Chapitre 143
Chapitre 143
« Lukaus Custoria ? »
« L’… Irrégulier ? Attendez une seconde. »
Les soldats à l’entrée du point de contrôle sont fébriles. Un vétéran, posté derrière eux, me reconnaît et fronce les sourcils.
« Si tu veux monter au secteur supérieur, monte tranquillement, tout seul. Ne cause pas d’ennuis. »
Un soldat qui me connaît de vue s’approche de la ligne de démarcation jaune. Bien sûr, je ne lui ai jamais parlé. Il connaît juste mon visage.
« Désolé, mais je suis venu ici pour causer des ennuis. »
J’incline légèrement la tête en le fixant. Le soldat plisse les yeux avant de reculer d’un pas.
Le chaos éclate à l’entrée du point de contrôle. Les soldats contactent leurs supérieurs en urgence, ne sachant pas comment me gérer.
« Wouah ! C’est Luka ! Luka est vraiment venu ! »
« Je vous l’avais dit, il est de notre côté ! »
Un rugissement s’élève des manifestants derrière moi. Ceux qui me reconnaissent propagent mon nom de bouche à oreille. Ils le scandent comme une vague qui se propage.
Ouais, ces temps-ci, je suis le nom le plus en vogue. Quiconque s’intéresse un tant soit peu aux ragots a forcément entendu parler de moi au moins une fois.
« Le chasseur de nobles ! »
« Luka ! Luka ! »
Ils ne m’appellent pas Lukaus, ils m’appellent Luka.
« Je m’appelle Lukaus Custoria. Chaque citoyen de l’Empire a droit à une protection légitime sous le bouclier de l’Empire… C’est le droit de tous les citoyens impériaux, tel que proclamé par Sa Majesté Dino Accretia, le premier empereur. »
Soudain, un immense hologramme s’anime au milieu de la foule. Quelqu’un a enregistré mes paroles et les diffuse en boucle.
Une projection à taille réelle de moi-même continue de proclamer les droits des citoyens impériaux. Ma voix résonne au loin.
Galvanisés, les manifestants s’approchent de la ligne de démarcation. À chaque fois, des menaces d’ouverture de feu retentissent.
Pan ! Pan !
Les soldats tirent en l’air. Les manifestants tressaillent et reculent un instant.
Pas, pas.
Un homme sort du point de contrôle. J’essaie d’accéder au réseau supérieur pour confirmer son identité.
Bzzzzt.
Seule de la friture remplit mon affichage rétinien. Mes droits d’accès au réseau supérieur ont été révoqués. Kinuan a dû déjà trafiquer ça. On dirait que je suis officiellement sur liste noire.
« Shwell Kasert, Lieutenant-colonel. Probablement le commandant du point de contrôle 7. »
Je lis son badge et son grade. Un lieutenant-colonel à cet endroit, c’est forcément le commandant du poste. L’un des insignes sur sa poitrine porte un emblème d’épée dorée. Il vient de la Garde Impériale.
Je fais donc face à un supérieur.
Clic.
Je salue brièvement. Le Lieutenant-colonel Kasert me rend mon salut en s’approchant de la ligne.
« Même pour quelqu’un d’aussi distingué que toi, c’est un abus d’autorité. Peu importe ton talent, tu n’es qu’un simple cadet. Tu n’as aucune légitimité pour interférer avec l’accès à ce point de contrôle. Enfin, inutile de te faire la leçon. Tu n’es pas assez stupide pour ne pas comprendre. Alors, es-tu venu ici avec l’intention de commettre un acte d’insubordination ? »
À quel point Shuel Kasert est-il impliqué dans cette affaire ?
L’armée et la Garde Impériale n’ont pas toutes tourné le dos à la famille impériale. En fait, la majorité ignore encore tout de la situation.
C’est un petit groupe qui orchestre le coup d’État en coulisses. Une fois le coup réussi, les factions neutres se rallieront naturellement au vainqueur.
« La plupart des gens voient sans doute la situation actuelle comme de simples troubles et émeutes. »
Pourtant, il doit y avoir des collaborateurs qui manipulent les événements dans l’ombre pour garantir le succès du coup. Le Lieutenant-colonel Kasert pourrait très bien en faire partie.
« Je n’ai aucune intention de commettre une insubordination. Je représente simplement les droits légitimes des citoyens de l’Empire. Ils cherchent la sécurité et la protection. Ce ne sont en aucun cas des émeutiers. »
Les mots de raison coulent sans effort de mes lèvres. Mais la raison n’est que la raison. La réalité ne se négocie pas avec de la logique. Bien sûr, je ne crois pas un mot de ce que je viens de dire. Ce ne sont que des justifications commodes.
La réalité est cruelle. Parmi les manifestants se cachent des individus sinistres, attendant le bon moment pour transformer la manifestation en émeute totale. Les empêcher de passer est la décision la plus sage.
« Il y a des émeutiers parmi eux. Même les secteurs supérieurs ne sont pas totalement sûrs. Plus de trente pour cent des zones ont déjà été bouclées à cause des émeutes. C’est sans précédent. Et… »
Le Lieutenant-colonel Kasert hésite, puis communique avec quelqu’un. Il recule d’un pas et lève la main.
« … Lukaus Custoria. Tes droits d’accès viennent d’être révoqués. Si tu franchis cette ligne, nous ouvrirons le feu. Je te conseille de tenir à ta vie. »
Il semble que l’ordre vienne d’en haut.
La sécurité et les défenses du point de contrôle se renforcent. Les soldats s’alignent le long de la ligne de cent mètres. Derrière eux, les ascenseurs et les escaliers ressemblent à une forteresse imprenable.
Vrrr, vrrr.
Un son métallique sourd retentit, suffisant pour briser le courage des manifestants. Ceux qui étaient devant reculent instinctivement, un par un.
« Myrmidon, l’unité à prothèse blindée complète. »
Deux unités Myrmidon noir de jais s’avancent. Comparées aux Légions, ce sont peut-être des modèles de série, mais elles restent parmi les forces les plus d’élite de l’Empire.
L’arrivée des unités Myrmidon change l’atmosphère. Les armes qu’ils portent ressemblent plus à des canons qu’à des fusils. Leurs canons sont assez larges pour y loger une tête humaine, et leur puissance de feu ne se contente pas de faire sauter des têtes : elle peut pulvériser un corps entier.
« L’épée de l’Empire tourne désormais sa lame contre le peuple qu’elle est censée protéger. »
À mes mots, le Lieutenant-colonel Kasert se contente de rire.
« Peu importe ce que tu dis, nous tiendrons cette ligne. C’est notre devoir, le mien et le leur. Tu crois que les soldats impériaux sont si facilement influençables qu’ils tourneraient leurs armes à la moindre remarque d’un bleu ? Si quelques mots idéalistes pouvaient changer la direction de leurs armes si facilement, l’Empire se serait effondré depuis longtemps. Si l’Empire a résisté à d’innombrables menaces, c’est grâce aux héros silencieux qui restent fermes à leur poste. »
Le regard des soldats hésitants change à ses mots. On leur a rappelé leur devoir. Un commandant compétent donne toujours à ses troupes une cause juste.
« Vous ne pourrez pas bloquer ça éternellement », dis-je en faisant un pas de plus.
Les Myrmidons braquent leurs canons sur moi.
« Même si tu es le prodige de la Garde Impériale, tu fais preuve d’une arrogance absurde. Tu penses vraiment pouvoir passer en force ? »
Je ferme les yeux et j’écoute.
J’ai l’impression que les poils de ma nuque sont devenus des antennes, dressées. Comme si j’avais développé un nouvel organe sensoriel.
Srrrk.
J’ouvre les yeux et je regarde derrière moi.
À travers le vent violent et la pluie, les gens se rassemblent. Même les plus âgés et les plus fragiles, qui ne participaient pas à la manifestation, sont là. Un par un, ils se rejoignent, formant un courant massif.
« On peut ramasser l’eau renversée avec ses mains, mais on ne peut pas contenir une inondation. »
Je ne peux pas changer la marée existante tout seul.
Alors, je dois en créer une nouvelle et la faire s’écraser contre l’ancienne.
Une masse de gens est une force incontrôlable. Même moi, je ne peux pas prédire si cette marée apportera un gain ou une perte. Il est fort possible que la turbulence que j’ai créée finisse par m’emporter vers la mort.
Mais j’ai besoin de chaos, quelque chose de si imprévisible que même moi, je ne peux en prévoir l’issue. Même si cela me met en danger, je dois l’accepter.
Pour planter un couteau dans la gorge des puissants depuis une position inférieure, il faut créer des variables. Plus c’est imprévisible, plus c’est efficace.
« … Le Grand Principe d’Akies Victima. »
Garde toujours le chaos à tes côtés.
C’était le domaine de Kinuan. Il était une existence incertaine, un allié et un ennemi à la fois. Il était à la fois faible et fort. Chacun de ses mots et de ses actes était simultanément vérité et mensonge. Enveloppé dans l’armure du chaos, Kinuan maniait la possibilité comme une arme.
Comparé à lui, je manque encore cruellement d’expérience. Mais c’est naturel. Je viens à peine de faire mon premier pas.
Goutte.
J’essuie le sang qui coule de mon nez avec mon pouce. Les maux de tête sont devenus si chroniques qu’ils ne valent même plus la peine d’être mentionnés.
« Entre, Lukaus. Nous devons parler en privé. »
Sentant quelque chose d’inhabituel, le Lieutenant-colonel Kasert se pousse, créant un passage pour moi. Les deux Myrmidons abaissent également leurs armes.
L’ampleur de la manifestation gonfle anormalement. La nouvelle s’est répandue que je faisais face aux soldats au point de contrôle, attirant encore plus de monde.
La foule croit s’être rassemblée de sa propre volonté, mais en réalité, elle a été guidée par mes intentions.
« Ilay joue son rôle. »
Les gens qu’Ilay a placés à Akbaran sont en mouvement. Même l’hologramme à taille réelle a été filmé par l’un des agents d’Ilay.
L’influence et le pouvoir d’Ilay ne sont pas particulièrement grands. Normalement, il n’aurait pas pu générer un tel mouvement tout seul.
Mais en ce moment, même son pouvoir suffit à créer un courant, parce que je suis devenu le point focal. Comme une boule de neige qui roule toute seule après une petite poussée, l’élan a grandi naturellement.
« Maintenant, mon rôle est crucial. »
Ilay a poussé. Maintenant, c’est à mon tour de rouler.
« Selon les ordres d’en haut, je ne suis pas autorisé à entrer, n’est-ce pas ? »
« … Ça, c’est à ma discrétion. Si tu refuses d’entrer, je te ferai arrêter par la force. »
C’est un moment de tension extrême. À tout instant, les manifestants pourraient devenir des émeutiers. Et leur nombre continue de gonfler. Bientôt, ils seront incontrôlables.
« Il ne sera pas facile de me forcer à faire quoi que ce soit sans me tuer. »
Je pose mes doigts sur la garde de mon épée. Mon autre main glisse dans mon manteau comme pour saisir un pistolet.
Je déplace mon attention. J’ignore la foule. Leurs cris et leurs insultes s’estompent, comme coupés de ma perception.
… Silence.
Ma vue et mon ouïe sont uniquement concentrées sur les soldats. Leurs bras et leurs mains tressaillent continuellement. Au premier coup d’œil, ils semblent attendre des ordres.
Cependant, les signaux émotionnels qu’ils dégagent sont sans équivoque : hésitation et peur.
Les soldats au point de contrôle n’ont pas le cœur à un massacre de masse. Parmi les manifestants, il y a même des enfants. Les personnes âgées et fragiles se sont également rassemblées, poursuivant l’espoir d’entrer dans le secteur supérieur.
« Quand l’eau déborde, il n’est pas nécessaire de la ramasser. Non, l’eau contaminée n’a pas besoin d’être récupérée », murmure le Lieutenant-colonel Kasert, ses pupilles brillant d’une lueur glaciale.
Merde. Comme on pouvait s’y attendre de la part de la Garde Impériale, son jugement est rapide.
Snap !
Kasert lève la main et donne l’ordre de se préparer à tirer. Les soldats luttent, mais finissent par lever leurs armes, visant les manifestants.
« Tsk, il vaut mieux les chasser avant que la foule ne devienne plus grande. C’est regrettable, mais nécessaire. »
Kasert soupire et sort son pistolet. Si un officier supérieur montre l’exemple, alors les soldats impériaux, malgré leur réticence, appuieront sur la détente.
« Je dois gagner du temps. »
Depuis le début, mon seul but était de maintenir ce face-à-face. Je voulais maintenir cette impasse et continuer à attirer plus de monde.
Mais Kasert ne me facilite pas la tâche.
Un petit sacrifice pour en éviter un plus grand. Même si des centaines de personnes mouraient ici, c’était mieux que de laisser des milliers ou des dizaines de milliers de personnes se transformer en émeutiers.
C’était la décision de Kasert.
« Percer le point de contrôle par la seule force est impossible. »
Ceux qui le défendent sont Kasert, les soldats et les deux unités Myrmidon.
Ma pensée tactique à double niveau formule un plan de bataille. Un assaut frontal est irréalisable. Je dois capturer Kasert et l’utiliser comme otage.
« Mais Kasert préférerait mourir plutôt que d’être pris en otage. Il me dirait de le tuer. »
La ligne de pensée suivante rejette le succès de ce plan. Je dois trouver quelque chose de mieux.
« Je dois arrêter le massacre tout en maintenant cette impasse. »
Aucune solution immédiate ne me vient à l’esprit.
Et puis, mon temps est écoulé.
Clic.
Kasert appuie sur la détente.
Il ne me vise pas. Il vise les manifestants.
Ki—iiing !
Ma main bouge en synchronisation. Mon Crucis franchit légèrement la ligne de démarcation et frappe le pistolet en diagonale.
Clang !
La balle tirée fend l’air. Le pistolet, désormais brisé, tournoie dans les airs avant de s’écraser au sol.
Je n’enchaîne pas avec une autre attaque. Si je tranche le Lieutenant-colonel Kasert, il n’y aura plus de place pour la conversation, seulement pour le combat immédiat.
« Rapide et précis, comme le suggère ta réputation. »
« Il est naturel que je sois meilleur que quelqu’un à la retraite de la Garde Impériale. »
Si la situation avait été différente, cela aurait pu être un échange agréable.
Srrrk.
Le Lieutenant-colonel Kasert ne dit rien de plus et recule. Il lève la main à côté du Myrmidon. Les Myrmidons braquent leurs armes vers l’avant.
Au moment où Kasert abaissera la main, des projectiles à haute puissance seront déchaînés.
« Il n’y a pas d’autre moyen. »
Je dois me battre. Si les manifestants se dispersent ou sont neutralisés ici, je suis fini aussi.
J’augmente ma puissance, me préparant au combat.
Vrrrrrr !
À cet instant, le rugissement d’un moteur résonne d’en haut. Un véhicule aérien approche à une vitesse immense.
L’attention de tout le monde se tourne vers lui.
Kiiiiing !
Le véhicule aérien vacille de manière incontrôlable, manquant de se disloquer. Il percute même un gratte-ciel.
C’est un vol extrêmement instable. Il y avait une raison à l’interdiction de vol : si le ciel avait été aussi encombré que d’habitude, il y aurait eu une chaîne d’accidents massifs.
Le véhicule aérien perce la tempête, descendant assez bas pour que l’on puisse distinguer les détails à l’œil nu. Cependant, il ne parvient pas à atterrir.
Tout en maintenant son vol précaire, la trappe inférieure du véhicule s’ouvre et quelqu’un saute.
La première chose visible est une cape cramoisie.
Le Lieutenant-colonel Kasert et moi réalisons la situation plus vite que quiconque. Nous nous mettons tous les deux à genoux pour saluer.
Boum !
La cape ornée ondule comme pour défier le poids de la pluie battante et la gravité. Au moment où il atterrit, la ligne de démarcation jaune sous ses pieds se fissure.
« L-Le Prince Héritier Cramoisi ? »
Des cris éclatent sur les lignes de front de la manifestation. Les manifestants oublient même la politesse élémentaire de montrer du respect, pointant du doigt et gesticulant grossièrement.
Francec Accretia est arrivé. Ses yeux dorés brûlent d’une présence imposante.