Chapitre 553
Malgré tout le chemin qu’il avait fait pour venir me voir, il ne dit pas un mot pendant un long moment. Il resta assis, les bras croisés, à fixer le sol. Comme il avait fait une longue route, je me dis que c’était à moi de faire un effort et le saluai le premier.
« Salut. »
« … »
« Ça fait longtemps. »
Pourtant, Choi Jeho ne bougea pas. Ma voix était-elle encore trop faible ? Les autres énergumènes de Spark semblaient pourtant me comprendre sans problème. Je me raclai la gorge pour échauffer mes cordes vocales et réessayai.
« Tu n’entends pas ma voix ? »
« Si, je t’entends. »
Puis il referma la bouche. Pourquoi était-il venu, s’il comptait se comporter comme ça ? De toute façon, le lit d’appoint de l’accompagnant était trop petit pour lui.
Les membres m’avaient raconté l’histoire de Choi Jeho plus tôt dans la journée. Apparemment, je lui devais d’avoir survécu : c’était lui qui m’avait fait un massage cardiaque. Comme il était aussi celui qui conduisait la voiture, on pouvait dire sans se tromper qu’il était le MVP de ma survie.
J’avais fait trop de choses horribles à un gars qui avait passé son permis et m’avait réanimé rien que pour me retrouver. Même si les circonstances m’avaient échappé, je lui avais menti et je n’avais pas pu lui remettre son cadeau d’anniversaire en personne. Au bout du compte, j’avais trahi le type qui me servait de porte-parole auprès des autres membres pour m’éviter des ennuis, puis je m’étais enfui.
« Je suis désolé. »
« Ne t’excuse pas. Ça m’énerve. »
Pourtant, il n’avait pas l’air en colère. Il restait silencieux, et toute ma résolution d’encaisser sa rage sans broncher ne servait à rien.
« Pourquoi tu n’es pas en colère ? »
« Tu veux que je le sois ? »
« C’est important d’exprimer ses émotions pour sa santé mentale. »
« Et la tienne, elle va parfaitement bien ? »
Sa question avait une sacrée puissance d’attaque. Mais je pouvais répondre sans la moindre culpabilité.
« Ça va beaucoup mieux. »
« … »
« Je ne mens pas. »
À ces mots, Choi Jeho finit par me regarder dans les yeux. Il avait peut-être compris que j’étais sincère, car il ne chercha pas à chipoter davantage.
« Alors, si tu as quelque chose à dire, vas-y. Je t’écouterai jusqu’au bout. »
Je posai les bases et attendis qu’il soit prêt. Choi Jeho prit la parole plus tôt que prévu, et ses mots me surprirent complètement.
« Je n’ai rien à dire. »
« Rien du tout ? »
« Ouais. »
« Pourquoi ? Même après t’avoir fait courir dans tous les sens ? »
« Tu te rends seulement compte que tu m’as fait courir dans tous les sens ? »
Choi Jeho eut un rire sans joie. Il n’avait rien de sarcastique.
« Au début, j’étais furieux. »
« … »
« Je l’avais vraiment mauvaise. Je me disais : “Pour qui ce connard me prend ?” Un truc comme ça. »
C’était exactement la réaction à laquelle je m’étais attendu. Je pensais qu’il serait furieux et qu’il me ferait des reproches.
« J’allais aussi te demander des explications. Du genre : “C’est quoi cette merde, ça tient debout ?” »
Malgré ses paroles, Choi Jeho restait calme. À vrai dire, il avait plutôt l’air déconcerté.
« Mais… je ne sais pas. »
« … »
« En te voyant réveillé, je… je n’y pense plus. »
Il se passa les deux mains sur le visage.
« Tu n’es pas mort, c’est tout ce qui compte. Qu’est-ce que je pourrais demander de plus ? »
En entendant son soupir de soulagement, je souris d’un air penaud et lui tapotai simplement le genou.
***
L’effet de la « mise à jour Kim Iwol » fut incroyablement puissant. À peine l’aube levée, Gu Jahan et Woo Yoonjae déboulèrent dans ma chambre d’hôpital en poussant la porte à la volée.
« Sunbaenim, qu’est-ce que vous faites ici si tôt… ? »
« Ne t’avise pas de te lever ! »
« Fais un pas et t’es mort. »
Les sunbaenim avaient la pêche dès le matin. Ils parlaient fort. Et les voir saluer maladroitement Choi Jeho en même temps, c’était digne d’un sketch comique.
Choi Jeho, qui avait passé la nuit dans la chambre, fut raccompagné au Dortoir par le manager. Grâce à ça, je me retrouvai avec le trio des méchants.
« Hé, toi, sérieusement… »
« Comment tu te sens ? Ils t’ont dit que ça allait ? »
« Quel genre de personne disparaît sans prévenir ?! »
« Gu Jahan, tais-toi deux secondes. »
À la simple remarque de Woo Yoonjae, Gu Jahan se tut aussitôt. Je me sentis intimidé comme lui.
« Je vais bien. Ils ont dit que j’étais en parfaite santé. Si rien d’anormal ne se présente, je pourrai sortir d’ici dans le courant de la semaine. »
« Déjà ? »
« Ça fait un mois que je suis là… »
Gu Jahan poussa un profond soupir. Woo Yoonjae, lui, avait l’air inquiet ; on voyait à quel point il se faisait du souci pour moi.
« Si tu ne te sentais pas bien, tu aurais dû rester au Dortoir ou à l’hôpital. Pourquoi tu traînais partout ? »
« Comment vous saviez que je n’étais pas au Dortoir ? »
« UtopiA nous a appelés il y a quatre mois pour savoir si on avait eu des nouvelles de Kim Iwol. »
« L’agence en parlait aux gens ? »
« Seulement à ses connaissances. Comme elle n’arrivait pas à te joindre. »
Woo Yoonjae me rassura alors que j’allais me tenir la nuque, sous le choc. J’avais failli m’effondrer à l’idée que l’agence ait peut-être diffusé un avis de recherche pour me retrouver.
« Je t’avais dit de venir chez moi ou chez Yoonjae si tu avais des problèmes. »
« Allez, comment j’aurais pu faire ça ? »
« Mieux vaut que tu squattes chez nous plutôt que de faire venir ces types d’âge mûr jusqu’ici à chaque fois. Compris ? »
« … Pour une fois, il n’a pas tort. »
Même Woo Yoonjae, en qui j’avais confiance, s’étant rangé du côté de Gu Jahan, je n’eus d’autre choix que de leur présenter mes plus plates excuses et de me repentir. Ce n’est qu’après s’être assurés que j’allais vraiment bien qu’ils finirent par s’asseoir.
« Le type qui était là tout à l’heure était aussi un membre, pas vrai ? Il est même plus grand que Woo Yoonjae. »
« Oui. C’est le centre de notre groupe. »
« Pourquoi les jeunes d’aujourd’hui sont-ils si grands ? J’ai vu les autres membres entrer et sortir, ils sont tous immenses. »
Gu Jahan s’émerveilla. Eh bien, c’était parce que je m’étais battu pour qu’ils grandissent depuis l’époque où ils étaient stagiaires…
« Ces gars-là venaient tous les jours. Je me disais : “Ils doivent être vraiment proches.” »
« Tu crois que c’est parce qu’ils sont proches ? Ils montent la garde pour éviter qu’il s’enfuie encore. »
J’appris aussi que les énergumènes de Spark avaient bel et bien pointé assidûment. Je n’en avais entendu que des bribes vers la fin, mais, d’après les sunbaenim méchants, ces gars-là étaient dans ma chambre depuis mon admission, et encore plus souvent au début.
« Tu ne vas pas reprendre tes activités dès ta sortie, quand même ? »
« Notre retour a été repoussé, alors… »
« Ne raconte pas n’importe quoi. »
En plus de ça, Gu Jahan me servit tout un sermon avant de partir. Woo Yoonjae n’était pas en reste, même s’il s’y prenait avec plus de calme. Cela faisait longtemps que je n’avais pas reçu une telle remontrance. Ça me faisait du bien, parce que j’y retrouvais quelque chose de ma sœur.
***
Le jour de ma sortie arriva vite. Pour éviter qu’il y ait trop de monde, seul Jeong Seongbin vint m’aider à préparer mes affaires. Pendant que le manager réglait la facture de l’hôpital, Jeong Seongbin rassemblait les effets personnels qui traînaient dans la chambre.
« Je retourne vraiment au Dortoir ? »
Ma destination avait été fixée au Dortoir dès le début. C’était entièrement la décision des membres. Ils ne s’étaient pas contentés d’ignorer mon avis : ils ne me l’avaient même pas demandé.
« Bien sûr. Ce serait compliqué pour nous tous de vivre ensemble dans ton appartement. »
En parlant, il secoua et plia la couverture fournie pour l’accompagnant. Je repensai au lit auquel j’avais moi-même collé une étiquette de mise au rebut et dis :
« Je n’ai pas de lit pour l’instant. En attendant d’en acheter un autre… »
« Si, tu en as un. On ne l’a pas jeté. »
« Hein ? »
« Les couvertures sont là aussi. Joowoo les a sûrement lavées. »
Jeong Seongbin parlait calmement. Il avait son ton habituel, comme s’il m’expliquait quelque chose de banal.
« Seongbin. »
« Oui, hyung. Tu as besoin de quelque chose ? »
« Non. Assieds-toi une seconde. »
Jeong Seongbin, qui s’affairait, interrompit ses préparatifs et s’assit au bord du lit d’appoint de l’accompagnant.
« Tu n’as rien à me dire ? »
« À toi, hyung ? »
Jeong Seongbin avait sincèrement l’air de ne pas comprendre ma question.
« Un membre a agi de son propre chef, sans autorisation. »
J’avais nui à l’équipe en me comportant de façon irresponsable. Même si ces gars m’avaient accueilli avec bienveillance, avant de retourner sans vergogne au Dortoir, je devais reconnaître clairement mes torts.
« Pour ça… je comptais t’en parler petit à petit après ta sortie, hyung. »
Heureusement, Jeong Seongbin n’avait pas oublié ses responsabilités de leader. Il fallait séparer clairement le professionnel du personnel. Après avoir réfléchi un instant, il poursuivit :
« Quoi qu’on se soit dit, je ne pense pas qu’on aurait cherché à te réprimander. »
« Quoi ? »
« Bien sûr, on t’aurait dit qu’on avait été blessés et contrariés. Mais ça, c’est personnel, alors que toi, tu veux parler du côté professionnel, pas vrai ? »
« Ben, évidemment… »
« Du point de vue extérieur, il n’y a pas eu de problème. Aucune publicité n’a été annulée. Même si les choses avaient mal tourné, tu avais laissé de quoi payer les pénalités, donc le contrat n’aurait pas posé de problème juridique. »
« … »
« Tu n’as pas nui à l’équipe. »
C’était une conclusion fondée sur les résultats. Si Jeong Seongbin et les gars de Spark n’avaient pas pris les choses en main pour régler la situation, et si l’agence ne l’avait pas accepté, cela aurait facilement pu tourner au litige contractuel ou à des accusations d’absence non autorisée.
« Je suis contrarié. »
« … »
« J’ai été très choqué et, au milieu de tout ça, j’ai dû faire comme si tout allait bien. On avait même les spectacles de fin d’année qui approchaient. Ce n’était pas facile. »
« Alors pourquoi tu dis que je n’ai pas nui à l’équipe ? Vous avez souffert. »
« On est une équipe. »
Jeong Seongbin sourit.
« Quand l’un de nous traverse une période difficile, on règle ça ensemble. »
« Tout le monde n’a pas à porter la responsabilité collective des problèmes d’une seule personne. C’est la faute de l’individu. Le fait d’avoir ou non un esprit de solidarité dans le groupe, c’est une autre question. »
« Si c’était une question de comportement, alors oui. Mais ce n’était pas le cas, donc je ne pouvais pas le voir de cette façon. »
Jeong Seongbin posa les deux mains sur le matelas. Sa posture avait changé au fil de notre conversation. Il n’avait plus rien de celui qui joignait les mains et voûtait les épaules. Une seule chose restait comme avant : Jeong Seongbin n’abandonnait jamais aucun membre.
« Même à titre personnel, je ne pensais pas que tu étais en tort, hyung. Je me disais seulement : “Il devait être tellement désespéré pour en arriver là” et “Peut-être que je n’étais pas quelqu’un sur qui il pouvait compter”. »
« … »
« J’ai peut-être pu m’en vouloir, mais je ne t’en ai pas voulu. Si on avait été assez dignes de confiance, tu nous en aurais parlé plus tôt, non ? Si tu avais une raison que tu ne pouvais pas nous dire, alors c’était à nous de la remarquer ou de trouver une solution… C’est ce qu’on s’est tous dit. »
Il n’y avait pas un seul reproche à mon égard, alors que je n’avais laissé qu’un document de passation. Ils s’étaient contentés de me réconforter en me disant que mon geste était compréhensible. Il fallait une véritable compréhension pour en arriver là.
« Ce n’est pas ta faute, mais en tant que leader, il y a une chose que j’aimerais te demander… »
Les yeux de Jeong Seongbin étaient légèrement rouges. Pourtant, il ne cessa pas de sourire.
« Quand tu traverses une période aussi difficile que cette fois-ci, tu dois me le dire. Ce n’est pas une demande, c’est une promesse. »
Quand Jeong Seongbin était devenu leader, je lui avais dit qu’il était la personne la mieux placée pour ce rôle. Je lui avais aussi promis de respecter et de suivre ses décisions sans réserve.
Jeong Seongbin me demandait maintenant de tenir parole. Et après tout ça, la seule chose qu’il demandait à un membre, c’était simplement : « Préviens ton leader quand tu vas mal. » Où trouver un patron aussi gentil ?
« C’est le rôle que je suis censé jouer en tant que leader. »
Je m’étais trompé en pensant que Jeong Seongbin pourrait devenir un leader comme Yur en grandissant un peu.
Jeong Seongbin était déjà un leader parfait. Jamais je ne retrouverais un patron qui se soucie autant de moi et de ses collègues.