulsion me fit glisser en arrière avec Crucis.
« Merde, c’est impossible. »
Ivan avait-il revêtu une relique de combat arcanique ? Le désespoir me submergea un instant.
Mais, par une chance inouïe, ça n’en avait pas l’air.
Kying !
Une cartouche qui semblait contenir du liquide de refroidissement jaillit entre les omoplates d’Ivan comme une douille vide. Au moins, c’était de la technologie impériale.
Hssssssss !
La chaleur s’échappait lentement du corps d’Ivan. Il avait déchargé une quantité considérable d’énergie en peu de temps.
« Tu n’as jamais vu ça non plus, hein ? Une protection énergétique adaptati… »
Avant qu’Ivan n’ait fini d’expliquer, j’appuyai plusieurs fois sur la détente. Des cartouches de refroidissement furent éjectées du Pistolet à décharge et s’éparpillèrent violemment dans les airs.
Fwoooooosh !
Comme tout à l’heure, les munitions à décharge furent neutralisées et leur puissance dispersée.
Ting !
Deux cartouches de refroidissement jaillirent l’une après l’autre du dos d’Ivan. Une longue traînée de chaleur ondulante suivait les cartouches rougies à blanc.
« Combien d’équipements de protection ultramodernes ont-ils bien pu entasser dans une prothèse humanoïde de cette taille ? »
Les spécifications étaient absurdes. Vu ses capacités défensives, Ivan aurait pu survivre à un bombardement direct.
Hssssssss !
La prothèse d’Ivan avait atteint une température extrême. Avec n’importe quelle autre prothèse intégrale, son cerveau aurait déjà cuit. Je ne pouvais même pas imaginer à quel point son système de dissipation thermique était perfectionné.
Fwoosh !
La chaleur intense faisait brûler les vêtements d’Ivan comme s’ils fondaient. Nu, Ivan poussa un soupir.
« Tout le monde aurait été heureux si tu avais été un peu plus bête ou matérialiste. Tu fais aussi partie de ceux qui pensent qu’une liberté malheureuse vaut mieux qu’une servitude heureuse ? »
La Prothèse à forme variable d’Ivan se transforma. Sa peau et sa structure osseuse changèrent, faisant apparaître les courbes de sa poitrine et de son bassin. Chaque fois que la transformation exposait des composants internes, une bouffée de chaleur s’en échappait. La transformation servait aussi à évacuer la chaleur.
Clac.
Je remplaçai le chargeur de Ruina.
« Abandonne. Tu auras beau essayer, tu ne peux pas me tuer avec tes armes. L’assassinat de Père m’a donné une raison légitime d’investir dans une prothèse réservée à l’Empereur. Tant que cette justification tient la route, les autres membres de la Famille impériale et les branches collatérales ne peuvent pas protester non plus. Pour te donner une idée, cette seule prothèse coûte plus qu’un cuirassé spatial entier. »
Ivan ricana. Il n’avait toujours pas invoqué les Ombres.
« Tu es peut-être l’Empereur, mais tu n’y connais rien au combat. »
Je le provoquai par réflexe. Merde, quelle sale habitude. Ça me rendait encore plus pitoyable, comme si je m’emportais faute de mieux.
« Hmm, ne crois-tu pas qu’il serait préférable de me parler poliment ? Alors peut-être que, dans mon immense clémence, j’épargnerai Giselle. Je pourrais même la laisser vivre avec toi, sous ma coupe. »
« Quelle offre alléchante. »
« De toute façon, j’ai promis à Ilay de ne pas te tuer. Ilay me sera très utile pour la suite. »
« Ivan, tu fais confiance à Ilay ? »
Je tirai avec Ruina, que je venais de recharger, en visant le plafond et le mur.
Boum ! Bang !
Les points d’impact tremblèrent tandis que des fragments volaient en éclats. À la hauteur du Palais impérial, l’endroit était extrêmement solide : ni le mur ni le plafond ne s’effondrèrent. Mais les vibrations et le vacarme avaient dû se propager.
« Tu essaies d’envoyer un signal dehors ou quelque chose comme ça ? C’est inutile. Ilay Carthica a conclu un accord avec moi, surtout en ce qui concerne ta survie. Il est également d’accord : pour le moment, il nous faut un pouvoir uni et implacable plutôt qu’une république. Pendant ce temps, Ilay commet un “massacre du peuple” en utilisant le corps de Francec. Tout se déroule comme prévu. »
Hum. Une méthode efficace.
Si Francec, dont le pouvoir reposait sur le soutien du peuple, massacrait des civils sans raison, les sujets de l’Empire se rallieraient à Ivan.
Ilay mettait à exécution ce qu’il avait convenu avec Ivan. Voilà pourquoi ce dernier se sentait en sécurité.
« Je fais confiance à Ilay. »
« À ce traître ? »
« Je lui fais encore plus confiance parce qu’il m’a trahi une nouvelle fois. »
Ivan inclina la tête, déconcerté. Puis il tourna brusquement la tête vers le mur. Il semblait avoir senti quelque chose d’anormal.
KWA-BOOM !
Le mur, qui avait résisté aux munitions à décharge, s’effondra et projeta des débris vers l’intérieur.
« … Ha ha. »
Je ris en fixant la poussière et la fumée épaisses.
Je faisais confiance à mon ami Ilay.
« Cet Ilay trahit toujours. »
Les mensonges et les manigances du Renard de Carthica ne s’arrêtaient jamais à une seule trahison.