Chapitre 3
## Scène 1 — Le discours de la Directrice
Le lendemain matin, mon réveil sonna à six heures trente minutes ; j’ouvris lentement les yeux, puis je tendis le bras pour l’éteindre, sans me hâter, comme si la journée devait d’abord prendre consistance. Aujourd’hui, tout commençait.
Je me redressai, quittai le lit et gagnai la salle de bain. Une fois prêt, je revins dans le salon où le nouvel uniforme de l’Académie m’attendait, soigneusement plié sur la table. Je le dépliai, et, dans le même mouvement, je sentis le poids de l’instant : la veste obsidienne, d’une coupe irréprochable, portait sur la poitrine un dragon aux ailes déployées brodé avec un fil argenté, formant l’écusson officiel de l’Académie de Oirt. Une chemise blanche l’accompagnait, ainsi qu’un pantalon sombre assorti ; pour les étudiantes, l’uniforme prenait la forme d’une jupe de la même couleur et de la même ligne. Je pris quelques instants pour enfiler chaque élément, et, face au miroir, je rajustai le col.
L’uniforme était étonnamment confortable : assez élégant pour représenter l’Académie, assez pratique pour suivre le rythme d’une journée d’entraînement.
Je récupérai ensuite la carte rigide frappée du même dragon, glissai mon téléphone dans ma poche et quittai mon logement.
Dans le couloir, je compris aussitôt que je n’étais pas le seul à être déjà réveillé. Des étudiants sortaient de toutes les chambres, vêtus du même uniforme. Certains riaient en discutant avec leurs voisins ; d’autres marchaient en silence, visiblement encore fatigués, ou simplement concentrés sur la journée qui les attendait. Je suivis le mouvement.
En descendant les marches, je vis un flot continu d’étudiants converger vers les grandes allées de l’Académie. La cérémonie d’ouverture approchait.
Au fil de la marche, les différentes résidences déversaient leurs occupants, et les allées se remplirent rapidement d’un océan de vestes obsidiennes, toutes marquées du même dragon. Je balayai les alentours du regard, puis je la repérai.
Odessa avançait quelques mètres plus loin.
Même entourée de centaines d’étudiants, elle attirait naturellement l’attention. L’uniforme semblait avoir été taillé pour elle : la veste dessinait sa silhouette sans raideur, et la jupe sombre accompagnait chacun de ses pas avec une élégance tranquille. Sa taille fine équilibr ait sa démarche, et sa poitrine, généreuse sans devenir ostentatoire, ajoutait simplement de la présence à l’ensemble. Ses longs cheveux noirs encadraient son visage pendant qu’elle avançait avec cette assurance calme que j’avais remarquée dans le train.
Elle leva ses yeux bleux pâles, et notre regard se croisa. Un sourire illumina aussitôt son visage.
« Bonjour, Elrick ! »
Elle ralentit pour m’attendre, et nous reprîmes la marche côte à côte, en suivant le flot vers la place centrale.
« Tu as bien dormi ? » demanda Odessa.
« Mieux que je ne l’aurais cru. »
Elle hocha légèrement la tête.
« Tant mieux. Tu risques d’avoir besoin d’être en forme aujourd’hui. »
Je tournai la tête.
« Pourquoi ? »
Elle haussa les épaules.
« Je n’en sais rien, mais avec une Académie comme Oirt, je doute que la cérémonie d’ouverture soit seulement un discours. »
Je laissai échapper un léger sourire.
« Tu n’es pas très rassurante. »
« Je préfère être réaliste. »
Nous débouchâmes sur une vaste esplanade, et je ralentis. La place centrale était immense ; des centaines d’étudiants s’y rassemblaient, alignés face à une imposante estrade dressée devant le bâtiment principal.
Tout autour, les façades de pierre claire, les hautes tours et les passerelles qui reliaient les bâtiments formaient un décor à la fois majestueux et intimidant. Au sommet de l’estrade flottait un immense étendard noir frappé du dragon de l’Académie. Même le vent semblait respecter un silence qui s’installait.
Les conversations s’éteignirent. Les regards se tournèrent vers l’estrade. La cérémonie d’ouverture allait commencer.
Les derniers étudiants rejoignirent les rangs tandis que les murmures s’évanouissaient les uns après les autres. Devant nous, l’estrade dominait l’esplanade ; derrière, de hautes portes en bois sombre demeuraient closes. Quelques secondes s’écoulèrent. Puis elles s’ouvrirent.
Une dizaine de personnes apparut et s’avança d’un même pas. Elles portaient l’uniforme officiel des Arcanistes, les mêmes vestes obsidiennes que les nôtres, la même chemise blanche, le même pantalon sombre ou la même jupe selon les cas. Seule la couleur du dragon brodé sur leur poitrine les distinguait : là où notre écusson était argenté, le leur arborait une teinte plus profonde, qui les identifiait immédiatement comme membres du corps administratif.
Sans échanger un mot, ils gagnèrent leurs places sur l’estrade.
Je les observai. Certains étaient encore jeunes, d’autres avaient l’air d’avoir accumulé l’expérience ; quelques-uns affichaient un visage fermé. Pourtant, tous dégageaient la même impression : celle de personnes qu’il valait mieux ne jamais sous-estimer.
À côté de moi, plusieurs étudiants murmuraient.
« Ils sont tous professeurs ? »
« Ils ont une sacrée présence… »
« Je n’aimerais pas les avoir contre moi… »
Je n’eus pas le temps de répondre.
Une nouvelle silhouette venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte, et les murmures se turent aussitôt.
La directrice descendit les marches d’un pas calme, sans précipitation. Elle ne portait pas l’uniforme de l’Académie. Une longue veste blanche, aux finitions noires, d’une élégance remarquable, retombait jusqu’au-dessus de ses genoux. Sous celle-ci, une tenue sobre mettait naturellement en valeur sa silhouette.
Ses pas étaient assurés, mesurés, presque silencieux. Elle paraissait à peine avoir dépassé la trentaine. Son visage, aux traits délicats, possédait une beauté saisissante, sans artifices. Ses longs cheveux noirs s’écoulaient en cascade, ondulant légèrement sous la brise matinale. Ses yeux d’un bleu limpide parcoururent l’assemblée avec un calme désarmant.
Grande, élancée, parfaitement droite, elle avait une grâce presque irréelle. Autour de moi, plusieurs étudiants restèrent figés.
« C’est… la directrice ? »
« Impossible… elle est beaucoup trop jeune… »
« Tu crois qu’elle est professeure ? »
Même Odessa ne la quittait pas des yeux.
« Je comprends maintenant pourquoi on dit qu’on ne juge jamais un Arcaniste à son apparence… »
La directrice rejoignit le centre de l’estrade. Aucun des représentants ne bougea ; aucun ne prit la parole. Tous semblaient attendre qu’elle s’exprime.
Face aux deux cents étudiants de première année, Aurelia Valencrest balaya lentement l’assemblée. Le silence s’épaissit, et je sentis, sans parvenir à l’expliquer, que j’étais observé jusque dans mes pensées, comme si la distance entre nous ne signifiait plus grand-chose.
Après quelques secondes, elle esquissa un léger sourire.
« Bienvenue à l’Académie de Oirt. »
Sa voix était douce, claire, presque apaisante ; pourtant, chacun de ses mots nous parvenait avec une netteté surprenante.
« Je me nomme Aurelia Valencrest, directrice de cette Académie. Au nom du corps administratif et enseignant, je vous souhaite la bienvenue. »
Son regard se posa sur les premiers rangs, puis revint sur l’ensemble.
« Vous êtes deux cents aujourd’hui, ici pour débuter votre formation. Deux cents jeunes femmes et jeunes hommes, admis pour la première année, venus des quatre coins du royaume, chacun avec son histoire, ses ambitions et ses convictions. Certains d’entre vous sont issus de grandes lignées d’Arcanistes ; d’autres sont les premiers de leur famille à franchir les portes d’Oirt. À compter de cet instant, ces différences n’ont plus aucune importance. Ici, vous débutez tous au même point. »
Elle marqua une courte pause.
« Beaucoup considèrent leur admission comme une récompense. C’est une erreur. Être admis à Oirt n’est pas une consécration. C’est le commencement d’un chemin dont vous ignorez encore la difficulté. »
Autour de moi, personne ne disait un mot. Même ceux qui, quelques instants plus tôt, auraient pu rire, écoutaient désormais sans bouger.
« Le monde dans lequel vous vivrez en tant qu’Arcanistes n’accorde aucune importance à votre nom, à votre origine, ou à votre potentiel. Il ne vous offrira ni seconde chance ni traitement de faveur. Une hésitation, un mauvais jugement, ou un simple manque d’attention peuvent suffire à vous coûter la vie… ou celle des personnes qui comptent sur vous. »
Son ton ne changea pas.
« C’est pour cette raison que cette Académie est exigeante. Non par cruauté, non par orgueil ; mais parce que chaque règle qui y existe a été écrite après qu’un arcaniste eut payé le prix de son ignorance. »
Je repensai à la feuille reçue la veille ; la règle du retard me revint aussitôt, et je compris qu’il ne s’agissait pas seulement de discipline, mais d’un apprentissage qui refusait l’illusion.
Aurelia laissa son regard parcourir l’assemblée, puis reprit d’une voix toujours aussi calme.
« Beaucoup d’entre vous pensent que le danger commence une fois que les murs de cette Académie sont franchis. »
Elle secoua très légèrement la tête.
« Vous vous trompez. Le danger est déjà ici. »
Personne ne bougea.
« Cette Académie n’est pas un refuge. Elle est le premier champ de bataille que vous devrez apprendre à traverser. Les erreurs que vous commettrez ici auront des conséquences, car il vaut mieux en subir le prix entre ces murs que sur le terrain, où personne ne sera là pour réparer vos fautes. »
Elle marqua une pause, et l’air sembla se figer.
« Durant votre formation, vous tomberez. Vous échouerez. Vous serez blessés. Certains découvriront leurs limites ; d’autres comprendront qu’ils ont surestimé leurs capacités. C’est inévitable. »
Puis, plus doucement :
« Mais retenez ceci : nous ne vous demanderons jamais d’être parfaits. Nous vous demanderons seulement d’apprendre de chacune de vos erreurs… afin de ne jamais avoir à les reproduire lorsqu’elles pourront coûter une vie. »
Je sentis plusieurs étudiants se redresser instinctivement. Le décor grandiose perdait soudain de son importance : nous comprenions où nous venions vraiment de mettre les pieds.
Aurelia joignit doucement les mains devant elle.
« Malgré tout cela… soyez fiers. »
Un étonnement traversa l’assemblée, bref, puis se dissout dans un silence plus profond.
« Car, sur plusieurs dizaines de milliers de candidats, vous êtes les deux cents qui se tiennent aujourd’hui devant moi. Vous avez été jugés dignes d’intégrer cette Académie. Cette confiance, vous devrez désormais la mériter… chaque jour. »
Un silence profond suivit ses dernières paroles. Même le vent sembla avoir cessé de souffler, comme s’il attendait, lui aussi, que la journée commence vraiment.
## Scène 2— L'histoire de l'arcanisme
La cérémonie prit fin quelques minutes plus tard. Après avoir adressé quelques dernières recommandations à l’ensemble des étudiants, les professeurs quittèrent l’estrade les premiers, leurs robes sombres disparaissant peu à peu derrière les groupes qui se formaient déjà au pied des marches. La directrice, elle, demeura seule un instant au centre de la tribune avant de tourner les talons. Sa silhouette mince franchit les grandes portes du bâtiment principal sans qu’elle se retourne une seule fois.
Dès qu’elle eut disparu, le silence qui s’était installé sur la place céda progressivement la place aux conversations. Les étudiants se rapprochèrent les uns des autres, commentant le discours à voix basse avant de laisser leurs remarques s’animer au fil des pas.
« Elle m’a donné des frissons… »
« Je ne m’attendais pas du tout à une directrice aussi jeune. »
« Tu as entendu ce qu’elle a dit sur les erreurs ? »
« Cette Académie est vraiment différente. »
Je retrouvai Odessa au milieu de la foule. Elle avançait tranquillement à mes côtés, les mains croisées derrière le dos, tandis que nous nous laissions porter par le mouvement général vers le bâtiment principal.
Elle tourna la tête dans ma direction.
« Alors ? »
Je haussai légèrement les épaules, sans parvenir à détacher complètement mes pensées du discours de la directrice.
« Je comprends mieux pourquoi ils sont aussi stricts. »
Odessa acquiesça lentement. Ses yeux se posèrent un instant sur les portes du bâtiment, comme si elle cherchait à deviner ce qui nous attendait derrière.
« Moi aussi. Mon père m’avait prévenue que l’Académie d’Oirt ne ressemblait à aucune autre, mais je ne pensais pas que ce serait… à ce point. »
« Il t’avait dit quoi, exactement ? »
« Que les professeurs ne laisseraient rien passer. »
« Ce n’est pas très rassurant. »
« Il n’a jamais essayé de me rassurer lorsqu’il était question de cette Académie. »
Un sourire discret accompagna sa réponse. Je laissai échapper un rire bref, puis les portes s’ouvrirent devant nous.
Nous pénétrâmes dans un vaste hall où plusieurs membres du personnel attendaient les étudiants. L’endroit était déjà animé, mais aucun mouvement de panique ne troublait l’organisation générale. Des panneaux suspendus indiquaient les différentes ailes du bâtiment, tandis que des plans lumineux apparaissaient à intervalles réguliers sur les murs.
L’un des membres du personnel, vêtu de l’uniforme réservé aux enseignants et reconnaissable au dragon brodé sur sa poitrine, s’avança de quelques pas. Il attendit que les premières années cessent de parler avant de prendre la parole.
« Étudiants de première année ! Vos salles de cours sont indiquées sur votre carte d’étudiant. Cette carte fait partie du kit étudiant que vous avez reçu. Consultez-la et rejoignez immédiatement votre salle. Les cours commencent dans dix minutes. »
Autour de moi, les étudiants sortirent aussitôt leur carte. Je fouillai à mon tour dans la poche intérieure de ma veste et en tirai le rectangle sombre que l’Académie nous avait remis le matin même.
À peine l’eus-je entre les doigts que son écran intégré s’illumina. Une interface sobre apparut à sa surface, affichant les informations qui me concernaient : Première année —Salle B 104 —Histoire et origine des runes —Début du cours : 9 h 30.
Je relevai les yeux vers Odessa. Elle tenait sa propre carte entre ses mains et parcourait les informations qui s’y affichaient. Lorsqu’elle croisa mon regard, ses traits s’éclairèrent.
« B 104. »
« Toi aussi ? »
Elle hocha la tête.
« On dirait bien que nous sommes dans la même classe. »
Je ne pus retenir un sourire. Après la cérémonie, je m’étais imaginé devoir traverser seul les couloirs inconnus de l’Académie, chercher une salle parmi des dizaines d’autres et passer les premières heures de cette nouvelle vie entouré d’étudiants dont je ne connaissais pas le nom. La présence d’Odessa rendait la perspective beaucoup moins désagréable.
« Finalement… le hasard nous apprécie. »
« Ou alors l’Académie a décidé de nous supporter ensemble pendant un moment, répondit-elle avec un léger rire. »
« Dans ce cas, j’espère qu’elle ne regrettera pas sa décision. »
« C’est surtout moi qui risque de regretter la mienne. »
Elle me donna un léger coup de coude avant de se fondre dans le flot des étudiants. Je lui emboîtai le pas.
Nous suivîmes les panneaux suspendus au plafond en direction de l’aile B. Les couloirs se remplissaient rapidement d’élèves qui cherchaient leur salle, mais l’agitation restait étonnamment maîtrisée. À chaque embranchement, des plans interactifs permettaient de s’orienter facilement, tandis que plusieurs membres du personnel répondaient avec patience aux étudiants qui s’arrêtaient devant eux, visiblement perdus.
« Tu crois qu’ils vont vraiment nous faire cours dès aujourd’hui ? » demanda Odessa.
« Après nous avoir demandé de rejoindre nos salles en moins de dix minutes ? J’ai peur que oui. »
« J’espérais au moins une matinée consacrée aux présentations. »
« Nous avons déjà eu la cérémonie. »
« Une cérémonie n’est pas une présentation. »
« La directrice nous a parlé pendant presque une heure. »
« Elle nous a surtout expliqué que nous allions devoir travailler dur et éviter de faire des erreurs. »
« C’est une manière comme une autre de faire connaissance. »
Odessa me lança un regard amusé.
« Tu es toujours aussi optimiste ? »
« Seulement quand je suis inquiet. »
Elle sourit, mais ne répondit pas.
Nous continuâmes d’avancer jusqu’à atteindre une grande porte en bois clair. Une plaque métallique fixée à côté indiquait simplement : B 104 — Histoire et origine des runes.
Les cent étudiants affectés à cet amphithéâtre se rassemblèrent peu à peu devant la salle. Les deux cents élèves de première année avaient été répartis en deux groupes distincts, chacun composé de cent étudiants : le premier suivrait le cours dans le B104, tandis que le second rejoindrait l’amphithéâtre A201 .
Certains discutaient à voix basse, d’autres observaient les lieux en silence ou consultaient une dernière fois leur carte d’étudiant.
Je reconnus quelques visages aperçus pendant la cérémonie, mais aucun ne m’était encore assez familier pour que je me permette de les aborder.
Odessa et moi nous joignîmes au groupe. Elle se plaça près de moi, les bras désormais croisés contre sa poitrine, et leva les yeux vers la porte.
« Tu as préparé quelque chose ? » demanda-t-elle.
« Pour le cours ? »
« Non, pour impressionner le professeur. Bien sûr que je parle du cours. »
« J’ai pris de quoi écrire. »
« C’est tout ? »
« Je ne savais pas qu’il fallait apporter une preuve de compétence. »
« À l’Académie d’Oirt, ce serait bien leur genre. »
Je baissai les yeux vers mon carnet. Ses pages étaient encore parfaitement blanches. En les regardant, je ressentis une pointe de nervosité que je n’avais pas éprouvée pendant la cérémonie. Jusqu’à présent, nous n’avions fait qu’écouter des discours et suivre des consignes. Dans quelques minutes, il faudrait réellement commencer à apprendre.
La porte s’ouvrit.
Les conversations cessèrent presque aussitôt, et les étudiants entrèrent les uns après les autres dans un calme relatif. Je franchis le seuil à mon tour, avec cette impression étrange de pénétrer dans un endroit qui allait occuper une place importante dans ma vie.