Chapitre 138
« Ça ne peut plus durer ! Nous allons mourir de faim si nous ne mettons pas fin à tout ça ! »
« Il faut sortir et tuer cette chose ! »
« Et Sir Asterion ? Il est puissant, il pourrait tuer cette chose d’un claquement de doigts. Pourquoi ne pas lui demander de s’en charger ? »
« Ce vieillard ? Il n’a rien fait ces dernières années. Même lors de l’attaque, il y a cinq ans, il ne nous a pas aidés ! »
Les voix des villageois résonnaient dans la salle commune, tandis que les habitants mécontents de Riftfall se criaient dessus.
« Et alors, s’il n’était pas là ? Il est toujours de rang SSS, il faut au moins lui demander de l’aide ! »
Facile à dire pour toi : tu n’as perdu personne à l’époque. Jamais je ne ferai confiance à cet homme !
La tension monta dans la salle. Les insultes, d’abord dirigées contre Asterion, se tournèrent les unes contre les autres, et deux hommes ne tardèrent pas à en venir aux mains.
« Comment oses-tu ? J’ai perdu mon meilleur ami ! »
« Et moi, j’ai perdu mon fils ! »
L’homme arma son bras, prêt à frapper l’autre habitant, mais son poing ne parvint jamais jusqu’au visage de celui-ci : il s’immobilisa à quelques centimètres à peine.
« Quoi ? »
Perplexes, les deux hommes fixèrent le poing, comme figé en plein mouvement, lorsqu’une voix rauque et lasse s’éleva sur le côté. Tout le monde se tourna vers elle.
« Les querelles entre vous ne sont pas tolérées ici. »
Asterion venait d’apparaître au milieu des villageois. Certains reculèrent, effrayés.
« T-Toi ! »
L’homme qui avait lancé le coup retira son poing et le désigna d’un doigt accusateur.
« C’est à toi de nous protéger ! Mais tu n’as rien fait pour empêcher cette chose de tout tuer autour de nous ! Nous mourons de faim, et toi, tu restes là, tranquillement ! »
Asterion soutint le regard furieux de l’homme sans changer d’expression, comme si ses yeux avaient depuis longtemps perdu la faculté de s’irriter ou de se mettre en colère contre celui qui lui criait au visage.
« Vous n’interviendrez pas. Restez au village. »
Sa voix dénuée d’émotion ne fit qu’attiser la colère de l’homme, qui crut qu’Asterion se fichait éperdument d’eux.
« Et pourquoi ça ? Cette chose tue tout ce qui l’entoure, et ça fait plus d’un mois qu’on n’a pas pu rapporter de viande au village ! Nos réserves s’épuisent, on ne tiendra pas longtemps ! »
Les autres ne dirent rien, mais approuvèrent silencieusement. Au cours du mois écoulé, tous les monstres des environs avaient disparu. Ils n’avaient trouvé que de petites flaques de sang violet au sol, ce qui leur avait fait croire que l’un des monstres avait gravi les rangs et s’était mis à tuer tout ce qu’il croisait.
La viande des monstres était essentielle à leur survie, mais désormais, ils ne parvenaient plus à rapporter la moindre carcasse. Ils n’avaient plus beaucoup de temps avant d’en arriver au dernier morceau.
« Ça ne durera plus très longtemps. »
Perplexes devant les paroles énigmatiques du gardien, les habitants de Riftfall laissèrent leur colère éclater. Le premier d’entre eux tenta d’attaquer Asterion.
« Espèce de “gardien” bon à rien ! »
L’un des hommes se téléporta près d’Asterion, une boule d’espace comprimé prête à exploser au creux de la main. Mais Asterion déplaça simplement ses yeux violets, et une cage invisible apparut autour de l’homme.
La boule d’espace comprimé se dissipa, laissant l’homme debout dans la cage transparente. Il martela les parois de ses poings, mais elles ne bougèrent pas et aucun son ne sortit.
En le voyant emprisonner l’un des leurs avec une telle facilité, les villageois furent gagnés par la peur et reculèrent. Le regard las d’Asterion les balaya, et ils se recroquevillèrent.
« Je ne le répéterai qu’une fois. Vous n’interviendrez pas. »
Cette fois, personne ne se rebella contre lui. Il disparut sans un bruit, et l’homme emprisonné s’effondra au sol lorsque la prison spatiale s’évanouit avec lui.
« Putain ! »
Le meneur qui avait crié sur Asterion jura à voix haute et frappa du pied le plancher de bois, assez fort pour le briser.
Mais sa frustration ne pouvait se décharger sur personne : même s’ils s’en prenaient tous à leur « gardien » en même temps, ils mourraient tous. Sans aucun doute.
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La pièce était sombre ; aucune bougie n’était allumée et aucune lampe à mana n’éclairait les lieux. Pas un bruit ne résonnait dans la pièce, où l’unique personne présente restait immobile sur le canapé.
Lyra fixait le mur d’un regard absent. Ses yeux violets, si lumineux lorsqu’elle était avec Valerian, étaient ternes et froids. Les mains posées sur ses genoux, elle respirait à peine, comme si elle ne respirait pas du tout.
Sa magnifique chevelure argentée avait perdu son éclat et paraissait terne et grise. Sa bouche tressaillit un instant, puis se figea de nouveau.
« Comment puis-je vous aider… Sir Asterion ? »
Sa voix basse s’éleva soudain. Elle était rauque, comme si elle ne l’avait pas utilisée depuis des semaines. Lorsqu’elle parla, la jeune fille joyeuse d’autrefois avait disparu, remplacée par une voix qui semblait vidée de toute vie.
Asterion était adossé au mur du fond et se contentait d’observer la silhouette pâle de Lyra. Son regard parcourut son corps, examinant chaque changement survenu depuis l’incident. Il distinguait encore de faibles ecchymoses sur son cou, là où Valerian l’avait étranglée ; elles refusaient de disparaître.
« Je vous regarde. »
Le silence retomba dans la pièce, et Lyra continua de fixer le mur de ses yeux vides. Asterion ne bougea pas. Toujours appuyé contre le mur, il ne quittait pas Lyra des yeux, refusant de la perdre de vue ne serait-ce qu’une seconde.
Bientôt. Bientôt, tout sera fini.
Les yeux toujours rivés sur la jeune fille, il repensa à sa première rencontre avec Valerian. À la première fois de sa vie où il avait eu l’impression d’avoir trouvé sa raison d’être.
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Au plus profond de la forêt qui entourait le village de Riftfall, dans un lieu noyé sous un océan de sang violet, s’élevait une montagne de cadavres. Certains étaient des [Échos du Vide], d’autres ressemblaient au monstre-élan, et d’autres encore n’avaient rien de commun avec les créatures qui peuplaient le monde d’Eldoria.
Leur sang s’amassait sous leurs corps, formant une rivière violette dont la puanteur suffisait à faire vomir même un vétéran.
Leurs corps étaient lacérés, déchiquetés, certains morceaux arrachés comme par les mâchoires d’une bête ; d’autres avaient des membres tranchés net, comme si l’espace qu’ils occupaient avait cessé d’exister.
Au sommet de cette montagne de cadavres se tenait un garçon solitaire. Son corps semblait tout droit sorti d’un cauchemar : des plaques d’écailles d’un noir profond luisaient d’une lueur violette, et de longues griffes noires étaient nimbées d’un éclat violet permanent. Ses cornes s’élevaient bien au-dessus de sa tête, évoquant moins des ornements que les cors de guerre d’un dragon antique.
Son visage était l’incarnation même de la frénésie : de longs crocs couverts de sang violet, et des traits qui auraient normalement été jugés parfaits, déformés par une grimace de plaisir dément.
Ses vêtements avaient depuis longtemps disparu ; seules les écailles noires dissimulaient ses parties intimes. Son corps était intact, sans la moindre blessure : une peau pâle, des muscles tendus, couverts par endroits de plaques d’écailles noires.
Il déchira le monstre qui se trouvait tout en haut, sans se soucier d’autre chose que de manger et de dévorer. À chaque bouchée, le sang doux descendait dans sa gorge comme le plus délicieux des miels.
Il ouvrit la gueule pour mordre à nouveau, mais la frénésie démente dans ses yeux disparut soudain, chassant de son esprit l’extase qu’il ressentait en mangeant.
Qu-quoi ?!
Il secoua la tête pour chasser les pensées et les souvenirs confus. Sa vue était trouble, mais lorsqu’elle s’éclaircit et qu’il découvrit les alentours, sa bouche, redevenue normale, s’ouvrit en grand. Ses longs crocs avaient disparu, ne laissant que des versions légèrement plus longues de ses crocs habituels.
Qu-que s’est-il passé ici ?
Son regard parcourut les dizaines de cadavres sous lui. Chacun de ses mouvements s’accompagnait d’un bruit écœurant tandis que la carcasse sur laquelle il reposait s’affaissait. Les yeux emplis d’une stupeur absolue, il baissa les yeux et ne vit que ses bras couverts de sang et les corps sous lui.
Je… Je… Je…
Il ne parvenait pas à former une pensée cohérente tandis que les souvenirs du mois écoulé affluaient dans son esprit. Tous ces meurtres, ces repas, ce sang bu défilaient devant ses yeux, lui révélant l’ampleur de ses agissements.
Ne supportant plus de rester debout au sommet de cette montagne de cadavres, il voulut se téléporter. La facilité avec laquelle il y parvint le surprit : c’était comme si la téléportation, au lieu d’être un sort, était devenue une part de lui-même.
En s’affranchissant des contraintes de l’espace et de la distance, cette simple téléportation lui procura un sentiment de liberté au cœur de cette folie.
En découvrant la montagne depuis le sol, il ne put s’empêcher de se demander :
Qu’est-ce qui m’est arrivé ???