Chapitre 137
« Ça ne peut plus durer ! Nous allons mourir de faim si nous ne faisons rien ! »
« Il faut sortir et tuer cette chose ! »
« Et Sir Asterion, alors ? Il est puissant, il pourrait tuer cette chose d’un claquement de doigts. Pourquoi ne pas lui demander de s’en charger ? »
« Ce vieil homme ? Ça fait des années qu’il ne fait rien. Même lors de l’attaque, il y a cinq ans, il n’a pas levé le petit doigt ! »
Les voix des villageois résonnaient dans la salle commune, tandis que les habitants mécontents de Riftfall se criaient dessus.
« Et alors, s’il n’était pas là ! Il est toujours de rang SSS. Il faut au moins lui demander de l’aide ! »
« C’est facile à dire pour toi, tu n’as perdu personne à l’époque. Jamais je ne ferai confiance à cet homme ! »
La tension monta dans la salle. Les insultes, d’abord dirigées contre Asterion, se mirent à fuser entre les villageois, et deux hommes ne tardèrent pas à en venir aux mains.
« Comment oses-tu ? J’ai perdu mon meilleur ami ! »
« Et moi, j’ai perdu mon fils ! »
L’homme arma son bras, prêt à frapper l’autre villageois, mais son poing n’atteignit jamais son visage : il s’arrêta à quelques centimètres de lui.
« Quoi ? »
Déconcertés, les deux hommes fixèrent le poing figé en l’air. Une voix rauque et lasse s’éleva sur le côté, faisant se tourner tout le monde.
« Les querelles entre vous sont interdites ici. »
Asterion venait d’apparaître au milieu des villageois ; certains reculèrent, effrayés.
« T-Tu ! »
L’homme qui avait lancé le coup retira son poing et le désigna d’un doigt accusateur.
« C’est à toi de nous protéger ! Mais tu n’as rien fait pour empêcher cette chose de tuer tout ce qui nous entoure ! Nous mourons de faim et toi, tu restes là à te la couler douce ! »
Asterion soutint le regard furieux de l’homme sans laisser paraître la moindre émotion, comme si ses yeux avaient depuis longtemps perdu toute capacité à se mettre en colère ou à s’agacer contre celui qui lui hurlait au visage.
« Vous n’interviendrez pas. Restez au village. »
Sa voix dénuée d’émotion ne fit qu’attiser la colère de l’homme, convaincu qu’Asterion se moquait bien de leur sort.
« Et pourquoi ça ?! Cette chose tue tout ce qui nous entoure ! Ça fait plus d’un mois qu’on n’a pas pu rapporter de viande au village ! Nos réserves s’épuisent, on ne tiendra plus longtemps ! »
Les autres ne dirent rien, mais approuvèrent l’homme en silence. Depuis un mois, tous les monstres des environs avaient disparu. Ils n’avaient trouvé que de petites mares de sang violet au sol, ce qui leur faisait croire que l’un des monstres avait gravi les échelons et s’était mis à tuer tout ce qu’il croisait.
La viande des monstres était essentielle à leur survie, mais ils n’avaient plus rapporté la moindre carcasse. Ils n’avaient plus beaucoup de temps avant d’avoir mangé le dernier morceau.
« Ça ne tardera plus. »
Déconcertés par les paroles énigmatiques du gardien, les habitants de Riftfall laissèrent leur colère éclater. Le premier d’entre eux tenta d’attaquer Asterion.
« Espèce de “gardien” bon à rien ! »
L’un des hommes se téléporta près d’Asterion, une boule d’espace comprimé prête à exploser dans sa paume. Mais Asterion bougea simplement ses yeux violets, et une cage invisible apparut autour de l’homme.
La boule d’espace comprimé se dissipa, laissant l’homme prisonnier de la cage transparente. Il frappa les parois de ses poings, mais elles ne cédèrent pas, et aucun son ne s’en échappa.
En le voyant emprisonner l’un des leurs aussi facilement, les villageois sentirent la peur monter en eux et reculèrent d’un pas. Le regard las d’Asterion balaya la foule, qui se tassa sur elle-même.
« Je le répète une dernière fois. Vous n’interviendrez pas. »
Cette fois, personne ne protesta. Il disparut sans un bruit, et l’homme en cage tomba au sol lorsque la prison spatiale s’évanouit avec lui.
« Putain ! »
Le meneur qui avait hurlé sur Asterion jura à voix haute et frappa du pied le plancher de bois, assez fort pour le briser.
Mais sa frustration ne trouva aucun exutoire : même s’ils s’attaquaient tous ensemble à leur « gardien », ils mourraient tous. Sans l’ombre d’un doute.
—
La pièce était sombre ; pas une bougie n’était allumée et aucune lampe à mana n’éclairait les lieux. Aucun bruit ne résonnait dans la pièce, où la seule personne présente restait immobile sur le canapé.
Lyra fixait le mur d’un regard absent. Ses yeux violets, autrefois si lumineux lorsqu’elle était avec Valerian, étaient ternes et froids. Les mains posées sur ses genoux, elle respirait à peine, comme si elle ne respirait pas du tout.
Sa magnifique chevelure blanc argenté avait perdu son éclat et paraissait terne, grise. Sa bouche tressaillit un instant, puis redevint immobile.
« Comment puis-je vous aider… Sir Asterion ? »
Sa voix basse s’éleva soudain. Elle était rauque, comme si elle ne s’en était pas servie depuis des semaines. La jeune fille joyeuse d’autrefois avait disparu ; à sa place ne restait qu’une voix privée de toute vie.
Asterion était adossé au mur du fond et contemplait la silhouette pâle de Lyra. Son regard parcourut son corps, examinant le moindre changement survenu depuis l’incident. Il distinguait encore sur son cou de légères ecchymoses, là où Valerian l’avait étranglée, qui refusaient de guérir.
« Je regarde, c’est tout. »
Le silence retomba dans la pièce. Lyra continua de fixer le mur de ses yeux vides. Asterion ne bougea pas, toujours adossé au mur, les yeux rivés sur elle, refusant de la perdre de vue ne serait-ce qu’une seconde.
« Bientôt. Bientôt, tout sera terminé. »
Sans quitter la jeune fille des yeux, il se remémora sa première rencontre avec Valerian. Pour la première fois de sa vie, il avait alors eu le sentiment d’avoir trouvé sa raison d’être.
—
Au cœur de la forêt qui entourait le village de Riftfall, dans un lieu noyé sous un océan de sang violet, s’élevait une montagne de cadavres. Certains étaient des [Échos du Vide], d’autres ressemblaient à la bête-élan, et d’autres encore n’avaient rien à voir avec les créatures qui avaient jamais foulé le monde d’Eldoria.
Leur sang s’amassait sous eux, formant une rivière violette dont la puanteur seule aurait suffi à faire vomir même un vétéran.
Leurs corps avaient été tailladés, déchiquetés, des morceaux arrachés comme par les mâchoires d’une bête. D’autres membres avaient été tranchés net, comme si l’espace qu’ils occupaient avait cessé d’exister.
Au sommet de cette montagne de cadavres se tenait un garçon solitaire. Son corps semblait tout droit sorti d’un cauchemar : par endroits, des écailles d’un noir profond luisaient d’un éclat violet ; de longues griffes noires, constamment auréolées de violet, terminaient ses doigts. Ses cornes s’élevaient loin au-dessus de sa tête et ressemblaient moins à des ornements qu’aux cors de guerre d’un dragon antique.
Son visage incarnait la frénésie. De longs crocs étaient couverts de sang violet, et ses traits, d’ordinaire d’une beauté parfaite, se tordaient en une grimace de plaisir fou.
Ses vêtements avaient depuis longtemps cessé d’exister ; seules les écailles noires cachaient ses parties intimes. Son corps était intact, sans la moindre blessure : une peau pâle, des muscles noueux et des plaques d’écailles noires.
Il déchira le monstre qui se trouvait tout en haut, sans se soucier de rien d’autre que de manger et de dévorer. À chaque bouchée, le sang sucré coulait dans sa gorge comme le plus doux des miels.
Alors qu’il ouvrait la gueule pour mordre à nouveau, la frénésie folle qui brillait dans ses yeux disparut soudain, et son esprit se libéra de l’extase qui l’avait saisi en mangeant.
« Q-quoi ?! »
Il secoua la tête, tentant de chasser les pensées et les souvenirs confus. Sa vue était trouble, mais quand elle s’éclaircit et qu’il vit ce qui l’entourait, sa bouche, redevenue normale, s’ouvrit en grand. Ses longs crocs avaient disparu, ne laissant que des crocs ordinaires, légèrement plus longs qu’avant.
« Q-que s’est-il passé ici ? »
Son regard parcourut les dizaines de cadavres sous lui. À chacun de ses mouvements, la carcasse sur laquelle il se tenait produisait un bruit écœurant. Sous le choc, il baissa les yeux et ne vit que ses bras couverts de sang et les corps sous lui.
« J-je… j-je… »
Il n’arrivait pas à former une pensée cohérente tandis que les souvenirs du mois passé se déversaient dans son esprit. Toute cette tuerie, ces repas, ce sang bu défilaient dans son esprit et lui révélaient l’ampleur de son escapade.
Ne supportant plus de rester debout au sommet de cette montagne de cadavres, il voulut se téléporter ailleurs et fut surpris par la facilité avec laquelle il y parvint, comme si la téléportation, autrefois un sort, était devenue une partie de lui-même.
Ne plus être soumis aux limites de l’espace et de la distance… Cette simple téléportation lui procura un sentiment de liberté au milieu de cette folie.
En voyant la montagne depuis le sol, il ne put s’empêcher de se demander :
« Qu’est-ce qui m’est arrivé ??? »