Chapitre 88
Chapitre 88 – Les yeux
Traduction: Moonkissed
« Ce n’est pas que cela faisait longtemps. En réalité, c’est même la première fois, monsieur Jo. »
La lumière du soleil se répandait doucement à travers la fenêtre.
Une femme aux cheveux élégamment coiffés et vêtue d’un chemisier raffiné affichait un sourire calme.
« C’est la première fois que vous m’appelez en premier. »
— « Ah... J’espère que je ne vous dérange pas pendant une journée chargée ? »
La voix de Jo Seung-jae au téléphone semblait légèrement prudente.
« Non, tout va bien. »
Lorsqu’on évoquait les familles les plus puissantes de Corée, le premier nom qui venait à l’esprit était toujours celui du groupe Samju.
Lee Myung-joo était l’héritière de troisième génération de cette famille.
Elle dirigeait également les opérations du musée Mokdam.
Pour les artistes coréens, avoir un lien avec Samju était presque inévitable.
Certains collaboraient avec les filiales du groupe.
D’autres voyaient leurs œuvres exposées dans les halls des entreprises Samju.
Certains participaient à des expositions sponsorisées par le conglomérat.
D’autres encore réalisaient simplement des commandes pour eux.
Les doigts de Lee Myung-joo glissaient sur son clavier tandis que ses yeux restaient fixés sur son écran.
« Comme d’habitude, je lis des articles sur l’art. J’en ai trouvé un particulièrement intéressant. »
— « Ah ? Si cela a retenu votre attention, alors je suis curieux aussi. »
« Il s’agit d’un jeune artiste. Son œuvre s’intitule Portrait d’un chien abandonné. Grâce à la peinture, il a trouvé une manière très intelligente de promouvoir l’adoption canine. Apparemment, les résultats sont excellents. C’est ce qui me fascine. »
— « Ah oui. Je crois avoir vu un article à ce sujet. »
« J’espère que ce genre d’artistes continuera à produire des œuvres semblables. Qui sait ? Peut-être qu’un jour nous les rencontrerons. »
C’était sa manière de dire qu’elle souhaitait suivre leur évolution.
Elle fit pivoter sa chaise vers la fenêtre.
Les manches légères de son chemisier flottèrent dans la brise.
Un parfum discret se répandit dans la pièce.
« Comment se passe votre travail ces derniers temps, monsieur Jo ? »
— « Comme d’habitude. En ce moment, je profite simplement d’un peu d’air frais à l’extérieur. »
« ...Vous ? À l’extérieur ? »
Ses yeux s’agrandirent légèrement.
Une surprise sincère.
« Vous êtes toujours enfermé dans votre atelier. Comme un ermite. »
— « Haha... oui. »
Jo Seung-jae rit maladroitement.
— « Finalement, sortir me fait plus de bien que je ne l’imaginais. Je crois que je m’étais vraiment enfermé tout ce temps. Je travaillais jusqu’à ce qu’une œuvre finisse par naître. »
« On dirait que vous avez trouvé une nouvelle perspective. »
— « Oui. Je ressens une inspiration que je n’avais jamais connue auparavant. »
Un sourire apparut sur les lèvres de Lee Myung-joo.
« Cet appel signifie-t-il que vous acceptez enfin notre commande ? »
Jo Seung-jae était l’un des jeunes espoirs les plus brillants du monde de la sculpture.
Un an plus tôt, le musée Mokdam lui avait proposé un projet.
Mais il était alors occupé à l’étranger et avait refusé.
Plus récemment encore, il avait déclaré qu’il n’accepterait plus de commandes pendant quelque temps, faute d’inspiration.
Pourtant, quelque chose semblait avoir changé.
— « Oui. Je vais l’accepter. »
Cette réponse dépassait ses attentes.
Son sourire s’élargit.
« Merci beaucoup, monsieur Jo. Dans ce cas, nous nous verrons bientôt. »
Mais avant que la conversation ne s’achève, il ajouta rapidement :
— « Ah, en réalité... j’aimerais vous demander une faveur. »
Pour Jo Seung-jae, frapper à la porte de Samju n’était pas une chose facile.
Même cet appel lui avait demandé du courage.
« ...Une faveur ? »
— « J’aimerais voir Les Portes de l’Enfer. »
***
Ce n’était un secret pour personne que le fondateur de Samju était passionné d’art.
Ses réserves privées contenaient des trésors qu’aucun musée coréen n’osait même rêver de posséder.
Parmi eux se trouvait :
Les Portes de l'Enfer
Le septième exemplaire.
Conservé à l’abri des regards.
Verrouillé dans une réserve inaccessible au public.
Cette demande inattendue poussa Lee Myung-joo à tapoter doucement son bureau du bout des doigts.
« Hm... Vous savez que cette œuvre n’est normalement pas exposée, n’est-ce pas ? »
Elle avait été montrée au public autrefois.
Mais reposait désormais dans les coffres du groupe Samju.
— « Oui... Je m’en doutais. »
« Habituellement, ce serait impossible. Cependant... »
Sa voix changea légèrement.
« Si c’est vous qui souhaitez la voir en tant qu’artiste, je ferai en sorte que cela soit possible. »
— « Merci infiniment. »
« Est-ce pour trouver de l’inspiration ? »
Elle entendit son soupir de soulagement.
Et d’excitation.
— « Honnêtement... je voudrais simplement la montrer à un ami. »
« ...Un ami ? »
Elle inclina légèrement la tête.
— « Est-ce que je pourrais venir accompagné ? »
« Hmm... »
— « Ce sont tous des artistes. »
Lee Myung-joo réfléchit un instant.
Permettre à un artiste d’amener quelques invités n’était finalement qu’un faible prix à payer si cela pouvait donner naissance à une nouvelle œuvre.
« Très bien. Je vous enverrai l’adresse de la réserve. »
— « Merci, Madame la Présidente. »
L’appel prit fin.
Elle fixa un moment l’écran noir de son téléphone.
« ...Se pourrait-il que ce soit uniquement pour cela qu’il ait changé d’avis ? »
Elle avait l’impression que Jo Seung-jae n’avait accepté la commande qu’en échange de cette faveur.
« Qui est donc cet ami pour lequel il va aussi loin ? »
Sans hésiter, elle composa un autre numéro.
Celui du responsable des réserves du musée Mokdam.
« Demain, un certain artiste viendra visiter les coffres. »
Puis elle donna un ordre.
« Observez attentivement les personnes qui l’accompagneront. Et faites-moi un rapport. »
***
♫ Ding-ling-ling ♫
L’école venait de se terminer.
Sous un ciel bleu parfaitement dégagé, Shin Yeong-ung traversait la cour.
Pas après pas.
Direction le portail principal.
Aujourd’hui était le grand jour.
Il allait enfin voir Les Portes de l’Enfer.
Il devait retrouver Bong Tae-won devant l’école.
Après toutes ces années passées à manquer sa chance, il allait enfin découvrir l’œuvre de ses propres yeux.
Rien que cette pensée faisait battre son cœur au rythme de la brise estivale.
« Ils ne sont pas encore arrivés, on dirait. »
Il leva les yeux vers le ciel.
Puis...
Snif. Snif.
Une délicieuse odeur s’échappa de l’échoppe située près de l’école.
Son estomac réagit immédiatement.
Mais à cet instant...
« Hein... Ji-ho ? »
Il se figea.
Impossible de se tromper.
Au milieu d’un petit groupe d’enfants se trouvait son deuxième frère.
Shin Ji-ho.
En s’approchant, Yeong-ung vit Ji-ho cacher précipitamment quelque chose derrière son dos.
« Qu’est-ce que tu fais, grand frère ? »
Pris de court, Ji-ho balbutia.
Ses amis échangèrent des regards gênés.
Finalement, Minsu, un garçon du voisinage, prit la parole.
« Il est assez grand maintenant. Yeong-ung est à l’école primaire, non ? Il peut savoir. »
« Oui. Il a déjà sept ans. »
« ...Hmm. »
Mais qu’est-ce qu’ils cachent donc ?
Ji-ho n’était pas du genre à faire des bêtises.
Il avait toujours été gentil et honnête.
Mais les enfants d’aujourd’hui apprenaient vite.
Finalement, Ji-ho révéla son secret.
« Tadah ! Du Pikatchu Donkatsu ! »
« ?! »
On aurait dit qu’on avait aplati Pikatchu avant de le faire frire.
Chez eux, les enfants mangeaient surtout des aliments sains.
Mais depuis quelque temps, Ji-ho recevait un peu d’argent de poche.
Et il semblait avoir commencé à acheter ce genre de snacks avec ses amis.
Attends... Pikachu existe vraiment ?!
Yeong-ung était bouleversé.
Surtout que Ji-ho adorait Pikachu.
Il possédait même un sac à dos à son effigie.
Et maintenant il mangeait sa viande ?
La trahison était douloureuse.
Ji-ho croqua dans une autre oreille de Pikachu.
« Allez, je t’en achète un aussi. Viens. »
Il sortit quelques pièces de sa poche et les donna à la vendeuse.
Yeong-ung se pencha timidement vers le comptoir.
« Madame... c’est vraiment de la viande de Pikachu ? »
La commerçante éclata de rire.
« Non, mon petit. C’est juste du poulet. »
Ouf.
Quelques instants plus tard, il reçut le sien.
Croque.
La panure croustillante céda sous ses dents.
La viande tendre était recouverte d’une sauce sucrée et épicée.
Un peu trop piquante pour lui.
Mais délicieuse.
***
Lorsqu’il eut mangé la moitié...
VROUM !
Une vieille voiture bordeaux s’arrêta dans un grondement.
« Ah, vous étiez là. Je voulais vous dire au revoir avant de partir. »
C’était Jo Seung-jae.
Habillé aussi proprement que lors de leur première rencontre.
« Les enfants, je me suis bien amusé cette semaine. »
« Vous partez déjà, professeur ? »
« Oui. Je rentre chez moi. »
Après avoir visité Les Portes de l’Enfer, il comptait retourner directement à son atelier.
« Nooon ! Ne partez pas ! »
L’un des enfants s’accrocha à sa manche.
« Je ne vais plus m’enfermer tout le temps. Maintenant, j’ai une résidence secondaire à la campagne. Je reviendrai. »
Alors qu’il s’apprêtait à partir...
« ...Pikachu Donkatsu. »
Son regard tomba sur leur goûter.
Un sourire apparut.
« Ça fait une éternité que je n’en ai pas mangé. »
Quelques minutes plus tard...
Jo Seung-jae, Choi Hye-seong et Bong Tae-won dévoraient eux aussi des Pikachu Donkatsu.
« Waouh. Ça me rappelle tellement de souvenirs. »
« Je vais faire attention à ne pas en mettre partout. »
« Bof. De toute façon, ça finira en caca. »
Comme toujours, Bong Tae-won termina le sien en premier.
Puis il se tourna vers Yeong-ung.
« Tu sais où on va, pas vrai ? »
« Oui ! Voir Les Portes de l’Enfer ! »
« Et ensuite, ce soir, on ira sur le tournage de l’album. »
Ils avaient décidé de tout faire en une seule sortie.
***
« Attendez... Yeong-ung est vraiment directeur artistique chez Big Star Entertainment ? »
« Oui. Enfin, officiellement, il est freelance. »
Jo Seung-jae secoua la tête avec incrédulité.
« Si cette histoire venait à sortir un jour... ça provoquerait un énorme scandale. »
« C’est pour ça qu’on utilise une couverture. Choi Hye-seong se fera passer pour “l’Artiste S”. »
« Et Yeong-ung ? »
« Il prétendra être le fils de Hye-seong. »
« ...Pourquoi pas celui de Tae-won ? »
« Parce qu’il ne me ressemble absolument pas. Les gens deviennent immédiatement suspicieux. »
« Ah. »
Jo acquiesça.
Tae-won poussa simplement un soupir.
Puis Jo regarda Yeong-ung assis à l’arrière.
« Dans ce cas, utilisons la même histoire au musée. »
« Au musée aussi ? »
« Oui. Pour la sécurité de Yeong-ung, mieux vaut rester cohérents. »
Il sourit.
Légèrement nerveux.
« Heureusement, j’ai seulement dit à la présidente que je venais avec un ami. Pas avec un enfant. »
***
Pendant ce temps, le cœur de Yeong-ung battait à toute vitesse.
Il se rapprochait du chef-d’œuvre de Rodin.
Quel effet cela fera-t-il de voir l’œuvre achevée ?
Cette aura née de décennies de lutte et de création...
Aujourd’hui.
Il allait enfin combler ce vide dans sa mémoire.
Si je la vois de mes propres yeux, je pourrai peut-être mieux expliquer ce que je ressens pendant la séance photo de ce soir.
Peu après...
Il se retrouva devant une gigantesque sculpture de bronze.
Haute de plus de six mètres.
***
Que ressens-tu en regardant cette œuvre ?
Il se souvenait du regard instable de Rodin lorsqu’il lui avait montré ses croquis.
Aujourd’hui, plus d’un siècle plus tard...
Ces esquisses avaient pris vie.
Elles dominaient l’espace.
Écrasaient presque le spectateur de leur présence.
Tu as vraiment réussi.
Tu as créé quelque chose d’effrayant... et de magnifique à la fois.
Dans cet espace plongé dans l’ombre...
La chose la plus lumineuse n’était pas le bronze.
C’était l’éclat qui brillait dans les yeux noirs de Shin Yeong-ung.