Chapitre 534
« De quelle partie parlez-vous… ? »
Jeong Seongbin prit une inspiration pour gagner du temps. Il devait savoir comment la PDG Yoon Hyunjoo percevait la situation avant de pouvoir orienter la conversation dans le sens qu’il souhaitait.
La réponse qu’il reçut fut tout à fait inattendue.
« Vous avez dû être sous le choc. Est-ce que tout le monde va bien ? »
Elle ne lui demanda pas quelle était la position des membres sur la situation. Elle ne l’interrogea pas non plus pour savoir s’ils n’avaient vraiment rien remarqué alors qu’ils vivaient dans le même Dortoir.
« J’ai entendu dire que monsieur Chanyoung et monsieur Daeyeon n’avaient pas pu rester longtemps avec vous, parce qu’ils faisaient des allers-retours au commissariat. »
« Les plus choqués, c’étaient les gars. Ils n’ont pas fermé l’œil de la nuit. »
« J’imagine. C’est arrivé juste après leur retour de leurs plannings… Ils ont dû avoir beaucoup de choses en tête. »
Tout le monde s’inquiétait pour Spark ; personne ne demandait comment compenser les pertes financières. Pour Jeong Seongbin, qui s’était préparé à une atmosphère tendue et conflictuelle, c’était déroutant.
« Ce garnement d’Iwol… Il faudra lui passer un savon quand il reviendra. Faire autant de souci aux autres. »
« Monsieur Daeyeon, vous devriez vous charger de lui parler. Il vous écoute. »
« Il ne m’écoute plus, maintenant. Et puis, tout le monde le sait : personne ne peut gagner une dispute contre monsieur Iwol. »
« Mais où est-ce qu’il a appris à parler comme ça, ce gosse ? »
Chacun de leurs mots sous-entendait qu’Iwol reviendrait. Même s’ils le critiquaient, il suffisait de les entendre pour comprendre que leur inquiétude, et non leur colère, était à l’origine de leurs émotions.
Jeong Seongbin pensa aux documents dans son sac : le rapport qu’il avait lu et remanié d’innombrables fois pour convaincre les employés de l’entreprise.
Pourtant, avant qu’il puisse les sortir, la PDG prit la parole.
« Seongbin. »
« Oui. »
« Et si nous attendions Iwol… juste un peu ? »
Jeong Seongbin crut avoir mal entendu. Mais elle ne se reprit pas en disant qu’elle s’était mal exprimée. Il se demanda même un instant si c’était une manœuvre pour négliger Spark en prenant Kim Iwol comme prétexte. La PDG mit un frein à ses pensées qui s’emballaient.
« Ce n’est absolument pas parce que nous pensons que Spark perdra en compétitivité sans Iwol, ni parce que nous voulons consacrer nos ressources à d’autres artistes. Je ne veux pas que l’entreprise pousse l’équipe alors que vous n’avez même pas encore accepté une formation à cinq. Nous ne pouvons pas vous laisser tout le temps du monde, mais je pense que nous pouvons laisser la porte ouverte quelque temps. »
Si un changement dans la composition du groupe devait poser problème de toute façon, mieux valait qu’il arrive tôt plutôt que tard — avant que les membres n’aient vécu encore plus de choses ensemble et que le souvenir du groupe au complet ne s’ancre trop profondément dans l’esprit des fans.
Malgré tout, la PDG disait qu’ils pouvaient attendre. Ce n’était pas par souci de l’image ou par crainte de la réaction des fans, mais par considération pour les membres restants.
« L’entreprise sait très bien qu’une mauvaise décision pourrait vous faire perdre une période cruciale de votre vie. Alors, au bout du compte, c’est votre avis qui comptera le plus. »
« … »
« Je vous promets que nous ferons tout notre possible pour éviter de retarder les plannings et poursuivre les activités comme d’habitude. »
À force d’avoir côtoyé Kim Iwol, qui détestait les questions d’entreprise et de contrat, Jeong Seongbin le savait mieux que quiconque. Kim Iwol dénonçait sans cesse le calcul des entreprises dès qu’il était question d’argent et leur manie d’éplucher chaque clause des contrats. Pourtant, il finissait toujours par ajouter une chose.
« Là-dessus, UA est plutôt réglo. Il n’y a aucune clause abusive. »
Au début, Jeong Seongbin avait cru que Kim Iwol enjolivait les choses pour éviter que les membres ne développent une hostilité inutile envers l’entreprise. Il lui était même arrivé de le trouver trop conciliant. Il était frustré de voir que, malgré tous les problèmes avec l’entreprise, Kim Iwol continuait à se mettre à sa place. Il était juste trop gentil… Jeong Seongbin en avait été exaspéré. Et il l’avait été encore davantage quand Kim Iwol avait dit qu’il ne porterait pas plainte contre l’entreprise.
Au fil des années, des cas extrêmes avaient commencé à surgir autour d’eux. MYTH en était un exemple frappant. Parthe n’était certes pas irréprochable, mais, même si les deux parties avaient leur part de responsabilité, garder des Idoles à l’étranger pendant des années sans leur donner la moindre occasion de s’expliquer ou de montrer des remords était cruel — envers le groupe, mais aussi envers les fans exploités comme source de revenus. Pour le bien de membres comme Han Gawoon, entraîné dans cette affaire, l’entreprise aurait dû trouver une manière plus saine de gérer la situation.
Des agences qui envoyaient leurs membres en planning même lorsqu’ils étaient blessés, des annonceurs qui imposaient des tournages dangereux, des employés si négligents qu’ils laissaient fuiter des informations personnelles sans la moindre précaution. Ce qui n’était que des histoires à faire peur avant les débuts était devenu réalité après les débuts.
Pour autant, Jeong Seongbin n’avait pas l’intention de ménager UA. D’autant plus qu’il faisait le lien entre ses collègues et l’entreprise.
« Je dois pouvoir dire les choses dures que mes membres n’arrivent pas à dire eux-mêmes. Si l’entreprise nous traite injustement, c’est à moi de prendre les devants et de faire barrage. »
C’étaient des pensées qu’il avait toujours gardées en lui.
Un jour, il avait posé la question directement à Kim Iwol. Il lui avait dit, avec un aplomb peut-être déplacé, que même si hyung examinait tout à la loupe, il lui arrivait de se montrer étrangement indulgent. Jeong Seongbin lui avait demandé cela parce qu’il ne savait pas si la manie de Kim Iwol de toujours faire le premier pas pour préserver les relations était vraiment la bonne approche.
Kim Iwol ne s’était pas vexé, pas plus qu’il ne l’avait réprimandé pour avoir posé cette question. Il lui avait plutôt donné toutes sortes de raisons. Parce que mes exigences personnelles sont faibles, parce que l’environnement général du milieu est si mauvais que je juge forcément les choses par comparaison… Il y avait tant de raisons qu’il avait du mal à toutes s’en rappeler.
Parmi elles, celle qui lui était le plus restée en mémoire était la suivante :
« Je pense aussi qu’une entreprise aurait dû avoir des bases solides dès le début, et que les changements se font beaucoup trop lentement. C’est sans doute ce qui me déçoit le plus. »
« … »
« Mais, au bout du compte, les choses changent. »
Petit à petit, l’entreprise changeait sans cesse pour le mieux.
Kim Iwol disait que c’était ce qu’il aimait chez l’entreprise. Jeong Seongbin avait trouvé qu’il faisait preuve d’une modestie excessive. À quoi bon si les changements ne suivaient pas le rythme des incidents et des problèmes ? Ce n’était pas parce qu’ils avaient de l’estime pour l’entreprise que celle-ci en avait forcément autant pour eux.
C’était pour cela que Jeong Seongbin s’était toujours battu bec et ongles lorsqu’il y avait quelque chose à discuter avec l’agence. Il faisait de son mieux pour que l’entreprise ne s’immisce jamais dans les décisions des membres. Il plaçait systématiquement l’avis du groupe au premier plan.
Et maintenant, il se rendait compte que l’entreprise, qui avait changé lentement, était arrivée à un point où ils pouvaient se tenir côte à côte et regarder dans la même direction. C’était le résultat des remarques constantes de Kim Iwol, de sa patience et de ses efforts pour traverser avec eux le processus d’amélioration.
Une décision qui empêchait de considérer UtopiA comme une « entreprise dotée d’un système bien établi ». Une rupture de confiance avait eu lieu entre les parties au contrat, et quelqu’un d’autre aurait pu exploiter ce précédent. Une entreprise aurait dû commencer par prendre de telles conséquences en considération. Jeong Seongbin s’y était aussi préparé.
« Ce n’était pas une décision facile à prendre. »
Si UtopiA n’était rien de plus qu’une entreprise trop gentille, il serait peut-être commode de traiter avec elle pour l’instant, mais nul ne pouvait savoir quand elle risquait de causer à nouveau les mêmes problèmes qu’autrefois.
« Malgré tout… je sais combien de fois Iwol a pris sur lui en se débattant avec les problèmes de l’entreprise. J’essaie de lui accorder autant de marge de manœuvre qu’il nous en a accordé. Mais comprenez bien que ça ne veut pas dire que nous fermerons les yeux à chaque fois. »
Cependant, si la décision déraisonnable d’UtopiA reposait sur son côté humain et indulgent, et si cette agence avait la voix décisive à un moment crucial…
L’entreprise inclurait naturellement Kim Iwol parmi les personnes qu’elle protégeait avec obstination, et serait prête à prendre des décisions risquées pour lui.
« À court terme, chercher une bonne entreprise ailleurs pourrait sembler plus efficace. C’est plus rapide, et on peut prévoir à quoi ressemblera l’avenir. Mais, sans même parler du temps et de l’énergie gaspillés, si un jour il ne reste plus aucune entreprise parmi les candidates capable de répondre à nos attentes, nous ne pourrons plus envisager d’avenir. Nous ne serons pas Idoles pour un jour ou deux, alors je veux tirer le meilleur parti des atouts d’UA. »
« Tu crois qu’UA peut changer suffisamment pour répondre à nos attentes à long terme ? »
Si l’on comptait les années de frustration et d’inquiétude, on n’en finirait pas. Il avait ravalé d’innombrables paroles, faute de réussir à les prononcer. C’était pour cela qu’il avait redoublé d’efforts pour rester sur ses gardes.
« Puisque j’en ai vu le potentiel, je dois faire en sorte que ça arrive. Et puis, je suis plutôt tenace. »
Et pourtant, quand venait le moment de trancher, Jeong Seongbin finissait toujours par accepter les arguments de son hyung, si gentil et si doux. Toujours.
Cet incident ne suffirait pas à effacer complètement sa méfiance. Il n’avait pas l’intention d’attendre autant que Kim Iwol avait fait de sacrifices et pris sur lui.
Mais maintenant qu’il savait ce que cela faisait de devenir enfin une véritable équipe, il se disait que, désormais, même si Kim Iwol prenait ne serait-ce qu’un peu le parti de l’entreprise, il aurait du mal à lui tenir tête froidement.
***
UtopiA et Spark, après s’être mises d’accord, commencèrent aussitôt à harmoniser leur discours. Ils devaient trouver une explication convaincante pour le fandom tout en évitant autant que possible de mentir.
« Et si on disait qu’il est malade ? Iwol hyung détesterait ça… mais je crois que c’est la solution qui causerait le moins de problèmes. »
Et ce n’était pas entièrement un mensonge. À la suggestion de Jeong Seongbin, le visage de Choi Jeho s’assombrit. Park Joowoo le réconforta.
Si un membre interrompait ses activités pour cause de maladie, personne ne lui jetterait la pierre pour avoir manqué un live d’anniversaire une fois les circonstances connues. Comme Choi Jeho, le membre fêté ce jour-là, n’était pas en grande forme non plus, ils décidèrent d’annuler le live prévu et d’organiser plus tard une petite diffusion en direct pour le remplacer.
La validation du texte de l’annonce et les discussions concernant les services payants actuellement en vente avancèrent sans encombre. Plutôt que de publier une annonce à la hâte pour devoir ensuite changer de version et semer encore plus la confusion, ils décidèrent de prendre quelques jours pour tout vérifier deux fois.
Quand vint le moment de parler de l’album, la tension revint dans la Salle de conférence. Tout le monde s’attendait à ce que Lee Cheonghyeon, Park Joowoo et Kang Kiyeon refusent de faire leur retour si le groupe n’était pas au complet.
« On maintient le retour comme prévu ? »
Alors, quand Kang Kiyeon aborda le sujet en premier, tout le monde les observa nerveusement pour jauger leur humeur.
« On devrait, non ? On ne fera pas le live d’anniversaire, et il faudra assurer les spectacles de fin d’année à cinq. Ça va vraiment réduire le contenu qu’on propose. »
Lee Cheonghyeon parlait d’un ton calme. Les regards des membres du personnel allaient de l’un à l’autre.
Ceux qui avaient suivi de près toute l’histoire de la création musicale de Kim Iwol et Lee Cheonghyeon ne pouvaient s’empêcher d’être inquiets. Ils les avaient vus mettre tout ce qu’ils avaient dans chaque album ; aussi, même s’ils avaient déjà convenu de respecter autant que possible les souhaits de Lee Cheonghyeon, ils restaient tendus.
« Il va croire que c’est sa faute si on perd notre élan. Je ne veux pas gâcher la sincérité de quelqu’un qui a essayé de faire en sorte que son choix ne freine pas nos activités. »
« Joowoo, qu’est-ce que tu en penses ? »
La réponse de Park Joowoo ne différa guère de celle de Lee Cheonghyeon.
« Ça m’inquiète. J’ai peur que, si on lui montre que les autres s’en sortent bien sans lui, il se dise qu’on n’a pas besoin de lui et décide de ne pas revenir… Malgré tout, je dois faire de mon mieux pour avoir quelque chose à lui dire quand je le retrouverai. »
« Si on ne fait pas de promotion et que notre popularité baisse, qu’est-ce que vous croyez qu’il pensera de nous ? »
Même Kiyeon se rangea à l’avis de Cheonghyeon. Il ne restait plus que Jeho.
« … Et toi, Jeho hyung ? »
Choi Jeho réfléchit longtemps, le visage grave. Cela ne lui ressemblait pas, lui qui prenait d’ordinaire ses décisions rapidement et regrettait rarement ses choix.
Il lui fallut plus de temps que d’habitude, mais Choi Jeho trouva sa réponse avant que quiconque ait le temps de le pousser à se décider.
« Faisons-le. »
« Ça ira ? »
« Parce que je crois que je me sentirais encore plus mal si on restait sans rien faire. »
Quand tout fut réglé, le soleil était déjà haut dans le ciel. Tant de choses s’étaient passées en seulement douze heures que l’entrée au Dortoir en pleine nuit semblait remonter à un passé lointain.