Chapitre 135
En contemplant le noyau à découvert du deuxième [Écho du Vide], Valerian sentit la convoitise flamber dans ses yeux. À l’idée qu’il pourrait peut-être obtenir quelque chose de nouveau, ses doigts frémirent tandis qu’il tendait la main vers le noyau.
Il l’arracha au monstre, l’observa un instant, puis répéta le même procédé répugnant en l’avalant. Lorsqu’il tint le noyau couvert de sang dans sa bouche, un phénomène inattendu se produisit.
« Pourquoi est-ce que ça a plutôt bon goût, maintenant ? »
Pour une raison inconnue, le sang qui lui donnait auparavant envie de vomir avait désormais une saveur sucrée. Il fit rouler le noyau dans sa bouche un instant, puis l’avala.
Il l’avala plus facilement, sans avoir l’impression d’essayer de faire passer un caillou dans sa gorge. Quand le noyau pénétra dans son corps, il ne sentit pas vraiment de différence, mais une étrange extase l’envahit et lui donna envie d’en reprendre.
« Ça fait partie de mon côté dragon ? Les dragons mangent des noyaux ? »
Les dragons d’Eldoria vivaient pour la plupart à l’écart, et l’on savait donc très peu de choses sur leur physiologie. Mais Valerian avait du mal à croire que son sang céleste puisse le pousser à aimer manger des noyaux de monstres.
Il se releva près de la carcasse ensanglantée et observa la forêt. Tout semblait normal. Cela ne signifiait pas pour autant que rien n’avait changé : après avoir constaté que les informations fournies par ses [Yeux du Dragon] ne correspondaient pas à la réalité, il avait l’impression de ne plus pouvoir s’y fier.
Ils étaient toujours au stade deux ; peut-être qu’en atteignant le stade suivant, il pourrait voir au-delà de ce qui dissimulait la véritable puissance de Lyra.
Baissant les yeux, il aperçut les trois trous dans son ventre. Ils n’étaient pas très larges et ne lui faisaient pas mal, mais son torse restait un peu raide quand il bougeait.
Il s’éloigna de la carcasse et s’enfonça dans la forêt.
« Il doit y avoir d’autres monstres dans le coin. Je me demande ce qui se passerait si je mangeais leur noyau… »
Il prit un air rêveur en s’imaginant dévorer d’autres noyaux de monstres, mais cela ne signifiait pas qu’il baissait sa garde. À présent qu’il distinguait ces monstres invisibles qui parvenaient d’une manière ou d’une autre à échapper à sa Perception spatiale, il se fiait davantage à ses yeux pour les repérer.
En traversant la forêt, il se demanda comment ils parvenaient à agir ainsi, à rester hors de son radar comme s’ils n’existaient pas. En repensant à la fenêtre de statut qu’il avait vue, il se souvint qu’ils possédaient le trait [Néant existentiel].
« Ça doit faire partie de leur furtivité absolue. Ils doivent s’en servir avec leur [Phasage spatial]. Ça expliquerait aussi pourquoi ils doivent le désactiver pour attaquer. »
[Néant existentiel] les rendait invisibles et effaçait également leur signature de mana. Associé au [Phasage spatial], ce trait leur permettait de se glisser entre les plis de l’espace et de dissimuler même leur présence spatiale.
Grâce à la combinaison de ces deux traits, ils étaient les prédateurs embusqués ultimes, qui n’existaient pas sur le même plan avant de passer à l’attaque.
« Mais ils doivent forcément avoir un temps de récupération avant de pouvoir disparaître à nouveau. »
En repensant à la façon dont il avait réussi à les vaincre, il conclut qu’ils ne pouvaient pas quitter leur espace intermédiaire et y retourner aussitôt. Cela créait une période où ils étaient vulnérables : comme ils ne possédaient aucune défense naturelle, un seul coup suffisait à les tuer.
Tandis qu’il marchait dans la forêt, il aperçut au loin la distorsion spatiale créée par un [Écho du Vide].
« Jackpot. »
Au même instant, le monstre sembla le remarquer à son tour. Mais c’est alors que Valerian repéra une deuxième distorsion spatiale à côté de lui, puis une autre, et encore une autre.
Ils furent de plus en plus nombreux à apparaître autour de lui. Lorsqu’il se retourna, il se retrouva encerclé par dix d’entre eux.
« Ça risque de mal tourner. »
En affronter un ne devrait pas poser de problème, et même deux, c’était faisable. Mais dix à la fois ? Son corps affaibli risquait de ne pas tenir le coup.
Il activa ses [Yeux du Dragon], et les silhouettes complètes des monstres apparurent devant lui.
Les monstres se rapprochèrent lentement, lui coupant toute possibilité de fuite. En se retournant, Valerian repéra le plus proche et prit une décision. Plutôt que de se laisser encercler, il allait essayer de foncer sur autant d’entre eux que possible. Le seul problème, c’était qu’il doutait de pouvoir être assez agile avec ses blessures, mais il devait tenter le coup.
Valerian bondit, franchissant la distance d’une courte téléportation. Activant ses [Écailles primordiales] et inondant son corps de mana divin, il abattit ses griffes sur l’[Écho du Vide] devant lui.
Une couche violette enveloppa ses griffes, renforçant leur tranchant grâce à son Affinité spatiale.
Le monstre recula d’un demi-pas, surpris que sa proie sache où il se trouvait. Mais ses traits faisaient partie de sa nature, et il les connaissait mieux que quiconque. Il ne désactiva donc pas son [Phasage spatial], et les griffes de Valerian le traversèrent de part en part.
« Putain, je pensais que ça marcherait. »
Il avait parié qu’en recouvrant ses attaques de mana spatial, il pourrait peut-être toucher les monstres. Sa théorie venait d’être réfutée : il venait simplement de les traverser.
« Je suis sûr qu’il y a un moyen de le toucher. Mais comment ? »
Se retournant vivement, Valerian vit deux des [Échos du Vide] s’approcher et se préparer à le frapper. Cette fois, au lieu d’agir le premier, il devait les laisser se rapprocher pour qu’ils reviennent dans son plan.
Dès qu’ils redevinrent tangibles, il se lança à l’attaque en tirant l’espace autour de son corps dans une direction précise. Ce déplacement soudain leur fit manquer leurs coups et, avant qu’ils puissent s’enfuir à nouveau, Valerian leur ôta la vie en leur transperçant la tête de ses griffes. Leur sang se répandit, exhalant pour lui un parfum si doux.
Il huma profondément l’air. L’excitation et l’extase montèrent en lui, et un large sourire de méchant se dessina sur son visage.
« Encore. »
En quête de l’ivresse que leur sang lui procurait, il balaya les environs du regard, à la recherche du monstre le plus proche qui tenterait de l’attaquer. Mais les autres hésitaient après avoir vu l’un des leurs mourir.
Leur intelligence ne leur permettait toutefois pas de comprendre des choses comme la peur, et d’autres se rapprochèrent. Le corps de Valerian explosa en un torrent de mana tandis qu’il poussait les limites de son corps de rang C à l’extrême.
Faisant passer son mana divin par son Affinité spatiale jusque dans le monde extérieur, il sentit l’instant précis où les [Échos du Vide] autour de lui devinrent tangibles et se préparèrent à le frapper.
Son sourire s’élargit et, quelques centimètres avant que leurs griffes blanches et acérées ne le touchent, son corps disparut. Un autre monstre s’effondra, la tête transpercée par-derrière.
Du sang violet se répandit encore sur le sol et s’accrocha à son bras couvert d’écailles. Les yeux de Valerian s’écarquillèrent tandis que l’euphorie s’emparait davantage de lui. Avide d’en avoir encore, il disparut à nouveau, prêt à se saisir de sa prochaine victime. Mais leur temps de récupération était écoulé, et ils s’évanouirent de nouveau dans l’espace entre les plis de l’espace.
Sa main ne rencontra que le vide. Une frustration si intense le submergea qu’il crut sur le point d’exploser, et son regard se tourna brusquement vers les monstres intangibles.
« Comment osez-vous ne pas vous faire toucher !? »
Sa frustration se mêla à sa fierté draconique, et la colère monta en lui. Pour trouver un exutoire, il se téléporta de nouveau près de l’un des [Échos du Vide] et tendit vers lui sa main écailleuse.
Il insuffla son mana spatial dans sa main. Son désir irrésistible de l’attraper et de lui broyer la vie se mêla à son mana divin et à son Affinité spatiale.
Quand sa main approcha de sa tête, le monstre ne bougea pas, entièrement confiant dans son trait.
Le mana se plia au désir de Valerian de rendre l’impossible possible, et son Affinité spatiale servit de conduit à la réalisation de ce désir.
Sa main atteignit la tête, et l’espace se fissura autour d’elle. De fines craquelures apparurent partout où passait sa main couverte d’écailles noires, tandis que la lueur violette qui en émanait s’intensifiait.
Sa main déchira la trame de l’espace, ses griffes acérées tranchant le concept fondamental sur lequel reposait la réalité et ignorant toutes les lois et les règles qui tentaient d’empêcher Valerian d’accomplir son désir.
Sa main atteignit l’endroit où se trouvait la tête du monstre. Mais au lieu de ne rencontrer que le vide, il sentit distinctement sous ses doigts la peau tendue de l’[Écho du Vide], qui tremblait dans sa poigne. Les yeux froids, comme ceux d’un dieu contemplant ses sujets mortels, il referma la main. La tête du monstre implosa : l’espace qui l’entourait se comprima jusqu’à s’effondrer sur lui-même, l’effaçant de l’existence.
Le reste du corps du monstre devint visible à l’œil nu et tomba dans l’herbe, la tachant d’un violet magnifique, plus appétissant que tout ce qu’il avait jamais vu.
Il tourna son regard vers les autres [Échos du Vide]. Son visage se tordit en un large sourire, puis son corps disparut de l’espace où il se trouvait. Un autre monstre s’effondra.