Chapitre 535
Le départ d’un membre avait un impact considérable sur un groupe. Quelle qu’en soit la raison, il provoquait un véritable choc chez les fans, qui mettaient longtemps à accepter que les membres restants formaient désormais le groupe au complet.
C’était d’autant plus vrai lorsque le départ n’était pas dû à l’expiration normale d’un contrat. Plus la situation était inattendue, plus les répercussions étaient importantes.
C’était pour ça que j’avais gardé cette solution en tout dernier recours, mais… comme il ne me restait aucune meilleure option, je n’avais pas le choix : il fallait opter pour le moindre mal.
Quoi qu’il arrive, je ne pouvais pas laisser le taux de synchronisation atteindre les 100 % sous les yeux des gars.
Et si les fans étaient là aussi ? Comment pourrais-je prendre la responsabilité de ce traumatisme ? Il valait mille fois mieux qu’ils se sentent trahis et en colère contre un traître méprisable plutôt que de devoir vivre la séparation soudaine et tragique d’une personne qui leur était chère.
Une fois ma décision prise, je mobilisai tous mes moyens pour quitter le Dortoir au plus vite. Puisque mon départ ferait du bruit, peu importe le moment, autant en finir le plus tôt possible pour que le groupe retrouve plus vite son équilibre.
Et je ne m’étais pas enfui à l’aveuglette. J’avais tout préparé dans les moindres détails pour que les choses se règlent sans accroc, en interne aussi.
J’avais réglé les indemnités de rupture — j’avais déjà fait retirer toutes les publicités, il ne restait qu’à régler les questions financières avec l’agence. J’avais dressé la liste des services payants, comme Bubble Pop, qu’il faudrait résilier, puisque l’entreprise n’avait encore jamais eu à mettre fin au contrat d’une idole. J’avais même écrit à l’avance la Lettre manuscrite à publier sur le compte officiel de Spark, pris des photos sans la moindre ombre et tout téléversé sur le disque partagé. Bref, je n’avais rien laissé de côté qui puisse accélérer mon départ.
Et pourtant, pourquoi ? Mais pourquoi, bon sang !
« Pourquoi est-ce qu’ils ne publient pas l’annonce de mon départ ?! »
Ni Spark ni UtopiA n’avaient donné le moindre signe de vie, alors que presque une semaine s’était écoulée depuis ma fuite. J’avais cru manquer la notification du direct d’anniversaire de Jeho parce que j’étais occupé à déménager, mais ce crétin… il avait carrément annulé le direct.
Quand même Iwol, censé être l’utilisateur le plus assidu de Bubble Pop, ne se connecta pas pendant plus de deux jours, les Sparklers commencèrent à s’interroger. J’avais rédigé plus de cent pages de consignes de passation précisément pour éviter ce genre de bazar, et voilà qu’ils faisaient quand même n’importe quoi ?
Je comprenais qu’ils ne puissent pas publier une annonce aussi sinistre autour de l’anniversaire de Jeho. Mais les anniversaires de groupe et ceux des membres étaient des dates importantes, qui passaient avant presque tout le reste.
C’est pour ça que je leur avais demandé de la publier après son anniversaire ! Même si je n’avais pas eu le luxe de choisir la date de mon propre départ, j’avais même ajouté une clause spéciale pour que l’entreprise puisse l’annoncer quand elle serait prête. Alors pourquoi ne réagissaient-ils toujours pas… ?
Je me sentais coupable. J’avais presque du mal à avaler quoi que ce soit, tant j’avais l’impression de faire quelque chose d’horrible aux gens qui payaient un abonnement mensuel juste pour discuter avec moi. En fait, je n’avais pas réussi à prendre un vrai repas depuis des jours.
*Est-ce qu’il y a plus de choses à régler que je ne le pensais ?*
Dans ma vie précédente, les résiliations de contrats et les démissions étaient presque ma spécialité. Grâce à cette expérience professionnelle, j’avais réglé toutes les questions financières, les contrats publicitaires et mes obligations professionnelles avant de partir.
Mon cas n’étant pas entièrement inédit dans l’Industrie du divertissement, j’avais étudié avec soin les affaires de litiges juridiques et renoncé à tout pour que l’entreprise ne subisse pratiquement aucun préjudice. J’avais même versé en pénalités presque toutes les sommes de règlement que j’avais reçues jusque-là.
Au-delà des questions matérielles, ils voulaient peut-être simplement me poursuivre pour avoir quitté mon domicile sans prévenir. S’ils aiguisaient leurs couteaux pour me faire goûter à l’amertume de la vie en société sous prétexte d’outrage à la justice ou de rupture de confiance, je pouvais le comprendre.
Mais quand même, Spark, faites votre part. Peu importe que l’entreprise prépare des procédures judiciaires, vous pourriez au moins vous connecter à Bubble Pop. Vous ne lancez même plus vos directs.
« À quoi croyez-vous que j’ai passé du temps à rédiger cette proposition d’album repackage ? »
Spark n’avait jamais sorti d’album repackage. C’était en partie parce que Cheonghyeon fournissait les chansons à un bon rythme, mais surtout parce que je ne l’avais pas autorisé.
À moins d’avoir appris à composer moi-même pour pallier un manque de chansons, il y avait une raison pour laquelle nous n’avions jamais simplement rassemblé des titres de nos anciens albums pour les renouveler. S’il fallait remixer des morceaux, autant le faire une fois que seuls les cinq membres qui continueraient à promouvoir seraient encore là.
Pour moi, qui guettais la moindre occasion de m’en aller, l’album repackage était l’atout que je gardais en réserve pour annoncer le début des activités à cinq.
S’ils donnaient un concert, il leur suffirait de redistribuer les parties une seule fois pendant la production de l’album repackage. C’était donc avantageux à bien des égards.
J’avais même rassemblé toutes les photos de la version à cinq que j’avais retouchées avec tant de soin au fil des ans, en veillant à ce qu’elles puissent facilement être adaptées aux albums ou aux produits dérivés.
Il ne restait plus qu’à Cheonghyeon de réarranger les chansons. Et même s’il était trop occupé, j’avais préparé le terrain pour que l’équipe A&R puisse s’occuper des arrangements ; il ne leur resterait qu’à réenregistrer les voix. Je n’arrivais tout simplement pas à comprendre pourquoi ils ne publiaient pas l’annonce.
… J’avais l’impression d’être un vrai Sparkler. Un peu écœuré par ce constat, je cessai d’y penser et pris mon journal, qui avait pris un sacré coup pendant le déménagement.
Je tournai les pages jusqu’à la section des notes, à la fin. Une liste de choses que je m’étais promis de faire si je finissais seul, griffonnées chaque fois que j’avais la tête en désordre, s’étalait sous mes yeux. Ce n’était pas que j’étais particulièrement motivé par la vie. C’était juste que je me serais cru devenir fou si je ne faisais qu’attendre le jour où je pourrais m’enfuir, alors je m’étais amusé à noter des idées sans intérêt.
Le plus urgent, c’était le CSAT. Quand j’avais déposé ma candidature à l’avance, je m’étais demandé si le jour où je passerais vraiment l’examen finirait par arriver, mais voilà que la date approchait à grands pas. Pour être honnête, je n’avais pas étudié une seule seconde.
« Un permis de conduite de machines agricoles » et « l’inscription génétique » figuraient aussi sur la liste. J’avais envisagé le permis pour pouvoir gagner ma vie si j’avais beaucoup de temps après avoir cessé d’être une idole, mais comme j’avais épuisé mon taux de synchronisation pendant Action ou vérité avec Jeho, ce n’était plus nécessaire.
Je comptais faire l’inscription génétique au cas où je pourrais entrer en contact avec ma grande sœur après ma mort. Vu la merveilleuse personnalité du système, il ne serait pas étonnant que le lien avec elle apparaisse soudainement au moment de ma mort…
Si les indemnités de rupture n’avaient pas été aussi élevées, j’aurais pu mettre de côté autant que possible pour ma sœur, mais heureusement, la popularité colossale de Spark avait fait grimper ma valeur et m’avait obligé à débourser une somme considérable en pénalités. Malgré tout, j’étais soulagé de pouvoir économiser bien plus que les quinze millions de won prévus au départ.
Il y avait aussi plusieurs petites choses à faire. « Trouver du travail en freelance pour ne pas entamer mes économies » en était une importante. Je créai une entreprise, comprenant enfin tout le poids de cette phrase : les humains doivent travailler jusqu’à leur mort.
Même pendant ces journées bien remplies, dès que Spark me venait à l’esprit, je ne pouvais m’empêcher de rester assis sans bouger pendant un long moment. Chaque fois que je passais une journée morne à ne rien faire, je repensais au groupe ; alors je m’occupais en changeant mon adresse officielle et en faisant d’autres démarches du genre.
Malheureusement, on ne pouvait pas bouger vingt-quatre heures d’affilée. Je finissais forcément par m’allonger, et à moins de m’écrouler dès que ma tête touchait l’oreiller, j’avais toujours le temps de me perdre dans mes pensées. À chaque fois, Spark envahissait mon esprit et me rendait fébrile.
J’essayai d’ouvrir un cahier d’exercices pour réviser à la dernière minute, mais impossible de me concentrer. Après avoir passé mes journées à chanter et à tourner des émissions de variété devant des caméras, rester assis à un bureau me rendait nerveux.
Je me demandai comment j’avais bien pu étudier au lycée. En repensant à la difficulté que j’avais eue à tenir pendant les heures d’étude du soir lors du tournage de « Nous viendrons dans votre école », je compris que mes liens avec les études étaient bel et bien rompus.
Quand mes pensées oisives en arrivaient là, je finissais par enfouir la tête dans mon carnet et dire des choses inutiles, comme quoi mon quotidien était ennuyeux.
Quand nous vivions tous les six ensemble, il y avait toujours de l’animation. Que ce soit agréable ou non, aucune journée n’était tranquille. L’énergie de la bande amenait sans cesse des imprévus, et chaque jour semblait apporter son lot de situations absurdes qui nous faisaient rire à nous en faire mal au ventre.
Et puis, il y avait toutes les histoires que provoquait la vie en communauté. Quand on mettait ensemble des gens complètement différents, pas une seule journée ne se passait sans incident. Même Cheonghyeon et Kiyeon se disputaient pour les choses les plus insignifiantes dès qu’ils se retrouvaient seuls.
Ils se chamaillaient pour toutes sortes de raisons. Parce que le nouveau clavier de Cheonghyeon faisait beaucoup de bruit, parce qu’en pleine nuit Cheonghyeon avait croisé le regard du prince sur la couverture du manga de Kiyeon et avait poussé un cri…
Quand ils piaillaient tous les deux dans le salon pour des bêtises pareilles, Joowoo transpirait à grosses gouttes en essayant de les arrêter. Seongbin affichait un air de résignation éclairée tout en sortant de la glace du congélateur pour préparer de l’eau fraîche à ses cadets. Jeho leur jetait à peine un regard avant de rester vautré sur le canapé à regarder MiTube.
Un jour, Joowoo tourna le dos au salon et passa un temps fou à arroser les plantes sur la véranda. Pendant ce temps, Seongbin faisait les cent pas dans le salon comme une fourmi égarée, incapable de tenir en place.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
« Joowoo et moi, on a été répartis dans des groupes différents pour notre travail pratique… »
Jeho leur dit qu’ils faisaient toute une histoire pour rien, mais quand il vit que Joowoo ne quittait pas le balcon alors que ses pantoufles étaient complètement trempées, il s’excusa.
Il se passait vraiment toutes sortes de choses. Un jour, une baguette de batterie cassée de Jeho avait servi de tuteur aux pots de fleurs de Joowoo ; une autre fois, Seongbin était rentré avec une quantité astronomique de desserts reçus de ses camarades et avait organisé une dégustation, en coupant les financiers et les madeleines en six morceaux chacun.
Moi non plus, je ne m’étais pas contenté de suivre le mouvement en silence. S’il fallait désigner le membre qui râlait le plus au Dortoir, c’était sans aucun doute moi. Non seulement je mettais religieusement à jour le règlement sur le tableau blanc, mais je rabâchais tellement que Cheonghyeon m’avait surnommé Manager Pepto.
« Hyung, le terme de micro-Manager ne suffit pas pour toi. Il te faut au moins nano-Manager, voire pico-Manager. Puisqu’on descend jusqu’au monde ultramicroscopique, je vais mélanger femto et février et t’appeler Pepto. »
Kiyeon, qui avait vu le mot-clé destiné à empêcher les recherches, Kim Pep, dans mes dossiers de commentaires haineux, ne savait pas comment arrêter son ami. Il ne faisait que lever et baisser la main, impuissant.
Je me rappelai avoir trouvé ça drôle et me dis que, si on m’appelait ainsi au sein du groupe, je ne serais plus blessé par ce surnom honteux de Kim Pep. Je lui dis donc de faire comme bon lui semblait.
Entre « Visuel mignon et craquant » et « Manager nano-pico-pepto », il y avait eu ce jour où Jeho avait râlé en disant que mes surnoms étaient aussi longs que ma bouche. Je lui avais alors répondu : « Dans ce cas, je vais t’appeler “Démon de la Scène, empereur du Center, Jeho” », et il m’avait regardé avec un mépris absolu. Je ne savais pas pourquoi toutes mes anecdotes finissaient par prendre ce genre de tournure absurde, mais quoi qu’il en soit, la vie n’avait jamais été ennuyeuse.
Je pensais qu’une fois seul, après avoir vécu et m’être chamaillé avec des types dont la taille moyenne dépassait largement les cent quatre-vingts centimètres, je retrouverais le calme de mon quotidien. Après tout, depuis que j’étais adulte, j’avais toujours tenu à vivre seul.
Mais je me trompais. Je m’étais mal compris moi-même.
Autrefois, ce studio me semblait être une prison qui me poursuivait jusque chez moi après le travail. Je croyais que je ne pourrais jamais échapper à cet endroit, toujours sombre malgré tous mes efforts, où il y avait moins d’un mètre entre le lit et le bureau, si bien que je devais me relever pour travailler même après m’être couché.
Mais à présent, ce studio me semblait bien trop spacieux. Il était si grand pour une seule personne que j’avais envie d’y faire venir quelqu’un, n’importe qui, juste pour qu’il s’assoie avec moi. Si je comptais disparaître, j’aurais au moins dû guérir complètement de mes symptômes d’anxiété d’abord.
Je n’arrêtais pas d’allumer et d’éteindre mon téléphone pour rien. Tout en pestant contre le compte qui ne publiait pas l’annonce, j’attendais la moindre nouvelle de Spark.
Comme s’ils avaient entendu mes prières, Spark publia, ce soir-là, une annonce dont le titre comportait « OFFICIEL ».
Mais il y avait un problème. Peut-être à cause de la distance physique, un malentendu s’était glissé dans notre télépathie.
≫ [OFFICIEL] Annonce concernant les activités de Iwol, membre de Spark
Ce que UtopiA annonçait n’était ni un départ ni une suspension d’activités. C’était un communiqué indiquant qu’un membre allait prendre du repos pour des raisons de santé.
≫ . . .
L’entreprise fera tout son possible pour soutenir l’artiste afin qu’il puisse se reposer suffisamment et revenir.
Nous vous demandons de faire preuve de compréhension.
Merci.
Réduisant ma proposition à néant, Spark choisit de mettre « (temporaire) » devant « activités à cinq ».
Je me redressai d’un bond, me frottai les yeux et relus l’annonce, mais elle ne changea pas d’un iota jusqu’à l’aube.