Chapitre 587
Bataille défensive de tous les mondes ㉔ — JE NE VEUX PAS L’ADMETTRE, POURTANT !
Le monde des dragons du ciel, le royaume d’Avenst.
Alors que tout le monde profitait de ses vacances dans la station thermale d’Avenst, transformée en paquebot de luxe, une femme fit soudain irruption, porteuse d’une nouvelle.
Hajime et les autres rentrèrent précipitamment chez eux après l’avoir apprise. Quelque temps plus tard…
« Tout le monde va bien… ? »
La reine Roze marmonnait en contemplant le paysage depuis le balcon de la chambre d’amis qu’Hajime et ses compagnons avaient occupée lors de leur visite.
Son visage aux traits harmonieux était assombri par l’inquiétude.
« Nous parlons d’eux. Il n’y a sûrement aucune raison de s’inquiéter. »
Cling. Le majordome en chef, Sabas, posa une tasse de thé sur la table dans un léger tintement.
Roze prit la tasse et, sans doute parce qu’elle avait soif, en vida bruyamment le contenu d’un trait, sans la moindre retenue.
« Pfiou ! Non, non, Sabas-san. Ce qui inquiète Sa Majesté, c’est de savoir s’ils vont revenir, pas vrai ? Surtout le grand patron. »
C’était Bovid. Bien qu’il se trouvât en présence de la reine, il se laissa lourdement tomber sur le canapé, comme s’il était chez lui.
Naturellement, Sabas, qui avait servi le thé à Roze, lui décocha un coup de poing fulgurant. Bogou : un bruit qui n’aurait jamais dû sortir d’un crâne retentit dans la tête de Bovid.
Gurin. Les yeux de Bovid roulèrent en arrière et il bascula du canapé. Les fesses en l’air, comme s’il faisait une prosternation, il resta immobile.
« Tout s’est passé si soudainement. Ils ont dit qu’ils reviendraient une fois le problème réglé, mais… »
Cette scène devait être devenue habituelle. La capitaine de la garde royale, Olga Crow, se tenait toujours bien droite près du balcon. Elle répondit sans même jeter un regard à Bovid.
« J’espère vraiment qu’ils reviendront. Certains citoyens craignent encore que nous ayons fait une bêtise… »
Près de l’entrée de la pièce, Jean, vice-capitaine de la garde royale et petit frère d’Olga, montait la garde.
Contrairement à sa sœur aînée, il regardait Bovid d’un air désapprobateur, comme s’il lui reprochait : Tout ça, c’est la faute d’un officier comme toi, qui manque toujours de tenue.
Pour expliquer ce qu’il voulait dire…
Beaucoup de gens avaient vu le groupe de Roze être téléporté seul du paquebot de luxe qui flottait au-dessus du palais vers celui-ci — comme dans les vieux films, avec un enlèvement extraterrestre cliché, une colonne de lumière particulièrement voyante. Qui plus est, le paquebot avait ensuite complètement disparu. Les citoyens, ainsi que le personnel du palais et les militaires, avaient donc imaginé le pire.
Ils s’étaient dit que quelqu’un avait dû provoquer le courroux d’Hajime et de ses compagnons, et qu’ils étaient repartis sans dire un mot.
Après tout, le groupe d’Hajime devait quitter le palais le lendemain matin. Il était prévu qu’il se montre alors devant la population, afin que celle-ci puisse lui faire ses adieux.
Or, ils avaient disparu sans prévenir, ne laissant derrière eux que Roze et les autres. Il était donc naturel que les gens soupçonnent quelque chose.
Depuis une heure, tous s’affairaient à expliquer la situation — même si Roze et les autres n’en connaissaient pas les détails et ne pouvaient, au bout du compte, que donner une explication vague : un incident s’était produit dans le monde de leurs visiteurs et ils avaient dû intervenir — aux habitants déconcertés de la capitale et aux différents services. Ce n’était que maintenant qu’ils pouvaient enfin souffler.
« Leur emploi du temps est déjà très chargé, alors selon la nature du problème, il leur sera peut-être difficile de revenir. Mais ce n’est pas comme s’ils partaient pour toujours. Au moins, ils nous contacteront plus tard. Pépé pense que vous n’avez pas besoin de vous en faire autant, Roze-sama. »
« Non, non, c’est justement pour ça, Sabas-san. Bien sûr que Sa Majesté se demande si le patron reviendra. Au final, rien ne s’est passé parce qu’elle est une mauviette. Elle comptait donc sur leur dernière nuit pour prendre les devants, avec la résolution de mourir dignement… »
Bogyou ! Un bruit retentit. Bovid, qui avait repris ses esprits comme si de rien n’était, reçut un coup sur le crâne de Roze.
Cette fois, elle n’avait pas utilisé son poing. Elle l’avait frappé avec la crosse du pistolet qu’elle avait sorti de sa poche.
Le visage écarlate et la respiration saccadée, elle protesta : « J-Je n’avais pas prévu ça ! » Il était évident que la honte et l’irritation lui avaient fait mettre toute sa force dans son coup.
Bien sûr, les yeux de Bovid roulèrent de nouveau en arrière et son corps retomba dans la position de prosternation.
« En tant que grand-père, je suis à moitié soulagé et à moitié déçu. Après tout, tu te feras forcément battre, quelle que soit ta résolution. »
« Pépé ! Tu es vraiment cruel ! »
« Je suis soulagé que Roze-sama s’en sorte indemne, mais déçu qu’on ne la remette pas à sa place plus tôt. C’est un mélange de sentiments très complexe. »
« Olga, ne m’arrête pas !! Je ne peux pas tuer pépé comme ça !! »
« Vous ne parviendrez même pas à lui faire une égratignure. Alors, renoncez, Roze-sama. »
Olga retint Roze par-derrière tandis que celle-ci se débattait. Sabas lui prépara une nouvelle tasse de thé.
À cet instant, un petit dragon — de la taille d’un gros chien —, enveloppé d’une lumière argentée, entra par le balcon en volant.
« Ah, Kuwaibel. Te revoilà. Tu es parti tout à coup en disant : “Quelque chose me semble étrange”… Il s’est passé quelque chose ? »
『Roze. Pour commencer, tu pourrais ranger ce pistolet ? Le canon oscille en direction de Bovid, et c’est inquiétant à voir.』
Elle avait eu assez de présence d’esprit pour ne pas mettre le doigt sur la détente, mais ça ne changeait rien au fait que…
Comme cette scène était habituelle, il ne fit aucun commentaire sur l’état de Bovid.
« Alors, Kuwaibel-sama, que s’est-il passé ? Par précaution, nous avons aussi vérifié le système de défense aérienne, mais pour l’instant, tout semble en ordre. »
À la question de Sabas, Kuwaibel prit un air indécis.
『Hmmm, eh bien… Au bout du compte, je n’ai rien trouvé non plus…』
Tout en parlant, Kuwaibel tourna le cou pour regarder dehors. À son regard, on voyait bien qu’il « sentait toujours que quelque chose clochait ».
« Hé, Kuwaibel. Quand tu dis que quelque chose te semble étrange, qu’est-ce que tu veux dire ? »
『… C’est difficile à expliquer clairement, mais… ça me met mal à l’aise. Comme si j’avais le cœur agité.』
Même Kuwaibel semblait incapable d’expliquer cette sensation. 『Je crois que… je me fais des idées.』 Il le dit, mais son ton trahissait clairement sa frustration.
Roze reprit contenance et rajusta ses vêtements froissés en se tournant vers Sabas et les autres.
« Par précaution, renforçons l’alerte et les patrouilles. Nous connaissons au moins la position générale des “grandes bêtes de boue”, et Hajime-sama a aussi vérifié qu’il n’y en avait aucune de taille moyenne ou inférieure dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. »
« Mieux vaut être prudents. Peut-être que l’instinct de Kuwaibel-sama, en tant que dragon-roi, lui fait sentir quelque chose. Je vais rassembler les troupes et les mettre en attente, pour qu’elles puissent partir à tout moment. »
Bovid se redressa comme si rien ne s’était passé et hocha la tête, avec le ton et l’expression d’un officier.
Tout le monde se dit qu’il devrait toujours se comporter ainsi, mais cette énergie faisait aussi sa force. Personne ne dit rien.
Roze acquiesça, puis fit une autre proposition.
« Hé, Kuwaibel. Et si on consultait Meeres-sama ? Ça nous permettrait aussi de le tenir au courant, par précaution. »
『Oui, tu as raison.』
Meeres, l’avatar de l’Arbre-Dragon et esprit divin des courants marins.
Seuls quelques rares élus, dont Roze et Kuwaibel, savaient que l’Arbre-Dragon avait ressuscité. Ils s’étaient également entretenus à ce sujet.
D’un côté, il y avait la pierre angulaire de la restauration du monde, le lien entre les mondes et le dieu qui allait désormais veiller sur celui des dragons du ciel.
De l’autre, la dirigeante des survivants humains, à la tête de la restauration, ainsi que la souveraine du seul royaume encore existant. Il était naturel qu’ils se parlent.
Ils avaient promis de se prêter main-forte, mais chacun s’efforçait de ne pas trop s’ingérer dans les affaires de l’autre.
Tel était l’accord conclu lors de leur entretien.
Meeres lui-même n’était devenu un avatar qu’un mois plus tôt. Il était donc très occupé, mais surtout, il ne serait pas bon pour l’humanité qu’elle ait besoin de la puissance d’un dieu pour rebâtir son monde du début à la fin. C’était là l’argument de Roze, qui avait mené à cette décision.
Meeres l’avait acceptée avec enthousiasme.
Cependant…
Dans la situation actuelle, où les « bêtes de boue » constituaient un obstacle majeur à la reconstruction du monde, elles risquaient de menacer jusqu’à la survie de l’humanité.
Aussi, en cas d’urgence, Meeres accordait une sorte de protection divine à Roze et Kuwaibel seulement.
Ce n’était pas un pouvoir extraordinaire comme celui dont Koone avait bénéficié dans le monde désertique. Il s’agissait uniquement d’une protection minimale, ainsi que de la faculté de communiquer directement par télépathie avec Meeres.
Il leur suffisait donc de se concentrer intensément pour échanger quelques mots avec lui.
Était-il vraiment convenable de contacter un dieu pour une simple impression vague ?
Kuwaibel hésita un instant, mais Meeres semblait apprécier Kuwaibel, peut-être parce qu’ils étaient tous deux des dragons. Il lui avait dit qu’il pouvait le contacter à tout moment. Kuwaibel changea donc d’avis.
Il se concentra et, au moment où le lien avec Meeres allait se former…
――Je m’adresse aux enfants des hommes.
「「「「「『!!?』」」」」」
Une voix solennelle retentit. Elle semblait venir du ciel, tout en résonnant directement dans leurs têtes.
C’était sans aucun doute la voix de Meeres, l’avatar de l’Arbre-Dragon.
Lorsque le groupe de Kouki était venu leur rendre visite, leur objectif avait été annoncé publiquement. Les citoyens savaient donc que l’Arbre-Dragon avait ressuscité et qu’il possédait un avatar, même s’ils ne l’avaient jamais vu.
Les gens ordinaires purent donc deviner la source de cette voix. Mais même sans cela, ils l’auraient tous comprise sans exception.
C’était la voix d’un dieu.
Sa voix était empreinte d’une majesté divine telle qu’il était impossible d’en douter.
――Préparez-vous. L’ennemi approche.
L’avertissement était tombé sans prévenir. Sous le choc et la confusion, tous s’immobilisèrent. Personne ne dit un mot.
La capitale devint silencieuse, comme si le temps s’était arrêté.
Ce silence s’évanouit aussitôt.
Des cris jaillirent de toutes parts. Mais ce n’était pas une attaque ennemie.
« Roze-sama ! Le Palastia est… ! Non, tous les navires envoyés au loin sont dans le ciel ! »
Olga pointa le balcon du doigt et s’écria. Comme elle le disait, le Palastia, navire amiral de la garnison de Themis Mosune, était apparu dans le ciel à l’extérieur de la capitale, accompagné de tous les autres vaisseaux de guerre.
Des chevaliers-dragons et des avions de chasse volaient autour d’eux. Ils semblaient tenter d’atterrir en catastrophe sur les ponts ou au sol.
Et sur terre, autour du vaste rempart défensif de la capitale, de nombreuses personnes étaient apparues.
Tout cela s’était produit si soudainement que les troupes, déplacées sans la moindre explication, étaient plongées dans la confusion, le choc et la méfiance.
Elles comprirent immédiatement où elles se trouvaient, puisqu’elles avaient la capitale sous les yeux. C’était probablement la seule raison pour laquelle elles avaient réussi à éviter de paniquer.
Il était évident que Meeres les avait téléportées grâce à son autorité.
« Même les gens au sol… ? »
『Haha… Roze. On dirait que j’avais vu juste.』
Au loin, il n’y avait pas que des humains. Sabas avait prestement préparé des jumelles. Elle se précipita sur le balcon et scruta les alentours. Elle vit alors que même les milliers de personnes qui travaillaient dans les fermes de la surface avaient été téléportées dans la plaine aux abords de la capitale.
Même la zone située juste sous l’île flottante, l’arrière-cour du royaume des dragons, n’était pas assez sûre. Il fallait rassembler tous les humains près de la capitale, là où la défense était bien organisée.
L’intention de Meeres leur fut transmise.
Ils comprirent tous, qu’ils le veuillent ou non, que la menace qui approchait était extrêmement dangereuse.
Roze et les autres retinrent naturellement leur souffle.
――L’ennemi approche. C’est une catastrophe d’une ampleur terrifiante. Sachez que la survie de l’humanité est menacée.
Pourtant, cet « oracle » était si abrupt et unilatéral que peu de gens pouvaient réagir immédiatement.
Comme on pouvait s’y attendre, une atmosphère de confusion s’installa. Même les militaires furent incapables d’agir sur-le-champ, en particulier les soldats de la garnison de Themis Mosune, téléportés sans explication.
Mais, l’instant d’après…
――Je vous accorde ma protection divine.
Ah. Des voix s’élevèrent ici et là.
Ils éprouvèrent une agréable sensation, comme une brume fraîche qui les enveloppait au milieu d’une journée de canicule.
C’était une protection divine qui les préservait de la folie en leur accordant une résistance mentale. Une autre renforçait leurs capacités physiques afin d’augmenter leurs chances de survie. Une troisième insufflait sans cesse de l’énergie au cœur draconique des dragons. Enfin, une dernière conférait un effet de production d’énergie au cœur céleste, la source d’énergie de l’humanité, l’équivalent du cœur draconique.
La puissance qui affluait dans leurs corps, les jauges d’énergie des navires de guerre et des avions de chasse, dont la puissance rivalisait avec celle des cœurs draconiques… Et, plus que tout, cette sensation d’être protégés par une grande entité impossible à décrire avec des mots.
Leur moral et leurs émotions s’en trouvèrent galvanisés, et une vérité s’imposa aux humains comme aux dragons, qu’ils le veuillent ou non.
――Donnez tout ce que vous avez, enfants des hommes. Vous devez lutter pour survivre !!
Un puissant ennemi, une calamité menaçant leur survie, approchait bel et bien.
« Sabas ! Bovid ! Passez au niveau d’alerte maximal !! »
『『À vos ordres !!』』
Roze lança ses ordres. Les deux hommes se mirent en contact avec différents secteurs par leurs appareils de communication, tandis que la capitale sombrait à son tour dans l’agitation.
『Roze, Kuwaibel. Vous m’entendez ?』
« 『Meeres-sama !』 »
Cette fois, seule Roze et Kuwaibel entendirent la voix de Meeres.
『Des “bêtes de boue” approchent de toutes les directions. Elles n’arriveront pas tout de suite, mais elles sont si nombreuses qu’on dirait que la mer va engloutir la terre.』
Une terre engloutie par la mer. Un gigantesque tsunami approchant de toutes parts, prêt à tout avaler jusqu’au fond des océans…
Cette image s’imposa naturellement à leur esprit.
« Impossible… Les gigantesques bêtes de boue ne sont-elles pas censées rester sous terre en permanence ? »
Des vagues de boue gigantesques déferlaient de toutes parts vers le royaume des dragons. Il était naturel qu’elle pâlisse en entendant cela.
Les autres n’entendaient pas la voix de Meeres, mais ils durent deviner la gravité de la situation à l’expression de Roze. Ses jambes fléchirent malgré elle. Olga la rattrapa aussitôt, tandis qu’elle-même, Sabas et les autres affichaient des mines graves.
『Ce n’est pas ça. Écoutez bien. Ce qui va nous attaquer s’appelle un “dieu du Néant”. Ce sont des monstres venus d’au-delà de la mer des étoiles.』
Hajime avait utilisé sa boussole pour explorer les environs et confirmer qu’ils étaient sûrs. Pourtant, les « bêtes de boue » allaient arriver « bientôt », et en nombre incalculable. Une telle menace pouvait-elle vraiment exister ?
La réponse était simple : elles n’étaient pas encore des « bêtes de boue ». Elles continuaient simplement de s’accumuler à la surface, ou n’étaient peut-être encore que des « résidus et de la boue érodés par la pluie noire », imprégnés et infiltrés dans le sol.
À l’instant même, toutes ces choses s’étaient mises à bouger soudainement sous la forme de « bêtes de boue ».
En outre, elles ne prenaient aucune forme définie. Elles se mêlaient et s’agglutinaient en amas de créatures ; pour le dire plus crûment, elles formaient des goudrons faits de résidus et de boue pétris ensemble, une mer déferlant comme un tsunami.
Pourquoi une telle chose se produisait-elle ? Il va sans dire que la réponse était : « les dieux du Néant ».
Meeres ignorait de quel genre de « dieu du Néant » il s’agissait, mais, face à cette masse de boue équivalente à une mer entière qui se mettait en mouvement, il avait réussi à percevoir une chose.
D’innombrables entités difficiles à détecter se dissimulaient dans la boue. Elles la faisaient bouger d’une seule volonté, sans le moindre désaccord, comme une colonie.
C’était probablement le même phénomène que pour la gigantesque bête de boue affrontée par Hajime et ses compagnons.
L’apparition d’un type volant, qui n’avait encore jamais existé ; des mouvements étrangement stratégiques… La cause était sans doute ce « dieu du Néant ».
Hajime et les autres ignoraient alors l’existence des « dieux du Néant », mais même ceux qui les avaient affrontés n’avaient pas réussi à en saisir la présence. Leur discrétion était tout bonnement stupéfiante.
Si le terrain autour du royaume des dragons n’avait pas été purifié sur une vaste zone auparavant, une gigantesque bête de boue aurait peut-être surgi juste sous l’île flottante.
『Je vais essayer d’en éliminer autant que possible avant qu’elles n’atteignent le royaume, mais… pardonnez-moi. Je suis incapable de les anéantir complètement.』
Sa voix trahissait la honte que lui inspirait son impuissance.
Roze et les autres l’ignoraient, mais deux puissants « dieux du Néant » et une horde qui semblait composée de leurs subordonnés attaquaient actuellement l’Arbre-Dragon avec férocité. Meeres et les golems possédés par des démons et des spectres, dépêchés dès le départ pour défendre l’arbre, se battaient en ce moment même.
Meeres était à l’origine l’« esprit divin des courants marins ». Il possédait une puissance digne d’un dieu, mais ne pouvait révéler sa véritable force qu’en mer.
Il n’était devenu avatar qu’un mois plus tôt. Même s’il s’entraînait pour exercer son autorité dans le monde entier, il avait ses limites, d’autant qu’il devait aussi protéger l’Arbre-Dragon. La situation actuelle suffisait déjà à l’accaparer entièrement.
Roze déglutit bruyamment.
Elle connaissait la situation de Meeres, mais il restait un dieu.
Un adversaire qu’un dieu ne pouvait affronter seul…
『Roze.』
La voix claire de son partenaire la tira de ses pensées dans un sursaut. En baissant les yeux, elle croisa le regard d’un dragon courageux qui la fixait droit dans les yeux.
Rien qu’à cela, son cœur troublé s’apaisa rapidement.
Elle se dégagea des bras d’Olga, qui la soutenait, et se redressa. Son visage avait retrouvé celui de la reine-guerrière d’autrefois.
« Je vous remercie du fond du cœur pour votre protection divine et votre avertissement, Meeres-sama. Je vous en prie, ne nous dites pas des choses comme “pardonnez-moi”. »
Les gens commençaient à se rassembler devant le palais. Ils voulaient entendre la reine s’exprimer.
Ses serviteurs semblaient eux aussi accourir dans la pièce. Jean ouvrit la porte, tandis que Sabas les enjoignait au silence.
Certains retinrent leur souffle en voyant la reine lever les yeux vers le ciel et parler avec dignité, dans sa voix comme dans son maintien.
Ils se souvenaient sûrement du jour où ils avaient reconquis leur patrie. De la reine Roze de ce jour-là.
« Qu’il y ait quelque chose tapi en elles ou non, cela ne change rien : notre adversaire reste une bête de boue. Dans ce cas, ce n’est rien d’autre que notre karma. »
En premier lieu, les « bêtes de boue » n’existeraient pas si les humains n’avaient pas provoqué la pluie noire. Et les « dieux du Néant » n’auraient pas pu les prendre pour cible.
Car les « bêtes de boue » étaient les vestiges de toutes les vies qu’ils n’avaient pas pu sauver, le jour où cette planète avait été engloutie par les ténèbres.
« Dans ce cas, implorer un dieu… Ce n’est pas une option qui nous est permise, à nous, les “humains”. Bien au contraire, soyez témoin de notre bataille, tandis que nous avons retrouvé nos amis à nos côtés ! De notre détermination et de notre foi !! »
Kuwaibel s’envola du balcon.
Juste après, la lumière l’enveloppa. Il prit sa forme adulte de dragon et se révéla à la population du royaume sous l’apparence d’un majestueux dragon argenté.
Un rugissement retentit.
Un cri de guerre qui chassait la faiblesse et l’anxiété résonna.
Il proclamait : La reine et le dragon-roi sont là !
『… Très bien. Je vais le constater de mes propres yeux.』
La voix de Meeres était, comme on pouvait s’y attendre, empreinte de bienveillance.
Les dieux aimaient toujours ceux qui ouvraient leur propre voie et affrontaient les difficultés sans reculer.
『Mais ne vous emportez pas. Nous avons de précieux alliés à nos côtés. Et si le pire devait arriver, j’utiliserai mon autorité pour vous déplacer tous…』
Meeres leur parlait d’un ton légèrement réprobateur, pour que Roze et les autres gardent le sens du danger sans pour autant perdre courage. Il voulait aussi les rassurer : il ne laisserait personne mourir. Il allait le dire, mais les mots de Meeres s’interrompirent au milieu de sa phrase.
« Meeres-sama… ? »
Quelque chose était-il arrivé là-bas ? Roze s’en inquiéta. Elle n’avait qu’à moitié raison. Il s’était bien passé quelque chose, mais pas « là-bas » : « ici ».
『Tss, qu’est-ce que… Comment est-ce possible ?! Démons !! Faites-moi gagner du temps ! Accomplissez votre devoir de toutes vos forces, au moins cette fois !!』
Sa voix n’avait plus rien de calme. Roze écarquilla les yeux, se demandant ce qui se passait. Au même moment, Kuwaibel, qui planait dehors, sursauta à son tour, partagé entre la tension et la confusion.
『R-Roze… le soleil… il y en a deux !!』
« Hein ? »
Roze leva brusquement les yeux vers le ciel.
Le soleil l’aveugla. Elle se protégea les yeux de la main pour faire de l’ombre. Pourtant, il brillait toujours avec une intensité éblouissante.
Le soleil était au zénith, encore haut dans le ciel. Pourtant, une lumière intense brillait sur le côté, et aucune ombre ne se formait.
Roze eut un hoquet de surprise et tourna la tête. Elle le voyait maintenant : Kuwaibel avait raison.
« Q-Qu’est-ce que c’est… »
Dans le ciel dégagé brillait, sans le moindre doute, un second soleil.
Les habitants de la capitale commençaient eux aussi à remarquer cette anomalie.
Et pas seulement parce qu’il y avait une source de lumière supplémentaire.
« ? J-J’ai l’impression qu’il fait chaud, tout à coup… »
« O-Oui. On dirait que la température a soudainement grimpé… »
La sueur ruisselait. Le vent qui leur caressait la peau était brûlant. Le soleil direct leur cuisait la peau.
La température montait visiblement à toute vitesse.
Les gens levèrent donc naturellement les yeux vers le ciel et remarquèrent la présence du second soleil.
« Q-Qu’est-ce que c’est… »
« Pourquoi y a-t-il deux soleils… ? En plus, on dirait que… »
« Même s’il fait chaud, j’ai froid ? »
Une terreur inexplicable les saisit. Certes, découvrir soudain un deuxième soleil dans le ciel avait de quoi effrayer, mais ce n’était pas tout.
Plus la température montait, plus ils sentaient la chaleur du vent et du soleil direct. Pourtant, la chaleur au cœur de leur corps s’évanouissait, tandis qu’une peur indescriptible remontait des profondeurs de leur être. Cette sensation incompréhensible les assaillait.
Et, comme on pouvait s’y attendre, ils comprirent sans avoir besoin qu’on le leur explique.
« Ce soleil… il tombe ? »
Comme quelqu’un venait de le murmurer, il était en train de tomber. Non, peut-être valait-il mieux dire qu’il s’approchait depuis le ciel.
La terreur en forme de soleil se rapprochait à chaque seconde. La chaleur grandissante et leur peur instinctive leur faisaient comprendre la situation, qu’ils le veuillent ou non.
La panique s’empara des gens.
――Enfants des hommes ! Sachez que ma protection divine est avec vous !!
L’eau jaillit et tourbillonna au-dessus de la capitale. Une lumière d’un blanc pur enveloppa cette eau d’une limpidité extrême et forma un dôme. Il recouvrit non seulement la capitale, mais aussi la flotte dans le ciel et les réfugiés aux abords de la ville.
C’était une barrière créée grâce à l’autorité de Meeres. La chaleur qu’ils ressentaient si vivement fut coupée et la terreur qui montait en eux s’apaisa rapidement.
Les gens entendirent les paroles du dieu, virent sa protection et poussèrent des soupirs de soulagement.
Mais, en réalité, la situation était urgente. Il n’y avait pas lieu de se rassurer.
『Quelle chaleur incroyable… Elle dépasse même celle de Soare !!』
Roze et Kuwaibel entendirent la voix que Meeres leur adressait par télépathie.
Roze et les autres ne pouvaient pas le voir, mais Meeres déployait à cet instant une barrière pour arrêter le second soleil, qui tombait comme une météorite.
Ce soleil venu de l’espace était en réalité minuscule, loin d’être un véritable astre. Pourtant, son diamètre atteignait cinquante mètres. Il était enveloppé d’une chaleur digne d’une étoile et tombait à une vitesse vertigineuse.
Bien qu’il fût si visible, Meeres ne l’avait repéré qu’une fois qu’il s’était approché à moins de mille cinq cents kilomètres d’altitude. Il y avait une raison à cela.
La discrétion du « dieu du Néant ».
Ce n’était pas une météorite. C’était bel et bien un « dieu du Néant ».
Ce « dieu du Néant » en forme de soleil avait dû remarquer que Meeres l’avait détecté. Juste après, il accéléra encore.
La distance fut avalée en un clin d’œil. Entre le moment où Meeres repéra l’astre et celui où il déploya une barrière pour arrêter son incursion, celui-ci était déjà descendu à huit cents kilomètres d’altitude.
Il transperça même la barrière déployée grâce à son autorité, aussi facilement qu’une boule de fer chauffée à blanc tombant sur une fine couche de glace.
『Il entrave même la téléportation forcée… Non, attendez. Ne me dites pas qu’il brûle jusqu’à l’énergie elle-même… ?』
On pourrait probablement le qualifier de « dieu du Néant de la fournaise ».
Vu de côté, il ressemblait à un soleil comprimé à cinquante mètres de diamètre, mais la chaleur qui l’enveloppait ne relevait pas d’un simple phénomène physique.
Une magie qui consumait la magie. Il semblait capable de faire fondre et de vaporiser sans distinction les barrières créées par une autorité comme les distorsions spatiales.
Meeres tenta de le rejeter en ouvrant une « porte », puisqu’il ne pouvait pas l’arrêter avec une barrière. Mais l’énergie même qu’il libéra pour perturber l’espace fut consumée et l’opération avorta.
Si les choses en étaient là, une barrière physique résistante au feu serait peut-être plus efficace. C’était à quel point un phénomène contenant de l’énergie se faisait consumer facilement.
Il aurait voulu demander quelle sorte de mauvaise plaisanterie c’était. Même Soare, l’esprit divin du soleil, ne pouvait pas faire une chose pareille.
Un « dieu du Néant » à la chaleur et aux effets hors norme.
Sa trajectoire le conduisait tout droit vers le dernier pays de l’humanité dans le monde des dragons du ciel.
S’il atteignait la surface de la planète, l’humanité périrait à elle seule.
Comptait-il dévorer toutes les âmes d’un seul coup… ?
『Kuh, pas encore !? … Bon sang, d’accord ! Je suis devenu le dieu de ce monde. Je vais te montrer de quoi je suis capable !』
La télépathie avec Roze et Kuwaibel était toujours active, mais Meeres semblait n’avoir même pas le loisir d’y prêter attention. Il parlait avec quelqu’un, mais ils ne pouvaient évidemment pas l’interroger dans une situation pareille.
Juste après, un rugissement sembla retentir dans le monde entier.
Un immense courant violent, nimbé d’une radiance d’un blanc pur, apparut de nulle part sur la trajectoire du « dieu du Néant de la fournaise ».
C’était le courant marin lui-même. Même si le « dieu du Néant de la fournaise » ne pouvait pas être téléporté, Meeres pouvait téléporter la mer jusqu’à lui.
Ce flot immense, si vaste qu’il aurait été présomptueux de le qualifier de mer mère, était la « cage de courants marins », alliance de l’autorité qu’il possédait à l’origine et de celle de son avatar.
Un être vivant ordinaire n’aurait pas pu échapper à une mort instantanée en y pénétrant, tant la pression de l’eau était forte. Même en parvenant à y résister, l’autorité de l’avatar aurait fait pénétrer le courant jusqu’à son âme.
Mais même cette « cage de courants marins » fut incapable de montrer pleinement sa puissance face au « dieu du Néant de la fournaise ».
Sans même le toucher, le courant s’évapora en un clin d’œil alors qu’il se trouvait encore à dix kilomètres de lui.
La vapeur jaillit avec une telle violence qu’on se demanda comment elle n’avait pas provoqué d’explosion.
Puis, l’instant du contact, une gigantesque détonation retentit.
Le ciel se couvrit d’une telle masse de vapeur qu’on aurait dit qu’un épais nuage s’était formé en un instant. Le « dieu du Néant de la fournaise » en jaillit, laissant derrière lui une traînée de fumée blanche.
『Kuh, je n’arrive pas à l’arrêter complètement… Espèce de monstre !!』
Mais sa vitesse de chute avait bel et bien ralenti. En regardant attentivement, on distinguait encore les courants d’eau et la radiance qui s’agitaient dans la vapeur. Cette invocation d’un vaste courant marin était imprégnée de l’autorité appelée « neutralisation », caractéristique de l’énergie du monde des dragons du ciel. De plus, comme une seule couche ne suffirait pas, des centaines de couches de barrières avaient été imprégnées de cette autorité.
La vitesse de chute du « dieu du Néant de la fournaise » diminua considérablement.
Mais malgré cela, son altitude passa en un rien de temps à trois cents kilomètres. Il lui faudrait moins de dix secondes pour entrer dans l’atmosphère de la planète.
Meeres changea donc de tactique.
『Et ça, alors ?』
Meeres fit apparaître plusieurs gigantesques tourbillons sur la trajectoire descendante du « dieu du Néant de la fournaise ». Il les disposa verticalement, les espaçant de quelques kilomètres afin que l’eau n’ait pas le temps de s’évaporer.
Le tourbillon tourné vers le côté était le portail de téléportation de Meeres.
De là,
――OooooOOO !!!
Un torrent déchaîné, enveloppé d’une lumière d’un blanc pur, fut propulsé avec un rugissement.
C’était un « souffle à saut spatial », lancé depuis les profondeurs de l’océan, au pied de l’Arbre-Dragon.
Ce souffle d’eau, dont la pression était si extrême qu’il ressemblait à un laser capable de trancher toute chose, était imprégné de plusieurs magies de l’ère des dieux et de l’autorité de « neutralisation ». C’était l’attaque à pleine puissance de Meeres.
Le résultat fut probablement celui auquel il s’attendait.
Le souffle fut consumé durant les quelques secondes qu’il lui fallut pour atteindre sa cible et considérablement affaibli, mais il ne disparut pas complètement. Porté par son élan inépuisable, il parvint tant bien que mal jusqu’au corps principal et le frappa de côté.
Le « dieu du Néant de la fournaise » sembla tourner légèrement son attention vers le souffle. Les dégâts qu’il subit n’étaient pas assez graves pour être qualifiés de sérieux, mais ils n’étaient pas non plus négligeables. Peut-être cette attaque lui donnait-elle l’impression d’être mordu par un chien errant ?
Mais, même si ce n’était que légèrement, le dieu dévia bel et bien de sa trajectoire.
『Ça froisse mon amour-propre que ça ne te fasse même pas un peu mal. Mais je ne te laisserai pas toucher aux enfants des hommes.』
Il s’écartait de sa trajectoire de chute.
『OooooOOOO !!!』
Le rugissement de Meeres résonna dans le monde entier. Son cri de guerre était rempli d’une combativité semblable à celle d’un enfant essayant de repousser un énorme rocher.
S’il ne pouvait pas l’arrêter complètement, il le ferait au moins tomber à bonne distance du royaume des dragons.
Tel était le plan désespéré de Meeres.
Le dieu ne se trouvait plus qu’à quatre-vingts kilomètres de l’île flottante. Il pénétrerait bientôt dans la stratosphère.
Il ne restait probablement pas plus d’une minute avant l’impact.
« Où en est l’évacuation ?! »
« Nous n’avons pas assez de temps. »
À la question de Roze, Sabas secoua la tête d’un air grave. Bovid affichait la même expression.
Ils ignoraient si cela servirait à quelque chose, mais ils ordonnèrent aux gens de se mettre à l’abri à l’intérieur des bâtiments et demandèrent en même temps à toute la flotte de déployer ses barrières.
Les personnes qui se trouvaient déjà dans la capitale ne couraient aucun danger.
La température recommença à grimper à mesure que le « dieu du Néant de la fournaise » se rapprochait du sol.
La chaleur qui transperçait même la barrière d’un dieu avait déjà transformé l’intérieur de la capitale en une fournaise où la température dépassait les quarante degrés. Le soleil était si ardent qu’il ne se contentait plus de chauffer : il brûlait. La peau exposée se couvrait de brûlures.
À l’extérieur, l’environnement dépassait déjà les limites de ce qu’un humain pouvait supporter.
Naturellement, les habitants de la capitale se réfugièrent donc à l’intérieur des bâtiments voisins.
Mais les réfugiés dans la plaine, à l’extérieur de la capitale…
Ils étaient trop nombreux, et il restait trop peu de temps.
Les visages des réfugiés se déformèrent de nouveau sous l’effet de la terreur. Pour échapper à cette menace, ils tentaient de se précipiter dans la capitale.
La foule se bousculait. La panique commençait à s’installer.
De nombreux vaisseaux d’escorte abaissaient leurs rampes pour évacuer les gens à l’intérieur, mais…
« Ils n’y arriveront pas… Comment peut-il faire aussi chaud, alors qu’il est encore si haut… ? »
Roze grinça des dents. Quand ce monstre s’écraserait au sol, elle craignait que même les barrières de Meeres ne suffisent pas, même s’il ne tombait pas directement sur eux.
Le vent était brûlant et elle était couverte de sueur, même à l’intérieur.
« Kuwaibel ! Et la barrière ? »
『Je l’ai déployée ! Mais…』
Elle lui avait demandé d’utiliser la puissance du dragon-roi pour renforcer la barrière qui protégeait toute la capitale, mais son partenaire semblait partager ses inquiétudes.
Il fixa le ciel et battit des ailes.
『J’y vais !! Je peux au moins aider à dévier sa trajectoire !!』
La puissance de la protection divine circulant dans ses veines, Kuwaibel s’envola avec une telle force que ses ailes produisirent une onde de choc.
『! Ne viens pas par ici, Kuwaibel !! Ne sors pas de ma protection !!』
L’avertissement de Meeres arriva un peu tard. Ou peut-être Kuwaibel ne se serait-il pas arrêté, même s’il l’avait entendu.
Kuwaibel s’éleva droit vers le ciel et franchit le sommet de la barrière en un éclair.
Juste après…
『A-ah…』
Sa respiration s’arrêta. Cela prouvait que la barrière de Meeres protégeant l’humanité était assez puissante pour un avatar.
Oui, en dehors de la barrière, la chaleur était déjà infernale.
En regardant de nouveau, il vit que les fleurs et les herbes des plaines avaient flétri, privées de leur humidité, que les ruisseaux et les mares bouillaient et qu’un arbre semblait subir les frottements du vent brûlant. Il prit naturellement feu.
Le « dieu du Néant de la fournaise » se trouvait encore à cinquante kilomètres.
Pourtant, même un rayon de cinquante kilomètres formait déjà autour de ce monstre un champ meurtrier, qui refusait toute vie.
Il eut l’impression que l’humidité de son corps s’évaporait instantanément. Sa gorge se dessécha, ses poumons brûlèrent. Sa vue se troubla aussi, peut-être parce que l’humidité de ses yeux s’était altérée.
Il ne pouvait plus voler. Même lancer une attaque de souffle était hors de question. Il faisait déjà de son mieux pour rester conscient.
Il le comprit par instinct. S’il s’approchait davantage de ce second soleil, il brûlerait et s’effondrerait. Ses ailes et ses écailles fondraient comme des imitations de cire, comme pour lui reprocher son impudence à vouloir s’approcher du soleil.
Aussitôt, une énorme quantité d’eau de mer apparut au-dessus de lui et se transforma en cascade, le repoussant à l’intérieur de la barrière.
Il continua de tomber, puis réussit tant bien que mal à capter le vent avec ses ailes et à ajuster sa position. Sa forme de dragon adulte disparut et il atterrit en catastrophe sur le balcon du palais.
« Kuwaibel ! »
Olga et Jean fabriquèrent un pare-soleil de fortune avec des meubles, des rideaux et d’autres objets, tandis que Roze ramenait Kuwaibel à l’intérieur. Elle lui appliqua aussitôt de l’eau de la « Source des vraies larmes » pour accélérer sa guérison.
『Ça ne va pas… C’est l’ennemi. La chaleur me l’a fait comprendre. Une faim et une malveillance démesurées… Il veut réduire tous les êtres vivants en cendres pour dévorer leurs âmes… Un prédateur !!』
Kuwaibel serra les dents et se redressa. Il leur révéla la véritable nature du monstre, qu’il avait comprise en sortant de la barrière.
Kuwaibel déploya une barrière argentée pour les protéger, puis s’envola de nouveau par le balcon. Roze et les autres le suivirent.
Ils aperçurent les gens à l’extérieur de la capitale, accroupis. Les vaisseaux d’escorte s’alignaient au-dessus d’eux pour servir de toit improvisé, tout en déployant des barrières pour les protéger.
… Ils avaient probablement tous compris.
Que cela ne suffirait pas.
La trajectoire du soleil déviait. Il ne s’écraserait probablement pas directement sur l’île flottante. Mais son angle était trop faible.
Avant même qu’ils ne s’en rendent compte, le « dieu du Néant de la fournaise » avait projeté des flammes dans la direction opposée, comme un brûleur, afin de se remettre sur sa trajectoire.
À ce rythme, le point d’impact se trouverait probablement à seulement deux ou trois kilomètres de l’île flottante. Même avec les barrières de Meeres et Kuwaibel, la chaleur dépasserait les limites supportables par les êtres vivants.
Le soleil de la mort se trouvait à environ quarante kilomètres d’altitude.
Le compte à rebours avait commencé…
Une fine membrane d’eau enveloppa tous les humains et les dragons, ainsi que les navires de guerre et les avions.
La distance passa sous les trente-cinq kilomètres.
Trente kilomètres.
Vingt-cinq kilomètres.
La membrane d’eau se teinta de lumière. La protection divine de Meeres avait peut-être gagné en puissance.
Le soleil finit par franchir la distance des vingt kilomètres. À cet instant…
『Tu es en retard, non ?』
La voix de Meeres résonna, empreinte d’un soupçon d’autodérision, mais aussi d’une confiance immense.
Juste après…
Le dernier tourbillon, le plus proche du sol, projeta une traînée de lumière.
Un mince trait lumineux, semblable à la foudre traversant un nuage d’orage.
Il traversa le ciel à une vitesse fulgurante, mais semblait bien peu fiable comparé à ce « dieu du Néant de la fournaise ». Cette lumière…
「「「「「『Hein !?』」」」」」
Le frappa sans être consumée et l’envoya valser.
Le « dieu du Néant de la fournaise » fut projeté comme une bille de flipper.
Un instant plus tard, DOOOOM, un terrible bruit d’impact et un coup de tonnerre retentirent.
Les yeux de Roze et des autres se réduisirent à de minuscules points. Ceux qui regardaient depuis les navires et les fenêtres devaient avoir la même expression.
Devant eux flottait quelque chose qui ressemblait à du magma. Des gouttes coulaient comme du sucre chauffé, comme si la chose fondait.
Alors qu’ils se demandaient ce que c’était…
『Ne dis pas ça. Je suis arrivée en exactement soixante secondes, comme je l’avais annoncé, n’est-ce pas ?』
Une voix que Roze et Kuwaibel connaissaient résonna dans leur tête.
Le magma fut éjecté comme un bras chassant des gouttes d’eau.
Une silhouette noire tomba de l’endroit où se trouvait cette masse de magma. Elle piquait la tête la première.
Sa vitesse dépassait clairement celle d’une chute libre. Elle approchait peut-être même du mur du son.
Et pourtant, elle atterrit en silence, comme une illusion.
Au sommet de la barrière de Meeres, la silhouette s’arrêta net juste avant de la percuter. Pour une raison inconnue, elle flottait à plusieurs dizaines de mètres au-dessus, sans toucher la barrière.
À la vue de cette silhouette…
『Mère !!』
« Tio-sama !! »
Kuwaibel et Roze s’écrièrent de joie.
Mais leurs cris se muèrent aussitôt en 『M-Mère… ?』 et « Tio-sama… c’est bien elle ? », avec une pointe de doute dans la voix.
Et pour cause.
Ils avaient vu Tio moins de quelques heures plus tôt, mais elle avait beaucoup changé depuis.
Pour résumer, elle portait un uniforme militaire féminin, à dominante noire, orné de décorations cramoisies. On aurait dit l’uniforme d’une école d’officiers.
L’uniforme, avec sa cravate, lui moulait le corps et en soulignait les formes. Elle portait aussi un manteau militaire sans passer les bras dans les manches.
Elle était vêtue d’une veste noire et d’un chemisier brodé d’or, avec des poignets, des boutons et des épaulettes décorés, ainsi qu’une cravate cramoisie nouée bien serrée. En bas, elle portait une jupe moulante, des bas noirs et des bottes. Elle avait même coiffé un képi réglementaire, ce qui était inhabituel chez elle.
Mais, malgré ce changement vestimentaire majeur, le plus grand changement concernait la couleur de ses cheveux et de sa peau.
Sa chevelure lisse et ondoyante était devenue d’un blanc pur, tandis que sa peau avait mystérieusement bruni. Avec ses oreilles légèrement pointues, elle ressemblait à une elfe noire.
Son fouet préféré pendait à sa taille. Même si elle était une masochiste invétérée, elle avait désormais l’allure d’une officière elfe noire sadique invétérée.
――Maître ! Regardez cette œuvre magnifique ! Moi aussi, je veux essayer ça ! Non, je veux le faire !!
Ce que Tio avait apporté à Hajime en disant cela était un doujinshi. Un de ces petits livres pour adultes.
Une épouse de Goshujin-sama ne doit jamais négliger de s’améliorer sans cesse. Cela vaut aussi pour les combats nocturnes !
Après avoir mûrement réfléchi, elle avait consulté un précurseur dans ce domaine. Pourquoi fallait-il que ce soit ça ? avait demandé Hajime. S’il avait connu la vérité à l’avance, il aurait certainement adressé ses reproches à un certain SOUSAKAN et à une certaine âme sœur liés à un certain Abyss-san.
Ces filles, qui avaient parfaitement compris la demande de Tio, lui recommandèrent une œuvre particulièrement corsée. Le fameux genre « Tue-moi, je t’en prie ».
Pourquoi la certaine âme sœur, qui aurait dû être mineure, était-elle capable de recommander ce genre d’œuvre ? Il faudrait convoquer le conseil familial pour en discuter plus tard…
Mais, cela mis à part, Hajime avait pensé : « Cette perverse de merde m’a dégoté un truc immonde… »
Vu la nuit particulièrement dépravée, mais aussi particulièrement réussie, que les deux avaient passée, et qui avait transformé cette tenue en une nouvelle tenue de combat, nul besoin de dire ce qu’il en pensait réellement.
Si Tio était Tio, Hajime était Hajime. Il était véritablement le Goshujin-sama de cette dragonne invétérée.
Mais revenons à nos moutons. (Laissons cela de côté.)
Un terrible bruit d’impact retentit. L’air trembla. Le choc était si puissant que si l’île n’avait pas été flottante, le sol aurait tremblé avec une telle violence que les bâtiments auraient été endommagés.
« Kuwaibel ! »
『Oui !』
Roze bondit du balcon. Kuwaibel la rattrapa sur son dos et s’éleva aussitôt pour rejoindre Tio.
Ils aperçurent le « dieu du Néant de la fournaise », projeté au loin, qui s’écrasait sur le flanc d’une montagne à trente kilomètres de là.
Une partie de la montagne fut réduite en cendres. En un clin d’œil, les alentours se transformèrent en un fourneau où tout bouillonnait.
L’impact avait aussi dû produire une onde de choc. Le sol fut retourné, mais les dégâts se limitaient à une ligne droite de plusieurs kilomètres, à l’horizon.
C’était sûrement grâce à l’immense mur d’eau qui ressemblait à la tranche d’une mer fendue en deux : la barrière déployée par Meeres.
Mais ils ne pouvaient pas encore souffler.
La source de chaleur qui faisait fondre la montagne et le sol n’avait naturellement pas été endommagée par le simple choc de la chute. Elle s’éleva et resta en suspension.
Juste après, elle lança un éclair intense et dégagea simultanément une vague de chaleur accablante.
Non, c’était déjà un gigantesque tsunami de flammes.
Les habitants de la Terre avaient dû voir à la télévision, dans une image ou dans un film, une tempête de sable si épaisse qu’elle ressemblait à un mur approchant d’une ville.
Ce qu’ils avaient sous les yeux pouvait être décrit de la même manière, mais avec des flammes.
La vue de ce tsunami de chaleur immense, qui s’approchait du royaume des dragons, suffisait à désespérer la population. C’était véritablement l’image de la fin des temps.
L’immense mur d’eau qui semblait fendre le monde n’était naturellement pas un simple mur. L’eau n’était qu’un support : sa véritable forme était une barrière divine qui combinait isolation spatiale et neutralisation. Malgré tout…
『Nuu, comme je le pensais, c’est impossible, hein…』
La barrière ne résista que quelques secondes. Elle fut consumée en un éclair et le tsunami de flammes poursuivit sa route comme si rien ne s’était passé.
Il était rapide. Pas assez pour atteindre la vitesse du son, comme une onde de choc, mais il devait quand même avancer à plusieurs centaines de kilomètres à l’heure. Il lui faudrait moins de trois minutes pour atteindre le royaume des dragons.
『Je vois. J’ai bien fait de prendre mes dispositions à l’avance.』
Roze et Kuwaibel, bouleversés, entendirent la voix de Tio, qui, elle, n’avait pas perdu son calme.
Ils arrachèrent leur regard au spectacle de la mort qui approchait et levèrent les yeux. Tio pinçait légèrement le bord de son képi pour l’abaisser, un sourire intrépide aux lèvres.
Rien que cela fit se dissiper leur désespoir comme de la fumée.
Elle sembla ensuite remarquer les deux qui s’étaient approchés. Elle tourna les yeux vers eux et leur fit même un clin d’œil, comme pour leur dire : « Laissez-moi faire. »
« Hau !? »
『Mère~ !!』
Roze rougit par réflexe, tandis que les yeux de Kuwaibel s’illuminèrent.
Juste après, le tsunami de chaleur qui approchait s’arrêta, comme s’il avait heurté un mur invisible.
Il restait vingt-cinq kilomètres jusqu’au royaume des dragons. De loin, ils ne distinguaient pas clairement la scène, mais ils voyaient au moins le gigantesque mur de chaleur semblable à du magma versé dans un récipient de verre.
Tio avait sans aucun doute dressé une sorte de barrière.
Puis, comme celle de Meeres, cette barrière fut consumée en quelques secondes.
« T-Tio-sama !? »
『Mère !?』
Les deux furent aussitôt déstabilisés et fixèrent Tio. Cependant…
『Gens du royaume des dragons. N’ayez crainte. Je suis là !!』
Tio elle-même ne montra pas la moindre agitation, comme si tout se déroulait exactement comme prévu. Avec assurance, elle s’adressa même à toute la population du royaume des dragons par télépathie.
Au même moment, après avoir avancé d’un kilomètre, le mur de chaleur heurta une autre barrière invisible.
Roze et Kuwaibel observaient la scène, le souffle court.
Pendant ce temps, les habitants qui s’étaient réfugiés à l’intérieur des bâtiments furent surpris et se précipitèrent aux fenêtres, voire dehors.
Les gens et les soldats qui se trouvaient à l’extérieur de la capitale, jusqu’aux dragons, venaient tout juste de remarquer la silhouette inconnue au-dessus de la ville. Ils n’entendaient pas la conversation entre Tio et Meeres.
Ils comprenaient maintenant que cette silhouette était leur sauveuse, Tio Claus.
Elle était revenue une fois de plus pour les aider.
Le regard des habitants s’illumina aussitôt. Leurs cœurs, glacés et presque engloutis par la terreur, s’embrasèrent. Leurs expressions crispées s’adoucirent.
Dix secondes passèrent ainsi.
« C’est impossible… Même Tio-sama n’arrive pas à l’arrêter ? »
『Mais qu’est-ce que c’est que ce monstre… ?』
La barrière de Tio fut de nouveau consumée.
Roze et Kuwaibel levèrent les yeux vers Tio, inquiets.
Mais, comme on pouvait s’y attendre, elle ne montra aucune agitation.
Non, ne serrait-elle pas légèrement les dents ? Ils virent aussi de la sueur couler sur son visage.
Elle devait mettre bien plus de puissance dans cette seconde barrière que dans la première, mais celle-ci venait tout de même d’être détruite. Était-elle inquiète, au fond ?
La troisième barrière se forma et bloqua une nouvelle fois le tsunami de flammes.
Contrairement aux habitants de la capitale, les deux étaient relativement proches et pouvaient voir les légers changements dans l’état de Tio. Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire, nous aussi ? Roze et Kuwaibel étaient sur le point de le lui demander, mais avant qu’ils n’en aient le temps…
『Je vais la vaincre. Ensuite, combattons ensemble les bêtes de boue !!』
Tio constata que beaucoup de gens étaient sortis des bâtiments et des navires, puis éleva la voix avec encore plus d’assurance. Sa voix ne trahissait pas la moindre douleur.
Wouaaah ! Des acclamations retentirent. Les dragons rugirent à leur tour.
La peur et le désespoir qui se répandaient sans retenue furent définitivement balayés. Le volume des acclamations et des rugissements en témoignait.
『Fumu. On dirait que la chaleur qu’il dégage ronge aussi les esprits, mais… j’ai réussi à dissiper cet effet.』
Les paroles théâtrales de Tio avaient apparemment aussi eu cette intention. Elle avait imprégné sa télépathie de magie de l’âme.
La protection divine de Meeres avait déjà grandement atténué l’effet, mais si la chaleur passait à travers, la peur l’accompagnait. À l’origine, la chaleur de cette onde était si terrifiante qu’elle réprimait même l’instinct de fuite des proies, qui se résignaient simplement à mourir.
Et pourtant, même si Tio était entièrement exposée à cet effet, dehors, à l’extérieur de la barrière, elle ne montrait pas le moindre signe de peur.
Son allure digne les rassurait, mais…
« C-C’est… »
『Non… Ça ne va pas…』
La troisième barrière fut détruite. Cette scène les affola. Cette fois, elle avait tenu trente secondes, mais le tsunami de flammes ne pouvait décidément pas être arrêté.
Pourtant…
『Meeres. As-tu réussi à choisir un lieu où évacuer les gens dans le pire des cas ?』
『Non. C’est difficile, comme on pouvait s’y attendre. Nous ignorons où les bêtes de boue pourraient apparaître dans le monde. Nous n’avons pas d’autre choix que de répartir les gens entre plusieurs îles flottantes, mais…』
『Les îles sont trop petites. Ne pourrions-nous pas les évacuer tous au même endroit ? En outre, les bêtes de boue sont désormais capables de voler. Même le ciel n’est plus un lieu sûr.』
『En effet. Le mieux est sans doute de les protéger tous ensemble dans le royaume des dragons. … Mais cela suppose que tu puisses tous les protéger après avoir affronté cette chose toi-même. En es-tu capable ?』
『Fuh. À qui crois-tu parler ? Laisse-moi m’occuper d’ici. Concentre-toi sur tes propres ennemis.』
『Compris.』
Tio tint ces propos lors de son échange avec Meeres, tandis qu’elle formait une quatrième barrière. Elle garantissait sa victoire avec une assurance redoublée.
Kuwaibel finit par ne plus pouvoir se retenir et cria :
『Mère ! Pourquoi ne deviens-tu pas sérieuse !? Si tu prenais ta forme de déesse dragon, alors peut-être que… !!』
Si elle se contentait de répéter la même barrière, l’ennemi ne serait pas arrêté, peu importe le nombre de fois où elle la déploierait.
Cela aurait dû être évident. Pourtant, Tio demeurait sous forme humaine, sans même prendre sa forme de dragon habituelle.
« Ce n’est pas ça, Kuwaibel. »
Roze caressa le dos de Kuwaibel pour le calmer.
Son expression était amère, comme si elle savait tout.
『Elle ne le peut pas, même si elle le voulait. Pour atteindre le domaine divin… il lui faut la récompense de Hajime-sama !』
『Hein !? J-Je vois… Je ne veux pas l’admettre… Je ne veux vraiment pas l’admettre… mais comme Mère est une perverse invétérée… elle ne peut pas montrer sa véritable puissance sans éprouver du plaisir !!』
『K-Kuwaibel !? Tu… c’est comme ça que tu me vois !?』
Les deux étaient relativement proches et leurs voix portaient.
Tio entendit donc parfaitement leurs paroles et se tourna vivement vers eux.
Tu te trompes ! Elle voulait le dire, mais leurs propos n’étaient pas entièrement faux. Tio-san ne parvint donc pas à répondre.
Les mots de Kuwaibel, « Je ne veux pas l’admettre », étaient empreints d’un sentiment si sincère qu’il ne voulait pas l’admettre. Tio sentait qu’il n’y avait pas le moindre doute dans ses paroles, qu’elles débordaient de cette conviction au point qu’elle en fut un peu déstabilisée.
« Oui ! Tio-sama ne pourra certainement pas jouir, même si on lui frappe les fesses… »
『Roze, tais-toi ! Une jeune fille de ton âge ne devrait pas crier le mot “jouir” en public――』
« Elle ne peut pas devenir la déesse des perv――la déesse des dragons si Hajime-sama n’est pas là… »
『À l’instant, tu as failli dire déesse des perverses ? Dis-moi, Roze. Penses-tu vraiment que je suis une déesse des perverses――』
Tio-san était extrêmement préoccupée par ce point.
Bien qu’elle n’ait pas bronché une seule fois, quelle que soit la quantité de barrières détruites, son regard allait maintenant nerveusement d’un côté à l’autre.
Mais, après une seconde…
『Non, cela dit… Fumu. Déesse des perverses… ce n’est pas si mal.』
Elle avait été un peu choquée par le respect et l’affection sincères que lui témoignaient Roze et Kuwaibel, mais en y réfléchissant bien, elle leur avait déjà révélé ses penchants sans rien leur cacher. Et surtout…
Ce titre ne lui allait finalement pas si mal. En fait, il lui correspondait à la perfection.
Oui, si l’on tenait compte du nouveau pouvoir que Tio avait réussi à maîtriser.
Pendant qu’ils échangeaient ainsi…
« Tio-sama ! Quand Hajime-sama va-t-il… Oh ? »
『… La barrière… elle ne se brise pas ?』
Ils venaient enfin de le remarquer. La quatrième barrière tenait toujours.
Plus d’une minute avait dû s’écouler depuis que le tsunami de flammes l’avait heurtée. Pourtant, même si une partie semblait fondre, rien n’indiquait que la barrière allait se consumer entièrement.
Mais qu’est-ce que c’était… ? Ils observèrent la scène un moment, mais, comme on pouvait s’y attendre, le tsunami de flammes ne parvint pas à engloutir la barrière.
À cet instant, peut-être à bout de patience, un tourbillon de flammes jaillit du tsunami et s’abattit sur la barrière.
À travers celle-ci, ils virent le tourbillon faire rage en un seul point. Il visait clairement Tio.
« Ah… » Un son échappa aux lèvres de Roze. Le gigantesque tourbillon de flammes rendait rouge et commençait à faire fondre l’endroit qu’il frappait.
De la même façon, un autre « Ah… » échappa à Kuwaibel. Il ne s’était pas inquiété en pensant que, décidément, tout était perdu ; il venait de comprendre.
『Cette barrière… ce sont les écailles de dragon de Mère ?』
『Oo, je suis impressionnée que tu l’aies remarqué. C’est exactement cela.』
Ce que les yeux du dragon-roi avaient percé à jour, c’était la véritable nature de la barrière. À travers les zones rougies par la chaleur, ils apercevaient des écailles de dragon semi-transparentes. Chacune avait la taille d’une paume d’enfant. Elles étaient innombrables, entrelacées les unes sur les autres pour former une barrière physique.
Telle était la véritable nature des barrières qui arrêtaient le tsunami de flammes.
『C’est impossible…』
Kuwaibel le dit par réflexe, les yeux écarquillés. Il ne pouvait pas s’en empêcher.
Quelle taille devait avoir la barrière pour arrêter le tsunami de flammes ?
Et elle n’était pas constituée d’une simple barrière magique, mais d’un nombre inimaginable de petites écailles de dragon formant une barrière physique…
Mais pourquoi déployait-elle des écailles de dragon à distance ?
『J’ai pensé l’appeler “Mur du Palais du Roi-Dragon”.』 (NDT : Ryuuguujou signifie « palais du roi-dragon », le palais du conte d’Urashima Tarō.)
Le palais du dragon n’était autre que l’endroit où se trouvait Tio. C’était une forteresse, une zone sûre destinée à protéger les gens.
Le rempart bâti à partir d’un grand nombre d’écailles de dragon pour protéger ce palais n’était autre que cette barrière.
Comme on pouvait s’y attendre, le quatrième « Mur du Palais du Roi-Dragon » fut lui aussi incapable de repousser complètement ce tourbillon de flammes, non, ce qui ressemblait déjà à un bombardement conçu pour percer les défenses. La barrière fut éventrée en un point. Des flammes ardentes, semblables à une éruption solaire, s’élancèrent en ligne droite vers Tio.
« Tio-sama ! »
『Je t’ai dit de ne pas t’inquiéter, non ? Roze, ça ne marche plus.』
Il n’y eut pas de cinquième barrière. Pourtant, le bombardement ardent n’atteignit pas Tio.
Il fut arrêté à plusieurs dizaines de mètres d’elle.
Par quoi ?
« Ah… Un dragon transparent ? »
Oui, un dragon transparent. Un dragon gigantesque d’environ cinquante mètres de long.
Tio était contenue dans sa poitrine, en son centre, comme un cœur. Le dragon bloquait le bombardement de flammes avec son torse massif.
Tout son corps se mit à luire, comme ondulant sous l’effet du bombardement.
Le dragon donnait l’impression d’être une version gigantesque de Tio sous sa « forme de dragon ».
Sa poitrine devint rouge vif.
Mais ce fut tout.
Les flammes ne parvinrent pas à la transpercer. Bien au contraire, la partie rougie redevint peu à peu transparente, comme si la chaleur se dissipait.
『Roze, Kuwaibel. Vous avez tous les deux dit que j’avais besoin de ma transformation en déesse dragon, n’est-ce pas ? Aucun problème. Je suis déjà dans cet état.』
Goshujin-sama m’a accordé soixante secondes pour cela, dit Tio en leur faisant un clin d’œil.
Elle leva une main. La tête du dragon gigantesque se leva à l’unisson et ses mâchoires s’ouvrirent.
Une radiance blanche circula dans le corps du dragon gigantesque et se déversa vers Tio, au centre, comme un flux sanguin. En outre, une énergie noire terrifiante convergeait depuis la main levée de Tio vers les mâchoires.
Elle n’avait pas l’air de se soucier le moins du monde de subir encore et toujours des attaques.
『Regardez bien.』
La main levée s’abaissa avec nonchalance.
Les mâchoires du dragon gigantesque semi-transparent se tournèrent vers l’endroit désigné par son doigt — la cible.
Juste après, le son disparut. Au même moment, un magnifique éclair noir, tel un ciel étoilé scintillant, jaillit.
L’explosion était plus puissante encore que le bombardement de flammes. Elle remonta la trajectoire de celles-ci.
Une ouverture se forma dans la partie de la barrière qui bloquait le tsunami de flammes. Une voie s’ouvrit. La vague de chaleur qui menaçait de déborder comme un retour de flamme fut dispersée instantanément.
C’était comme Moïse fendant la mer en deux. Le tsunami de flammes se sépara en deux.
La zone brûlante du « dieu du Néant de la fournaise » avait considérablement affaibli le souffle de Meeres. Pourtant, l’explosion traversa sans peine même cet espace brûlant.
D’après les paroles de Tio, elle était déjà passée en mode « déesse dragon noire ». Son rugissement atteignit facilement la cible — la moitié supérieure du « dieu du Néant de la fournaise » — et l’envoya valser. Même cela ne semblait pas suffire, car son souffle creusa une ravine dans le sol.
『Oups.』
Tio avait l’air un peu paniquée. La tête du dragon gigantesque semi-transparent se releva aussitôt et son souffle dévia de sa trajectoire pour disparaître dans le ciel.
Peut-être…
Cette attaque avait peut-être dépassé même le « rugissement de la déesse dragon noire » dont ils avaient été témoins autrefois.
Le bombardement de flammes et le tsunami furent entièrement dispersés.
Le « dieu du Néant de la fournaise », qui n’avait plus que sa partie inférieure, fondit et laissa ses gouttes s’écraser au sol.
『C’est la première fois que je l’utilise au combat, mais… fumu, ce n’est pas mal.』
Tio hocha la tête, satisfaite, en évaluant son résultat.
« Tio-sama… Cette apparence, cette barrière… mais qu’est-ce que… ? »
Roze posa la question d’une voix tremblante, empreinte d’admiration et de vénération.
Kuwaibel avait les yeux écarquillés de stupeur.
Mais sa surprise ne venait pas tant de la puissance de Tio que de la voir serrer le poing comme si elle avait retrouvé un peu de la confiance en soi qu’elle avait perdue.
Comme pour confirmer son intuition…
『Oh, ça ? Ce n’est qu’une partie du nouveau pouvoir que j’ai obtenu en m’entraînant un peu.』
Tio reporta son regard droit devant elle et dit :
『… Après tout, je refuse de revivre ça une deuxième fois. Être incapable de faire quoi que ce soit quand ma famille se bat, et devoir simplement me cacher derrière mon mari pour qu’il me protège.』
Son visage était empreint d’une telle détermination qu’ils en retinrent leur souffle. On aurait dit qu’elle voulait retrouver sa dignité de « gardienne ».
『Bien, passons à la deuxième manche, d’accord ?』
Roze et Kuwaibel, captivés par le sérieux de l’expression et du regard de Tio Claus, la dragonne, reprirent leurs esprits dans un hoquet de surprise.
Lorsqu’ils se tournèrent vers le sol, ils virent un être semblable à du magma se relever.
――※※※****#*※ッッ!!!!
Un rugissement hideux retentit. Ce cri était empreint de ressentiment et de malveillance à l’état pur.
Le « dieu du Néant de la fournaise » était toujours vivant et en pleine forme.
Sa présence était encore plus écrasante qu’auparavant. Lui aussi semblait être devenu sérieux.
Un grand nombre de boules de feu jaillirent de son corps incandescent. C’était une véritable pluie de météorites.
Roze et Kuwaibel se figèrent de nervosité. Les habitants de la capitale retinrent eux aussi leur souffle en entendant ce hurlement.
Tio les plaça derrière elle pour les protéger, tout en faisant avancer le dragon gigantesque semi-transparent.
『Vocation : “Gardienne” — Tio Claus. Ici et maintenant, je vais prouver une fois de plus le sens de mon existence !!』
Elle répondit au rugissement de l’ennemi avec une combativité brûlante.
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Note de l’auteur : merci beaucoup de lire ce récit à chaque fois.
Merci aussi pour vos impressions, vos avis et vos signalements de fautes d’orthographe et de mots oubliés.
Désolé pour l’attente. Les détails sur la nouvelle capacité de Tio seront dans le prochain chapitre. Seul le sous-titre « C’est l’experte de la perversion ! » a été décidé. Merci d’avance.
※ Présentation des mèmes
– Je ne veux pas l’admettre !
De Haro (Pink-chan), dans [Mobile Suit Gundam Seed].
– Je suis là !
De « Je suis là ! », d’All Might, dans [Boku no Hero Academia].
– Modèle du dieu du Néant
Dieu du Néant de la fournaise : inspiré de Cthugha, du [Mythos de Cthulhu].