Chapitre 68
Chapitre 68 - La Chaleur
Traduction: Moonkissed
Shin Yeong-ung pouvait reconnaître un chef-d’œuvre au premier regard.
Ce n’était pas quelque chose qui s’expliquait par la logique.
C’était plutôt une sorte d’aura puissante qu’il était le seul à percevoir clairement, alors que les autres passaient à côté.
Et celui-ci...
Celui-ci était d’un tout autre niveau.
S’il avait encore été marchand d’art, il aurait voulu acheter toute la collection du peintre sur-le-champ.
Une œuvre qui vous fait perdre la raison...
Une œuvre qui vous pousse à tout dépenser, même au prix de votre propre ruine.
Même s’il devait finir ruiné, il trouverait quand même un moyen de l’accrocher dans sa galerie.
Le tableau représentait les cornes d’un taureau dressées contre un ciel rouge incandescent, semblable à un coucher de soleil embrasé.
Yeong-ung ne parvenait pas à détourner les yeux.
Il y avait quelque chose de désespéré dans le regard de l’animal, comme s’il luttait contre un ennemi invisible.
À travers les yeux du taureau, les émotions se déversaient directement dans son propre cœur.
La peinture n’était pourtant pas vivante.
Et malgré cela, elle débordait d’une vie brute et authentique.
Il resta immobile.
Attendant.
Laissant cette émotion s’infiltrer en lui.
Ses propres sentiments devenaient plus aiguisés, aussi tranchants que le pinceau de l’artiste.
Alors voilà... c’est ça, son talent.
Avec seulement quelques traits rugueux, le peintre était capable d’engloutir complètement le spectateur dans l’émotion de l’œuvre.
La peinture n’était même pas réaliste.
Les contours restaient flous.
Les couleurs se mélangeaient presque comme dans l’impressionnisme.
Je comprends maintenant pourquoi on l’appelle le Van Gogh coréen.
Mais contrairement à l’impressionnisme, qui capturait la beauté éphémère de la lumière et des paysages, ici c’était autre chose.
Chaque coup de pinceau portait une obsession.
Une douleur.
Peut-être même une forme de folie.
Ce n’était pas la lumière du monde extérieur.
C’était un feu brûlant au plus profond de l’âme.
Et ce feu se propageait du tableau à tous ceux qui se tenaient devant lui.
Yeong-ung retint son souffle.
Des coups de pinceau épais.
Puissants.
Explosifs.
Il étudia la densité, les courbes, la force de chaque ligne.
Non plus comme marchand d’art.
Mais comme artiste.
Il ne savait pas combien de temps il resta ainsi.
Lorsqu’il cligna enfin des yeux, le regard désespéré du taureau brûlait toujours dans son esprit.
Yeong-ung n’avait jamais rencontré Lee Jung-seop.
Pourtant, grâce à cette œuvre, il avait l’impression de l’avoir connu.
Comme s’ils venaient de converser à travers le temps et les frontières.
Il expira lentement.
C’est alors qu’une employée de Project X prit la parole.
« Tu aimes vraiment ce tableau, n’est-ce pas ? »
« Oui. Il est incroyable. »
« Haha. Tu connais bien Lee Jung-seop ? »
Pas grâce aux livres.
Ni à l’école.
Il venait simplement de l’apprendre à travers la peinture elle-même.
« Lee Jung-seop est l’un des plus grands artistes de l’art moderne coréen. Certains l’appellent même le Van Gogh de Corée. »
L’employée expliquait avec le ton professionnel d’une marchande d’art.
« Il est né dans une famille aisée, mais a tout perdu à cause de l’occupation japonaise et de la guerre de Corée. Il s’est réfugié à Jeju, où il a vécu dans la pauvreté. Le taureau est un symbole récurrent dans ses œuvres. Il représente l’esprit du peuple coréen. Allons voir la suite. »
Ils avancèrent un peu plus loin et découvrirent un autre tableau de taureau.
Cette fois, l’animal n’était plus qu’un squelette recouvert de peau.
Puis, dans la salle suivante, quelque chose de totalement différent les attendait.
Un dessin sans couleur.
Uniquement des contours simples.
Un groupe de personnes enlacées chaleureusement.
Un crabe à proximité.
On aurait dit une illustration sortie d’un livre pour enfants.
Yeong-ung pencha la tête.
« Pourquoi celui-ci est argenté ? »
« Parce qu’il n’avait pas les moyens d’acheter du papier. Il l’a dessiné sur du papier d’aluminium provenant de paquets de cigarettes. »
La réponse le frappa de plein fouet.
Il se rappela l’époque où lui-même découpait des rideaux et des draps pour fabriquer des toiles.
La pauvreté l’y avait contraint.
Mais ce papier métallique donnait à l’œuvre une beauté unique et inoubliable.
Alors c’est pour ça qu’on dit que les chefs-d’œuvre naissent de la souffrance...
« Le titre est L’Artiste entouré de sa famille. Peux-tu me dire ce qui le différencie du tableau du taureau ? »
« Hum... celui-ci paraît chaleureux. Paisible. Et aussi... »
Elle attendit sa réponse.
« ...Solitaire. »
Ses yeux s’écarquillèrent.
La plupart des gens auraient répondu « bonheur » ou « famille ».
Mais lui avait vu la nostalgie.
« ...Exactement. Il a peint cette œuvre en se remémorant les jours passés à Jeju avec sa femme et ses deux fils. Plus tard, sa famille a dû partir vivre au Japon sans lui à cause de sa pauvreté. Ce tableau est donc rempli du manque qu’ils lui inspiraient. »
Yeong-ung absorba silencieusement les émotions cachées dans ces lignes simples.
Son cœur était plein.
Débordant d’inspiration grâce à Lee Jung-seop.
Pas seulement pour ses propres tableaux.
Mais pour toute l’exposition.
Les idées commencèrent à s’emboîter dans son esprit comme les pièces d’un puzzle.
***
Cette nuit-là, de retour au logement, le véritable travail commença.
« Maître... »
« Oui. On devrait reparler de l’exposition, n’est-ce pas ? »
Bong Tae-won venait de sortir de la douche, les cheveux complètement ébouriffés.
Les trois artistes se réunirent autour de la table.
« On a beaucoup d’idées, mais rien de définitif. »
« J’aimerais qu’on règle ça ce soir pour commencer à travailler demain. On manque de temps. »
« D’accord ! »
Yeong-ung leva les bras avec enthousiasme.
Bong Tae-won étala une carte.
« Notre emplacement est dans un coin reculé. Les autres équipes sont dans les zones les plus fréquentées. On doit trouver un moyen d’attirer les visiteurs. »
Bien sûr.
Il n’avait pas l’intention d’abandonner le prix de dix millions de wons.
Mais ce n’était pas seulement une question d’argent.
Gagner ici serait déterminant pour leur carrière.
« Ce n’est pas seulement le prix. Même si nous ne gagnons pas, en tant qu’artistes, nous devons montrer notre travail au plus grand nombre possible. »
Il jeta un regard à Yeong-ung.
« Mon œuvre compte, évidemment. Mais il faut aussi que les gens voient la tienne et celle de Choi. »
Jusqu’ici silencieux, Choi Hye-seong acquiesça lentement.
« Je comprends. Mais je pense qu’on devrait d’abord se concentrer sur le thème. Comment raconter au mieux l’histoire des chiens abandonnés ? »
Les deux hommes avaient des priorités différentes.
Mais Yeong-ung pensa :
Au fond, ils disent exactement la même chose.
Il fallait un public.
Mais il fallait aussi un message digne d’être montré.
Et justement, il avait trouvé une idée qui répondait aux deux besoins.
Une idée née au musée Lee Jung-seop.
Il sortit son téléphone.
« Regardez. C’est ça. »
« Oh ? Le tableau qu’on a vu tout à l’heure ? »
Bong Tae-won rit en se penchant vers l’écran.
« Tu as vraiment adoré cette exposition. Mais là, il faut qu’on... »
« C’est ça. »
Yeong-ung pointa les deux œuvres :
L’Artiste entouré de sa famille et Le Taureau.
« D’abord, on montre quelque chose de beau. Puis on révèle la réalité. »
« Ah. »
« ! »
Les yeux des deux artistes s’illuminèrent en même temps.
« On attire les visiteurs avec quelque chose de chaleureux et agréable... puis on leur révèle la vérité plus sombre qui se cache derrière. »
« C’est brillant. Ça captera leur attention tout en renforçant encore davantage notre message. »
« Exactement ! »
Ils comprirent immédiatement.
Leurs propres œuvres avaient tendance à être lourdes et sérieuses.
Parfaites pour parler des chiens abandonnés.
Mais peut-être trop sombres pour séduire les touristes au premier regard.
Cette idée résolvait tout.
« ...Ça veut dire plus de travail, par contre. »
Bong Tae-won croisa les bras.
Ils n’avaient qu’une semaine.
La plupart des artistes peinaient déjà à terminer une seule œuvre dans ce délai.
Mais alors—
« Ça donnera aussi davantage à voir au public. »
Il sourit.
Le regard enflammé.
Choi Hye-seong esquissa un léger sourire et retira la serviette posée sur sa tête.
« Yeong-ung a encore trouvé la réponse. »
Tous deux le regardèrent avec admiration.
Pendant un instant, Yeong-ung paniqua.
Oh non. Ils ont compris que je ne suis pas vraiment un enfant ?
Mais Bong Tae-won déclara simplement :
« Son QI doit être complètement hors normes. »
« Je suis d’accord. »
« ...Voilà pourquoi on peut parler avec lui comme avec un adulte. »
Et ainsi, les idées recommencèrent à jaillir.
Leurs pensées bloquées se remirent à avancer.
Chacun enrichissant les idées de l’autre.
Leurs styles fusionnèrent pour donner naissance à quelque chose de meilleur encore.
« C’est ça ! On fait comme ça ! »
« Oui ! »
Alors voilà ce que ça faisait.
Créer de l’art ensemble.
C’était encore plus merveilleux que ce que Yeong-ung avait imaginé.
***
Deux jours plus tard.
Ils avaient mangé encore deux fois les célèbres nouilles au porc de Jeju.
Ils avaient trouvé tous les matériaux nécessaires.
Réorganisé leur espace d’exposition.
Ils avaient même conclu un partenariat avec un refuge local pour chiens, qui avait adoré leur projet.
« Nous aussi, nous ferons de notre mieux. Nos chiens seront sous leur meilleur jour pour le grand événement. »
La veille du festival, les matériaux arrivèrent.
De vieilles planches de bois abandonnées à Jeju.
Aujourd’hui recyclées en œuvres d’art.
Comme les chiens abandonnés.
À qui l’on offrait une nouvelle valeur.
« Je n’aurais jamais cru créer quelque chose comme ça un jour. »
« Moi non plus. Mais c’est justement ça qui est amusant dans le travail d’équipe. On découvre des facettes de soi qu’on ignorait. »
Ils rirent en secouant la tête.
Puis Choi Hye-seong sortit son téléphone.
« Yeong-ung a dit qu’il allait peindre des portraits de chiens coréens, non ? J’ai pris beaucoup de photos au refuge. Ça pourrait l’aider... »
Il ouvrit la porte de l’atelier.
Puis se figea.
« ...Ah. »
Aucune photo ne pouvait rivaliser avec ce qu’il voyait.
Le garçon était déjà en train de peindre.
Sans référence.
Sans notes.
Uniquement de mémoire.
Et pourtant, son croquis contenait tout.
La faim.
La solitude.
Le désir d’être aimé.
Même en noir et blanc, les yeux des chiens brillaient d’une émotion impossible à cacher.
Les deux artistes restèrent silencieux.
Observant simplement.
Et peu à peu, leur propre inspiration s’embrasa.
L’énergie qui émanait de la peinture du garçon se propagea jusqu’à eux.
Réchauffant toute la pièce.
Jusqu’au tout dernier jour de préparation.
Festival d’Art de Jeju – J-1
Un coq chanta.
Le soleil du matin se leva sur un atelier consumé par la passion.