Chapitre 333
La garnison de Francec se trouvait dans un complexe industriel, à la périphérie nord d’Akbaran.
La zone était remplie de grandes usines appartenant à diverses entreprises et employait un nombre considérable d’ouvriers. Il était donc difficile de la bombarder ou de l’attaquer sans discernement.
« Il a bien fait de s’emparer du complexe industriel qui approvisionne Akbaran. S’il le voulait, il pourrait marcher jusqu’au Palais impérial d’Akbaran en moins d’une journée. »
La guerre civile avait pris une ampleur bien supérieure à ce que j’avais imaginé, et la situation était devenue extrêmement tendue.
L’armée de Francec contrôlait désormais l’un des quartiers clés d’Akbaran.
« Cette impasse doit être le fruit d’intenses manœuvres stratégiques. »
Francec aurait été désavantagé si les armées s’étaient affrontées hors de la ville. C’était pourquoi il avait établi sa garnison à l’intérieur et mis en place une ligne de défense.
« Pour être franc, Francec se sert des installations industrielles de l’Empire et de ses citoyens comme de boucliers et d’otages. »
Francec attendait que les nobles et les autres factions qui le soutenaient se rallient à lui. Le temps jouait en sa faveur.
« On ne peut pas étouffer les informations indéfiniment. L’Alliance Sacrée de Corite et la Fédération finiront par apprendre ce qui se passe au sein de l’Empire. Elles soutiendront Francec en secret. Plus cette guerre civile s’étendra et durera, plus l’Empire s’affaiblira. »
Je regardai le nuage de fumée qui se dessinait au loin.
Une fumée âcre s’élevait du quartier industriel rouge sombre et recouvrait le ciel. Rien qu’à la regarder, j’avais l’impression que de la suie noire s’accumulait dans mes poumons.
Des drones de combat patrouillaient dans le ciel au-dessus du quartier industriel, tandis que des canons antiaériens, disposés à intervalles réguliers, pointaient leur gueule menaçante vers le ciel.
« Une bataille défensive, avec le complexe industriel en guise d’appât. »
Francec attendait qu’Ivan attaque. Vu son infériorité militaire, c’était tout naturel.
Vrouuuum.
L’unité de Karilmanda, que j’avais rejointe, parcourut la longue route industrielle et pénétra dans le complexe.
Dès notre entrée, l’unité de Karilmanda se divisa en petits détachements pour assurer la maintenance.
Je descendis du véhicule et suivis Karilmanda plus profondément dans le complexe industriel. Ici et là, on voyait des scènes de travail familières.
Le complexe industriel continuait de fonctionner normalement malgré l’occupation.
« Nous continuons d’approvisionner Akbaran en produits de première nécessité, à l’exception du matériel militaire. Inutile de se mettre la population ou les entreprises à dos. Personne ne veut mettre à l’arrêt l’industrie et l’économie de l’Empire. »
Karilmanda m’expliqua cela en désignant les usines toujours en activité.
« S’emparer du complexe industriel était un coup de génie. Ça vous donne de vraies chances de gagner. »
Je parlai en marchant aux côtés de Karilmanda.
« Nous nous sommes emparés de cet endroit les premiers, lors d’une attaque surprise. Nous le devons à l’excellente décision de Sa Majesté Francec. »
« En contrôlant la principale source de produits industriels… si vous tenez bon, même les factions restées neutres finiront par croire que Sa Majesté Francec peut l’emporter. Le camp d’Akbaran ne peut que s’impatienter. »
Je compris moi aussi certaines choses. Leurs chances semblaient étonnamment bonnes. Je commençai même à me dire qu’Ilay pourrait réellement réussir.
« Tant que nous maintiendrons cette impasse, le prétendant Ivan sera forcé de faire le premier pas. Nous n’aurons qu’à nous tenir prêts à contre-attaquer. »
Francec avait fait de la prise du complexe industriel sa priorité absolue. C’était une décision stratégique d’une étonnante justesse. 𝕗𝐫𝐞𝕖𝕨𝐞𝗯𝚗𝕠𝘃𝐞𝚕.𝐜𝗼𝚖
Akbaran était une mégapole capable de subvenir à la plupart de ses besoins. L’Empire avait concentré une grande partie de ses capacités nationales dans une seule ville afin d’en faciliter le contrôle et la surveillance.
En occupant simplement le complexe industriel au nord d’Akbaran, Francec s’était de fait emparé d’une partie de l’Empire lui-même.
Ivan ne pouvait pas remplacer du jour au lendemain un complexe industriel d’une telle envergure. Il devait trouver un moyen de le reprendre en limitant les dégâts.
« S’ils ont réussi à s’emparer du complexe industriel aussi facilement, c’est aussi grâce aux années de préparation d’Ilay. »
Ilay s’y préparait depuis plus de dix ans. Même moi, je pouvais désormais voir les fruits de cette obsession.
« Comme Giselle avait préparé un plan pour moi, Ilay avait porté dans son cœur un grand dessein mûri pendant dix ans, au service de son propre objectif. »
Karilmanda se dirigea vers un bâtiment qui avait probablement servi autrefois de logements aux ouvriers. Il me conduisit dans une pièce au dernier étage.
« C’est ma chambre privée. Attendez ici pour le moment. Je vais faire mon rapport à Sa Majesté Francec et je reviendrai. Je lui transmettrai aussi votre demande d’audience. »
Je ne demandai pas à Karilmanda où se trouvait Ilay.
« Ilay a-t-il déjà rejoint Francec ? Ou opère-t-il séparément, quelque part dans Akbaran ? »
Vu le caractère d’Ilay, il était plus probable qu’il mène des missions clandestines plutôt que d’occuper publiquement un poste de commandement.
« Surtout, Ilay n’a pas bonne réputation. Il serait difficile de lui confier un poste en vue. »
Ilay était capable, mais versatile… et, pour le dire moins gentiment, on le tenait pour un homme méprisable.
La simple présence d’Ilay nuirait à la réputation de Francec.
« Même si tu agis entièrement dans l’ombre, tout ce que tu veux vraiment, c’est une république ? »
À la mort de Lilian Lamones, le cœur d’Ilay avait changé de couleur et de lumière. Depuis, il était devenu difficile de savoir ce qu’il pensait vraiment.
Ilay lui-même avait dit que son objectif était de fonder une république.
« Une république. »
Après avoir recouvré son autorité impériale légitime et stabilisé l’Empire, Francec remettrait pacifiquement le pouvoir au peuple. Sur le papier, ça semblait assez plausible.
« Mais est-ce possible ? »
D’innombrables dangers et variables imprévisibles se dressaient devant eux. Francec lui-même pourrait changer une fois devenu Empereur.
Il n’était pas rare, en particulier, que ceux qui avaient contribué à établir un nouveau régime soient écartés ou tués. Ilay ne se contentait pas d’avancer sur un chemin semé d’épines : il marchait sur une corde raide au-dessus du vide.
« Cela dit, moi non plus, je ne suis pas différent quand il s’agit de marcher sur une corde raide. »
J’appuyai l’épaule contre la fenêtre et contemplai le complexe industriel plongé dans l’obscurité. Dehors, la chaleur brûlante et les flammes des usines jaillissaient comme de la lave. Rien qu’à les regarder, j’avais l’impression de sentir les émanations âcres.
J’attendis que Karilmanda revienne de son entretien avec Francec.
Dans la chambre privée de Karilmanda, il y avait une photo de famille. Comme il sied à une famille Noble, tous étaient impeccablement vêtus pour la photo. Derrière eux se dressait l’intérieur élégant d’un manoir, avec son escalier orné.
« Combien de soldats vont mourir ? »
Cette pensée me laissa un goût amer dans la bouche. Des soldats loyaux allaient mourir pour une chose aussi dérisoire qu’une guerre civile.
« Fonder une république vaut-il vraiment autant de morts ? »
Je ne connaissais rien à la politique.
Empire, Empereur, république… Pour moi, ce n’étaient guère plus que des concepts abstraits. Que la famille Cracia continue ou non à produire des Empereurs, génération après génération, ne me concernait pas.
Et même si je ne connaissais rien à la politique, je savais au moins une chose.
« République ou Empire… il n’existe aucune utopie où tout le monde est heureux. Un simple système politique ne peut pas résoudre tous les problèmes du monde. »
Le désespoir et la misère ne feraient que rester cachés quelque temps avant de refleurir comme de la moisissure.
Même si Accrétia devenait une république, de nouvelles inégalités et de nouveaux griefs s’y accumuleraient. La coercition et le contrôle de l’Empire seraient glorifiés sous les noms de force et d’ordre, et des impérialistes rêvant de restauration finiraient inévitablement par apparaître.
Nul ne pouvait savoir, en vivant à une époque donnée, quelle voie était réellement la meilleure. On ne pouvait que croire que l’une d’elles l’était.
« Moi aussi, je suis dans le même cas. »
Je sentais désormais clairement l’immense courant que le jeune Luka n’avait pas su percevoir. C’était probablement le fruit de l’expérience.
Le cours de l’époque déferlait sur Akbaran. Que cela se termine par un échec ou une réussite, bien des choses changeraient.
Frrt.
Après une attente interminable, la porte s’ouvrit.
Karilmanda entra, toujours vêtu des mêmes habits qu’à son arrivée.
« Vous avez vu Sa Majesté ? »
Je posai la question avec précaution. Karilmanda esquissa un sourire gêné.
« Oui, mais Sa Majesté a rejeté votre demande d’audience. »
Je ne m’y attendais absolument pas.
Mon estomac se noua. Une vague d’agitation me submergea.
Par habitude, je refoulai mes émotions et gardai le visage impassible.
« Pourquoi ? »
Ma tête s’échauffa.
« Karilmanda ne mentirait pas. »
Francec avait réellement refusé de me voir. Il n’avait aucune raison de faire ça. Non, je devais mettre de l’ordre dans mes pensées et garder mon calme.
« Je peux encore servir de symbole pour rallier des soutiens. Au minimum, il pourrait faire de moi son garde du corps personnel. »
Plus que tout, je croyais qu’un lien nous unissait, Francec et moi. Même s’il avait changé, j’avais cru qu’il ne me rejetterait pas avec une telle froideur.
« Il a même refusé de me recevoir. »
Je plissai les yeux.
Le fait que mes suppositions aient été fausses pouvait s’expliquer par une conclusion simple.
Quelque chose que je n’avais pas vu, quelque chose qui échappait à ma conscience… une pièce dont j’ignorais tout exerçait une influence considérable.
« Les forces qui façonnent cette situation viennent de directions bien plus complexes que je ne l’avais prévu. »
Je regardai Karilmanda. Lui aussi semblait déconcerté par le refus.
« Sa Majesté vous a-t-elle expliqué pourquoi elle refusait de me recevoir ? »
« “Lukaus Custoria n’a aucune dette envers l’Empire.” Ce sont ses mots. »
C’était une déclaration ambiguë. On pouvait sincèrement y voir une parole prononcée pour mon bien.
« Francec veut peut-être aussi m’éloigner du chaos de l’Empire. Francec a toujours été quelqu’un de bien. »
Et pourtant, quelque chose continuait de tourner dans ma tête. Les événements ne s’enchaînaient pas naturellement. Tout grinçait comme des engrenages mal ajustés.
… Trop de choses étaient étranges. Je ne parvenais pas à cerner exactement ce qui clochait, mais rien ne s’emboîtait correctement.
Il manquait tant de pièces qu’Akies Victima ne pouvait même pas en tirer de conclusion. Je ne distinguais pas le moindre contour de l’image.
Mon intuition ne me révéla aucune information cruciale sur Karilmanda non plus. Lui-même ne savait presque rien.
« Vous a-t-il donné des instructions sur ce qu’il fallait faire de moi ? »
Je reposai la question.
« Je vous escorterai hors du territoire impérial avec les travailleurs de la Fédération. Nous veillerons aussi à ce que vous receviez une compensation convenable. »
En pratique, on m’expulsait de l’Empire.
Je clignai des yeux. Faire du tapage et montrer de quoi j’étais capable ne me vaudrait pas une audience avec Francec. Je ne savais même pas où il séjournait dans le complexe industriel.
Fssss.
J’entendais aussi des gens qui traînaient dehors. C’étaient probablement les lieutenants de Karilmanda.
« … Compris. »
Pour le moment, c’est ce que je répondis.
* * *
Je passai la nuit dans la chambre privée de Karilmanda. Il resta éveillé toute la nuit et me surveilla.
Officiellement, bien sûr, il me gardait.
« Impossible de convaincre Karilmanda avec des mots. »
Karilmanda était un soldat en qui Francec avait suffisamment confiance pour lui confier le commandement d’un régiment. Autrement dit, il était loyal et fiable.
Je connaissais bien les officiers têtus. C’était le genre d’hommes qui plaçaient leurs missions et leurs ordres au-dessus de tout.
Toujours assis sur ma chaise, je m’assoupis brièvement, presque comme si j’avais médité, puis me réveillai.
« Puisque vous êtes biologique, vous devriez dormir encore un peu. »
Karilmanda me regarda en parlant. Il avait étalé sur la table une arme à feu démontée et des pièces d’équipement, et les entretenait.
« Quelques heures suffisent. »
« Fidèle à votre réputation de membre de la Garde Impériale. »
« À strictement parler, je n’ai fait que terminer le programme des cadets. »
Je le corrigeai.
Karilmanda rit en remontant son arme. Les pièces s’emboîtèrent parfaitement sous ses mains.
« Quand j’étais jeune, je voulais moi aussi rejoindre la Garde Impériale. Mais le test de sélection a révélé que je n’avais pas beaucoup d’aptitudes. Vous savez pourquoi ? »
Une idée vague me vint à l’esprit.
Karilmanda était un excellent soldat, mais il ne dégageait pas cette aura particulière des membres de la Garde Impériale. Il m’avait l’air consciencieux et très responsable, presque bureaucratique.
« Les membres de la Garde Impériale sont des officiers, mais aussi des combattants chargés de mener des opérations spéciales brutales. Il leur faut une férocité presque animale et une grande capacité à la violence. »
Je rassemblai mes pensées avant de répondre.
« Votre agressivité était faible. Du moins, selon les critères de la Garde Impériale. »
« Vous êtes vraiment aussi exceptionnel que le prétendent les rumeurs. Je ne pensais pas que vous trouveriez si vite. »
Je haussai les épaules. Karilmanda poursuivit :
« Les membres de la Garde Impériale sont tous des génies du combat. Leur violence caractéristique leur permet de déployer sur le champ de bataille une puissance supérieure à ce que leurs compétences seules devraient leur permettre. Quelqu’un qui n’a pas les aptitudes nécessaires peut terminer le cursus de la Garde Impériale et ne rester qu’un soldat doué. »
« Faire partie de la Garde Impériale ne fait pas de vous un soldat parfait. »
« Vous êtes modeste. Vous avez dû être exceptionnel, même parmi les cadets de la Garde Impériale. Normalement… je n’aurais pas la moindre chance contre vous. Mais nous avons de la technologie pour nous aider. »
Karilmanda écarta les cheveux de sa tempe et tapota la puce intégrée à cet endroit.
J’inclinai légèrement la tête, perplexe.
Karilmanda sourit en découvrant ses dents de devant.
« Je vous préviens à l’avance : je me suis implanté une drogue électronique dans le cerveau. Quand je n’ai pas besoin de capacité de commandement ni de jugement, mais de “violence”, j’utilise un module de drogue électronique appelé Berserker. Une fois activé, l’un de nous deux mourra. »
… C’était un avertissement.