Chapitre 95
Chapitre 95 – Le pont
Traduction: Moonkissed
L’endroit était une immense librairie.
L’air portait une légère odeur sucrée, et les murs ainsi que les étagères étaient remplis de centaines de milliers de livres.
Shin Yeong-ung regardait autour de lui avec de grands yeux.
« Waouh… »
Sa tête tournait sans cesse de gauche à droite.
Les couvertures exposées…
Pour lui, c’étaient aussi des images.
Toute cette librairie ressemblait à une galerie d’art.
Une galerie remplie d’illustrations, sauf qu’ici elles étaient accompagnées de mots imprimés.
Tout cela lui paraissait nouveau.
Excitant.
Même en restant près de Bong Tae-won, il ne pouvait s’empêcher d’observer toutes ces œuvres…
Jusqu’à ce qu’une section attire particulièrement son regard.
Le rayon art.
On y trouvait des livres consacrés à de célèbres peintres.
Monet.
Manet.
Degas.
Des maîtres dont les noms traversaient les siècles.
Il se souvint qu’autrefois, dans sa vie passée, il avait fabriqué des catalogues pour des peintres dont les œuvres ne se vendaient pas.
Et maintenant…
Il se surprenait à penser :
Cette fois, ce sont les générations futures qui réalisent leurs livres d’art et les exposent.
La vie avait quelque chose d’étrangement ironique.
Pendant un instant, il se demanda ce qu’étaient devenues toutes les toiles entreposées dans son ancien entrepôt.
Où avaient-elles fini ?
« À l’époque, mon entrepôt entier était rempli des œuvres invendues de ces peintres… »
Sa vie passée s’était achevée au moment où l’impressionnisme commençait à être reconnu en France.
« Jean Lien a dû bien gérer les choses. »
Voir leurs œuvres voyager dans le monde.
Les retrouver même en Corée, plus d’un siècle plus tard, sous forme de livres…
Cela lui donnait l’impression que Jean avait véritablement honoré leur héritage.
Secouant ses souvenirs, Yeong-ung regarda à nouveau devant lui.
Dans cette vie, je me suis promis de vivre en tant qu’artiste.
S’il se laissait entraîner par les souvenirs du passé, il gaspillerait le présent.
Un jour, naturellement, il découvrirait la suite de cette histoire.
Pour l’instant, il repoussa ces pensées.
« Enfin… pour avoir mon propre livre d’art exposé ici, il faut être célèbre, non ? »
Dans le passé, on créait un livre d’art pour devenir célèbre.
Aujourd’hui, il fallait d’abord être célèbre pour qu’on publie un livre sur son travail.
Mais peut-être…
Peut-être qu’un inconnu comme lui pourrait un jour voir un ouvrage rempli de ses œuvres sur ces étagères.
L’idée que ses créations soient placées à côté des artistes qu’il admirait faisait battre son cœur plus vite.
« Nous voilà au rayon jeunesse. »
« Woooow ! »
Ils étaient arrivés dans la partie la plus colorée de la librairie.
Des couleurs primaires éclatantes.
Des caractères énormes.
Des couvertures tape-à-l’œil.
Ji-ho était déjà planté devant une étagère, feuilletant un livre.
Puis Yeong-ung se figea.
« …Pourquoi est-ce qu’il y a ce genre de choses ici ? »
La plupart des couvertures étaient normales.
Mais certaines semblaient vulgaires et excessives.
Comme si elles essayaient désespérément d’attirer les enfants.
Des personnages de dessin animé brandissant des liasses de billets en criant :
« Flex ! »
Ou encore des slogans absurdes :
« Bats tes mauvais amis ! »
Il trouva cela laid.
Vulgaire.
« Les enfants n’ont déjà pas assez de temps pour voir de belles choses. Pourquoi le gaspiller avec ça ? »
Bien sûr, dans une mer d’images flashy, il fallait attirer l’attention.
Mais pour des livres destinés aux enfants, perdre cette pureté lui semblait triste.
En claquant la langue, il suivit Bong Tae-won vers un coin plus calme.
Le grand homme tendit le bras et prit un livre.
« Voilà. Le rayon poésie pour enfants. Il n’y en a pas beaucoup. »
Flip. Flip.
Yeong-ung tourna les pages.
Des poèmes courts et simples.
Accompagnés d’illustrations épurées.
Chaque page paraissait pure.
Rafraîchissante.
Comme croquer dans une tranche de concombre après avoir mangé trop de malbouffe.
« …J’aime le concombre. »
Comparés à tous ces livres criards, ces poèmes étaient comme une bouffée d’air frais.
Mais il eut soudain une pensée :
Si on mettait côte à côte un concombre et de la malbouffe… combien d’enfants choisiraient le concombre ?
Probablement lui seul.
« Alors ? Qu’en penses-tu ? Tu veux essayer ? »
Yeong-ung imagina illustrer les poèmes de Na Song-yoon.
Aider les enfants à ressentir l’imagination du poète à travers mes images… et empêcher ce petit livre d’être noyé dans tout ce vacarme visuel…
Ce serait mon travail.
Ce défi éveilla quelque chose en lui.
Il leva immédiatement la main.
« Oui ! Je veux le faire ! »
« Cette fois, par contre, il faudra remplir un livre entier avec tes dessins. Ce sera plus difficile qu’avant. »
Ce n’était pas un problème.
Les vacances d’été étaient longues.
Il avait largement le temps.
Levant les yeux vers Bong Tae-won, il demanda :
« Ce sont encore les poèmes de Na Song-yoon ? »
Mais Tae-won secoua la tête.
« Non… C’est quelqu’un qui, pour le moment, est encore plus célèbre que lui. »
Cette réponse le déconcerta.
En voyant Yeong-ung incliner la tête, Tae-won ajouta un indice :
« Disons simplement… que c’est quelqu’un que tu as rendu célèbre. »
« Moi ? »
Yeong-ung baissa la tête pour réfléchir.
Quelqu’un que j’ai rendu célèbre… ce ne sont pas les peintres de ma vie passée, quand même ?
Puis un petit visage rond traversa son esprit.
« …Ah ! La prodige de la poésie. Ye-rin ! »
***
Pendant ce temps, dans le bureau du PDG de LYZ Entertainment—
« Monsieur le Président, je l’ai trouvé ! »
Le manager Kim entra en trombe, essoufflé, un ordinateur portable à la main.
Il le posa sur la table basse.
« Vous n’imaginez pas à quel point ça a été difficile à dénicher. »
« Pourquoi tant d’agitation ? »
« Vous m’aviez demandé d’enquêter sur ce directeur artistique, vous vous souvenez ? »
Il tapa rapidement sur le clavier.
« Big Star l’a bien caché, mais… ha ! Je l’ai trouvé ! »
« Sérieusement ? »
« Voyons, c’est moi. Je connais tout le monde. »
Il sourit avec assurance.
Le monde du divertissement était un petit univers entremêlé.
Les secrets ne restaient jamais cachés très longtemps.
« Le voici : son Instagram privé. »
● Galerie_Lumiere
« Il n’a pas beaucoup d’abonnés. »
« Oui. On dirait un compte secondaire. Apparemment, il l’utilise pour communiquer avec le personnel de Big Star. »
Le PDG se pencha en avant.
Uniquement des images.
Pas de biographie.
Aucune information personnelle.
Mais l’art parlait de lui-même.
Des natures mortes élégantes tracées avec assurance.
Des paysages si légers qu’on croyait sentir le vent.
Même les portraits de chiens dégageaient une émotion brute.
Faire défiler ce compte ressemblait à une visite dans une galerie d’art.
Le PDG s’adossa à son siège et souffla longuement.
« Ce type n’est pas seulement talentueux… c’est un véritable artiste. Pas étonnant que tout ce qu’il touche ait une apparence différente. »
« Peut-être qu’il a fait un double cursus en design ? » suggéra le manager Kim.
« Peu importe. C’est un monstre. »
Le PDG murmura :
« Parfait. »
« On raconte qu’il a donné des directives incroyables lors du shooting de l’album. »
« Vraiment ? »
« Les gens disent qu’il ne voit pas le monde comme une personne normale. Comme s’il possédait une paire d’yeux différente. »
« Et… apparemment, il est beau gosse. »
« Bon sang. Il a vraiment tout ? »
Le PDG semblait sincèrement amer.
« Mais… il ne parle pas. Apparemment, un manager le suit partout et parle à sa place. »
« Un original ? »
« Oui. Un excentrique complet. »
Le PDG éclata de rire.
« Tous les génies sont un peu bizarres. Regarde-moi : je suis bizarre aussi, non ? Parce que je suis un génie. »
« … »
« …Pourquoi tu ne réponds rien ? »
Le manager Kim toussa avant de continuer à taper.
« Peut-être que c’est un étranger aux cheveux noirs et que ce gars est simplement son interprète ? »
Étrangement, cette explication semblait plausible.
Quoi qu’il en soit—
« Écoute, Kim. Nous sommes LYZ. Nous avons des idoles. Dans cette industrie, n’importe qui tuerait pour gérer l’image visuelle d’un groupe d’idoles : les fans, le marché mondial, tout ça. C’est bien plus influent qu’un groupe de rock sombre. »
Il pointa l’écran.
« Contacte-le. Dis-lui de quitter Big Star et de venir travailler avec nous. Libérons son génie ici. »
Il se voyait déjà conquérir le marché international.
« Message envoyé. »
Le PDG esquissa un sourire sombre.
« Merci, Jang In-soo. Tu viens de remettre un monstre entre mes mains. »
***
Ce soir-là, une brise verte d’été faisait trembler la fenêtre de la chambre de Yeong-ung et Ji-ho.
Alors que Yeong-ung rangeait les tiroirs de son bureau, son téléphone vibra.
Bzzzz.
« Hein ? Un DM sur Insta ? »
Avec son tout petit nombre d’abonnés, il recevait rarement des messages.
À part ceux du personnel de Big Star.
Curieux, il ouvrit la conversation.
Elle venait de…
LYZ Entertainment.
Il lut le message puis fronça les sourcils.
« Si vous rejoignez notre entreprise, nous ferons de vous une célébrité mondiale. Merci de répondre. »
Ils demandaient son CV.
Son portfolio.
Promettaient beaucoup d’argent.
Yeong-ung pencha simplement la tête.
« …Mais je grandis déjà très bien, non ? »
Il avait des grands-parents aimants.
Travaillait déjà avec Big Star.
Gagnait largement assez pour son âge.
Il n’avait aucune raison de partir.
Alors il répondit poliment :
« Non merci. »
Puis posa son téléphone.
Son regard se dirigea vers le tiroir du bas.
Tous les matériaux d’art achetés grâce à son salaire de Big Star.
« Ehehe. »
Il sourit.
Des rangées de peintures arc-en-ciel.
Des crayons de toutes sortes.
Des carnets de croquis.
Des papiers d’origami.
D’étranges kits de modelage.
Son petit coin d’atelier brillait plus fort que le monde extérieur.
La veille, lorsqu’il avait exagéré ses achats, Bong Tae-won avait semblé inquiet.
— Yeong-ung, ce n’est pas un peu trop ? Tu es en train de transformer la maison en magasin d’art.
— Oooh… !
— …Ne prends pas cette expression illuminée, ça me rend nerveux.
Bien sûr, après cela…
Il avait encore acheté davantage.
« J’ai gagné cet argent grâce à l’art, alors je le dépenserai pour l’art. »
Satisfait, il contempla fièrement son mini-magasin artistique.
Puis il s’effondra sur son lit.
Dans ses mains :
L’album de WTH acheté à la librairie.
La lumière brillait sur le boîtier en plastique.
L’art inspirant la musique.
La musique inspirant l’art.
C’était magique.
Quelque chose qu’il n’aurait jamais pu accomplir seul dans sa vie passée.
En souriant, il murmura :
« J’espère qu’il m’arrivera encore des choses comme ça cet été. »
Sur son bureau, une feuille tremblait sous la brise :
Un poème écrit par Na Ye-rin après avoir vu ses dessins.
Cette fois…
Ce seraient ses mots à elle qui l’inspireraient.
Soudain, Yeong-ung bondit sur ses pieds.
Il quitta sa chambre en courant.
« Monsieur Bong ! Je veux dessiner les illustrations ! Quand est-ce qu’on commence ? »
« Tu parles des poèmes ? »
« Oui ! Les poèmes ! »
Lui qui ne réclamait presque jamais rien ne pouvait s’en empêcher cette fois.
Ses yeux brillaient comme ceux d’un enfant suppliant qu’on l’emmène au parc.
Mais Bong Tae-won hésita.
« …Le problème, c’est que… »
Il poussa un soupir.
« Na Song-yoon n’a pas encore donné sa réponse. »
Bam.
Le cœur de Yeong-ung s’effondra.
« Attends… ce n’était pas déjà décidé ?! »
« Ne t’inquiète pas. L’éditeur devrait nous répondre bientôt. »
***
Au même moment, chez Na Song-yoon—
Il était certain qu’il devrait se réjouir de voir sa fille publier un recueil.
Mais sa réponse fut ferme.
« Monsieur, les poèmes de Ye-rin ne sont encore qu’un jeu. Il est trop tôt pour les rendre permanents. Dès l’instant où ses poèmes deviendront un produit, elle risque de perdre le plaisir de les écrire. Participer à une émission de télévision comme souvenir est une chose, mais un livre… c’en est une autre. Merci pour votre proposition, mais je refuse. »
Sa voix était sérieuse au téléphone avec l’éditeur.
« Un livre possède un poids. Et ce poids exige un certain degré d’achèvement. Je suis sûr que vous comprenez cela mieux que quiconque. Je ne veux pas vendre la mignonnerie de mon enfant et sa popularité télévisée comme s’il s’agissait de véritable littérature. »
Na Song-yoon parlait rarement autant.
Mais cette fois, il comptait mettre fin à la discussion une bonne fois pour toutes.
Jusqu’à ce que—
« …Quoi ? Shin Yeong-ung ? »
Son visage s’illumina instantanément.
« Vous voulez dire que l’artiste lui-même souhaite illustrer les poèmes de Ye-rin ? Ah, eh bien… ça change tout ! Hahaha. »
Retrouvant son sourire habituel, il couvrit le téléphone de sa main et appela :
« Ye-rin ! Tu veux aller voir Yeong-ung oppa ? »
« Oui ! »
Et ainsi—
Grâce à un livre d’art,
Deux jeunes prodiges s’apprêtaient à se retrouver une nouvelle fois.