Chapitre 546
Le silence s’étira longuement. Ce ne fut qu’après avoir tourné plusieurs pages que je parvins à terminer la lecture des autres notes de ma sœur.
A-t-il déjà essayé de faire quelque chose dont il avait vraiment envie ?
A-t-il seulement des amis ?
Si quelqu’un lui demandait ce qui est amusant dans ce monde, combien de choses pourrait-il citer ?
Y a-t-il un endroit où il aimerait aller ?
Sait-il seulement ce qu’il aime ?
Enfin, c’est le genre de type qui peut fixer une basse avec intensité sans jamais se dire qu’il aimerait en jouer, alors j’en doute.
Je crus presque entendre sa langue claquer. Elle plaignait davantage ma situation que la sienne, alors que c’était elle qui était morte si jeune.
Je ne sais pas pourquoi ce gamin a grandi en étant aussi à côté de la plaque.
J’en demande trop ?
Il est incapable de prendre un compliment au pied de la lettre. Ne devrais-je pas d’abord m’inquiéter de savoir s’il saurait seulement accepter l’affection ou la confiance de quelqu’un d’autre ?
Quel gamin difficile.
Il fait l’idiot, mais il est sensible pour des broutilles.
Dès qu’il se passe quelque chose, il prétend ne pas s’en souvenir, puis assure que tout va bien alors qu’il est rongé par le stress.
Noona déversa sans retenue plainte après plainte.
En fait, non. C’est mieux qu’il oublie.
Ce ne sont pas de bons souvenirs qui méritent d’être gardés toute une vie.
Il vaut bien mieux vivre comme si rien ne s’était passé que de continuer à épuiser ses émotions.
Malgré tout, elle se demandait comment je pourrais mener une vie meilleure. Je l’imaginai plaisanter en disant que mon incapacité à oublier ce qui s’était passé dans mon enfance était un « handicap ». Même si elle n’avait fait que me casser du sucre sur le dos du début à la fin, j’avais l’impression que j’allais pleurer.
Ça fait beaucoup trop longtemps qu’on se sent coupables l’un envers l’autre. Alors, arrêtons.
Cette courte phrase me transperça le cœur. Je savais trop bien ce qu’une personne devait ressentir pour en arriver à prononcer ces mots.
En la voyant me regarder avec pitié pour les moindres choses, je m’étais demandé des dizaines de fois si mon existence n’était pas un fardeau pour elle. Je pensais souvent qu’elle aurait été mieux sans un frère comme moi.
C’était pour cela que j’avais quitté Spark si brusquement. Quand j’avais jugé que cette relation ne m’apporterait rien, j’avais cru que ma décision était la meilleure.
Ce ne fut qu’en faisant l’expérience inverse que je m’en rendis compte. J’avais été arrogant. C’était une décision si cruelle qu’elle avait dû faire souffrir ceux qui restaient. Spark avait-il ressenti la même chose ?
Ce serait mieux de créer de nouveaux souvenirs avec de nouvelles personnes.
Ne t’effondre pas simplement parce que quelqu’un qui était à tes côtés a disparu. Tu dois t’entraîner à te relever en te rappelant les moments heureux.
Après tout, tu as encore une longue vie devant toi.
Combien de pensées avaient traversé l’esprit de Noona en me voyant incapable de me relever après avoir perdu ma famille ? Combien de temps avait-elle souffert avant d’en arriver à cette décision ?
Et à quel point la personne qui reste pouvait-elle souffrir quand la conclusion à laquelle elle était parvenue était de garder pour toujours ses distances avec ceux qui risquaient d’aggraver la douleur de la séparation ?
Je me rappelai lui avoir demandé si le Système avait l’intention de me rendre un jour ma sœur. Je m’étais insurgé : pourquoi aider Choi Jeho revenait-il à « défier le destin », alors que c’était lui qui m’avait demandé de changer Spark ?
Maintenant que j’en étais arrivé là, je comprenais. Le « destin » dont parlait le Système, ce qui était censé arriver, n’était ni un accident ni une catastrophe.
Au moment où j’avais eu la chance de revivre ma vie, mon destin était de rompre avec Noona, une relation appartenant à mon passé, et d’avancer aux côtés de mes collègues, les relations qui faisaient partie de mon présent.
Les lettres devenaient de plus en plus floues. J’avais beau m’essuyer les yeux, mes larmes n’arrêtaient pas de couler.
Si tu as plusieurs personnes précieuses autour de toi, tu ne trouveras pas un peu plus de force pour affronter les moments difficiles ?
Tu te sentiras moins seul que si tu restes tout seul comme maintenant.
Tu as une bonne tête sur les épaules. Mieux vaut la remplir de choses heureuses que d’effacer tous les mauvais souvenirs et de laisser un grand vide.
Et tu devrais savoir ce que c’est d’être aimé à ce point.
Inutile de me demander pourquoi le Système m’avait empêché de détester davantage Spark, ou pourquoi il m’avait fait éprouver un sentiment de proximité avec ces gars-là.
C’était ce que Noona voulait.
Avait-elle su que je finirais par lire ce qu’elle avait au fond du cœur ?
Probablement pas. C’était pour ça qu’elle avait été aussi sincère. Si elle avait su que je pleurerais au point d’en avoir du mal à respirer, elle n’aurait jamais écrit tout ça.
Malgré tout, elle aurait au moins pu me laisser une chance de lui expliquer que je n’étais pas d’accord. Elle était partie pour toujours, alors je ne pouvais même plus lui dire qu’elle avait tort.
Elle n’aurait pas dû partir comme ça. Elle aurait mieux fait de me secouer et de me dire de vivre correctement, plutôt que de me conseiller de ne pas ressasser le passé et de prendre un nouveau départ.
J’espère simplement que tu continueras à être heureux.
À la fin de la dernière phrase figurait la mention : « (Demande reçue) ». Les traces laissées par ma sœur s’arrêtaient là, semblait-il.
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ Comme vous pouvez le constater, Assistant manager Kim a dû augmenter considérablement ses statistiques pour répondre aux attentes de Kim Wonjoo. Je ne peux pas rappeler quelqu’un qui est déjà parti pour modifier sa demande, alors je n’ai eu d’autre choix que d’y répondre autant que possible.
+
Pour une fois, j’étais d’accord avec le Système. Elle était partie si tôt, et pourtant elle attendait beaucoup trop de moi. N’était-ce pas pour ça que j’étais devenu une idole, un métier auquel je n’avais jamais eu le moindre lien dans ma vie précédente ?
Elle s’inquiétait trop. Avais-je déjà fait ce dont j’avais envie ? J’avais toujours fait exactement ce que je voulais. Chaque album sorti par notre équipe correspondait exactement à ce que je voulais.
J’avais aussi des amis. Et des dongsaengs dont j’étais aussi proche que de mes amis. Je me demandais pourquoi le Système opposait Noona à ces gars-là, mais c’était sans doute parce qu’elle m’avait dit de veiller à avoir des gens précieux autour de moi. Sans m’en rendre compte, j’avais failli faire exactement ce qu’elle aurait détesté le plus.
Je ne sais pas combien de choses la plupart des gens pourraient citer si on leur demandait ce qui est amusant, mais moi aussi, je peux donner quelques réponses.
Noona, as-tu déjà couru un marathon avant d’aller manger du bossam en groupe ? Es-tu déjà allée dans un parc d’attractions pour n’y manger que du pop-corn, sans faire un seul tour ? Aller voir les illuminations nocturnes en groupe, ça a peut-être l’air banal, mais c’est vraiment génial, tu sais ?
Je croyais ne pas avoir envie de voyager, mais je me surpris à vouloir aller à Singapour. Cette idée m’était venue tout récemment ; quelle coïncidence.
Et moi… je sais ce que j’aime. C’est parce que j’avais laissé ça derrière moi que j’étais déprimé depuis tout ce temps.
C’est ça. Comme le Système avait pris au pied de la lettre le souhait que Noona avait formulé en passant, il m’avait fait faire quelque chose qui n’était pas dans mon destin.
Je ne voulais vraiment pas l’admettre, mais comme je n’avais jamais gagné une seule fois contre ma sœur, on pouvait dire que les choses étaient censées se passer ainsi.
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ C’était vraiment un problème difficile.
+
Je sanglotai devant le Système. Plus encore que lorsque je l’avais perdue. Je me demandai si j’avais déjà pleuré autant, avec autant d’enfantillage, de toute ma vie.
***
Après avoir vu la Demande de soutien, j’eus une longue conversation avec le Système.
« Est-ce aussi pour ça que mon admission à l’université a été annulée : parce que “je ne suis pas allé en gestion des affaires par envie” ? »
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ Exact. La gestion des affaires ne t’intéressait pas, Assistant manager Kim. Tu sais, on ne réussit que lorsqu’on fait ce qu’on aime et ce pour quoi on est doué.
+
« Tu peux vraiment dire que j’étais doué ? Si j’étais censé devenir une idole, c’était uniquement parce que Spark avait attiré l’attention de Noona au bon moment. »
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ Eh bien, Assistant manager Kim, tu as bel et bien fait ta part. Tu as aussi constamment développé tes compétences professionnelles.
+
« Ne compte pas la “Compétence”. Tu étais trop strict pour considérer un code de triche comme un talent qui m’appartenait, non ? »
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ Est-ce que je ne te l’ai pas dit ?
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ Ce n’est pas moi qui ai augmenté ton niveau de compétence. Réfléchis un peu. Si tu t’entraînes et travailles jusqu’à l’épuisement plus de dix heures par jour, tu ne vas pas naturellement t’améliorer ? Assistant manager Kim n’a même pas pris un seul jour de repos, alors il est logique que ça ait porté ses fruits. Vu la vitesse à laquelle tu as progressé, tu avais peut-être tout simplement des aptitudes naturelles.
+
Pendant longtemps, j’avais été rongé par la culpabilité : pendant que les autres travaillaient dur, moi, j’avais développé mes compétences par des moyens injustes. Comme je croyais avoir pris un raccourci, je n’arrivais pas à accepter les compliments comme de vrais compliments.
Pourtant, le Système disait que la compétence que j’avais acquise si rapidement était le fruit de mes efforts. Il ajouta que le métier correspondait à mes aptitudes. Ces paroles apaisèrent les remords qui me pesaient depuis si longtemps.
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ Je ne te l’explique que parce que tu as fait l’effort de progresser par toi-même, Assistant manager Kim. Compris ?
+
Comme d’habitude, il ne manqua pas de me réprimander. Mais maintenant que je connaissais le contexte de ces paroles, je ne me sentais plus offensé par réflexe.
Ma sœur voulait que je sois heureux. Pour celui que j’avais été, incapable d’échapper à la dépression et oscillant entre la vie et la mort à coups de gestes extrêmes, c’était une attente que je ne méritais pas.
Pour changer une telle personne, le Système avait choisi le détour. Même s’il avait eu recours à la contrainte, il avait observé l’évolution de mes sentiments, sachant qu’au bout du compte, tout dépendait de moi.
Et aux côtés de Spark, j’avais réussi à sortir du fond du bourbier. Je ne considérais plus la mort comme une échappatoire. Je compris que je pouvais aller bien. J’avais trouvé un endroit où je voulais rester et m’étais même autorisé à être ambitieux.
Comme j’avais essayé de changer, le Système avait reconnu le chemin parcouru. Même si mes efforts pour vivre un peu mieux avaient fini par être pour moi-même, ils étaient finalement devenus la raison pour laquelle j’avais pu comprendre les véritables sentiments de Noona.
Si j’étais resté le même, je ne l’aurais jamais su. J’étais heureux d’avoir changé. Vraiment.
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ Le chemin a été très long. Comment as-tu vécu pour que ta vie soit devenue aussi compliquée, Assistant manager Kim ? Il n’y avait pas la moindre ouverture. C’est pour ça que j’ai dû aller jusqu’à Kim Wonjoo.
+
Avec le recul, depuis mon retour dans le passé, les échecs et les revers s’étaient enchaînés. Que le Système me donne des récompenses ou que Spark accomplisse quelque chose, je finissais toujours par m’effondrer et me laisser dévorer par des projets de fuite. Pour une entité non humaine, ça avait dû être un vrai casse-tête de corriger cette façon de penser.
« Désolé pour ça. »
Pour la première fois, les plaintes du Système me firent sourire sans la moindre malice. Il se plaignit que j’avais mis beaucoup trop de temps, puis entreprit de passer Assistant manager Kim au savon sans pitié.
Je lui fis remarquer que ça faisait longtemps que je n’étais plus employé chez Hanpyeong Industries, qu’il n’était pas vraiment mon supérieur et que l’entreprise, le « Supérieur » et le « Subordonné » n’étaient que des coquilles vides. Alors pourquoi continuait-il à m’appeler Assistant manager Kim ? Le Système en fit toute une histoire. Puis il affirma fermement que, quoi qu’il arrive, je resterais assistant manager jusqu’au jour où je démissionnerais officiellement.
Sans que je m’en rende compte, notre conversation touchait à sa fin. Comme toujours, le Système s’acquitta de ses fonctions.
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ Maintenant, réfléchis sérieusement.
+
Il suivit les procédures et me présenta la prochaine action à entreprendre.
Moi qui n’avais pas encore été libéré de mon statut de « Subordonné », je restais également à ma place. Je pris acte des paroles du Système et acceptai la tâche qu’il me confiait.
+
[SYSTÈME] Une instruction de travail du « Supérieur » est arrivée.
▶ À propos de ce qu’Assistant manager Kim doit faire pour accomplir la mission confiée par son supérieur.
[SYSTÈME] Le « Subordonné » est informé de son « taux de synchronisation ».
▷ Taux de synchronisation actuel : 99 %
+
La fin se profilait lentement.