Chapitre 84
La balle atteignit sa cible en plein centre et lui rejeta la tête en arrière avec une telle force que le corps aurait dû suivre. Pourtant, son torse ne bascula presque pas sur ses hanches ; ses jambes restèrent plantées au sol comme si elles y étaient boulonnées, totalement insensibles à l’impact.
Sans le moindre effort musculaire perceptible, la tête revint à sa position initiale, comme si la balle n’avait été qu’un désagrément mineur. Un immense vide béait au milieu de son visage, là où se trouvaient autrefois ses yeux, son nez et sa bouche. Une substance sombre et visqueuse suintait du haut du trou avant de retomber à l’intérieur, qui se reconstituait peu à peu. C’était, sans aucun doute, le truc le plus viscéralement répugnant qu’il eût jamais vu — et il avait assisté à son lot de boucheries au cours de ses opérations.
La cavité se referma en trois secondes environ. Elle se tortilla pour reformer une masse compacte, puis finit par restituer les traits du visage et la couleur de la peau. Enfin, en partie. Même si le teint était presque identique à celui du reste du visage, il restait légèrement différent.
Il avait déjà eu affaire à des Mimics. Bon sang, ils en avaient affronté plusieurs dès leur première nuit à Celdorne, mais ceux-là avaient fini par tomber sous les coups. Il avait fallu quelques impacts bien placés pour détruire leurs déguisements et révéler des mutants informes, à peine humanoïdes. Et, pour couronner le tout, aucun d’eux n’avait jamais guéri d’une blessure, encore moins reconstitué un visage entier à partir de rien.
Cette chose, en revanche, dépassait tellement les capacités habituelles qu’il ne pouvait même plus l’appeler un Mimic — pas sans lui coller « alpha » devant, du moins. À vue de nez, cette nouvelle menace rivalisait avec Graves ou Vale, voire les deux réunis. Autant dire que ça allait être une sacrée saloperie à gérer.
Son visage tout juste reconstitué le considéra comme un sommelier aurait regardé quelqu’un qui venait de commander une bière.
« Quelle impolitesse peu commune. » Le démon avait abandonné son rôle de Fernal pour adopter l’arrogance hautaine la plus insupportable que Cole eût rencontrée jusque-là. « Je me suis donné beaucoup de mal pour vous préparer un visage familier à votre arrivée, et le moins que vous puissiez faire… »
Malheureusement pour le métamorphe, personne parmi eux n’avait la moindre patience pour rester planté là comme un protagoniste d’anime pendant que le méchant achevait son monologue. Cole lui tira dans la bouche en pleine phrase, puis toute l’équipe se mit à cribler l’enfoiré de balles avant même qu’il ait pu refermer la mâchoire.
L’équipe continua de tirer, enfonçant balle après balle dans le corps de l’Alpha Mimic au cours d’une salve soutenue qui le faisait tressauter comme dans un film d’action. Pourtant, malgré tout ce qu’il encaissait, la créature refusait de tomber. Chaque balle le traversait avec un bruit mou et humide, qui évoquait davantage une gifle sur un ballon rempli d’eau qu’un tir sur une cible vivante.
Après avoir tiré sa dernière balle, Cole rechargea. « Cessez le feu ! »
Cole scruta la fumée qui se dissipait, déjà presque certain de ce qu’il allait découvrir. Le démon n’avait pas bougé d’un pouce ; son torse, ses bras et ses jambes étaient criblés de plaies béantes d’où suintait une gelée visqueuse. La matière n’était clairement pas assez dense pour arrêter les balles ; en fait, la majeure partie de leur énergie avait traversé le corps pour finir dans les murs et le sol derrière lui. Tout ce qu’ils avaient vraiment réussi à faire, c’était vider leurs chargeurs et redécorer le hall — sans, autant que Cole pût en juger, blesser cette foutue bestiole.
Le démon, qui semblait juger les insultes plus urgentes que la réparation de ses blessures, reconstitua son visage avant même d’avoir refermé un seul trou. Du cou jusqu’aux pieds, son corps ressemblait encore à du gruyère, mais sa bouche fonctionnait parfaitement.
« Vous êtes de petits insolents ! Avez-vous donc été élevés sans manières ?! »
Six tentacules jaillirent des blessures ouvertes du Mimic et se déployèrent dans le hall. À mesure qu’ils s’allongeaient, leurs extrémités se durcirent pour former des lames crochues. Le premier fondit sur Cole à la vitesse d’une balle rapide ; il dut interposer le corps de son fusil pour bloquer le crochet avant qu’il ne lui arrache la tête. Le choc le fit reculer d’un pas entier, tandis que la lame raclait le canon assez fort pour en entamer le revêtement.
Il accrocha son fusil à sa bretelle et dégaina. « Sortez les lames ! On passe aux lames ! »
La voix du démon résonna tout autour d’eux, jaillissant des dizaines d’orifices qui s’ouvraient le long des tentacules. « Vous allez me témoigner le respect qui m’est dû, sans quoi je me montrerai nettement moins délicat lorsque je vous ajouterai à ma collection ! »
Cole eut à peine le temps de lever sa lame que le premier tentacule fondait déjà sur sa tête. Il bloqua le crochet avec le plat de son épée, puis esquiva de côté une deuxième attaque qui faillit lui trancher la gorge. Il détourna la troisième d’une parade si maladroite que le véritable Fernal lui aurait passé un savon s’il avait été là.
Les exercices de renforcement et de multicantation que dame Verna leur avait fait suivre dans la capitale se révélaient, à cet instant précis, peut-être les entraînements les plus utiles que Cole eût jamais reçus. Son maniement de l’épée laissait franchement à désirer, mais le renforcement décuplait sa vitesse et ses réflexes, bien au-delà de ce que sa seule technique aurait permis, et lui permettait de suivre les mouvements des tentacules plus vite qu’un humain non renforcé n’en aurait été capable. Avec le recul, il aurait quand même mieux fait de consacrer davantage de temps à l’épée.
Après la troisième parade, les tentacules se retirèrent un bref instant, juste assez pour que Cole vérifie comment les autres s’en sortaient.
Les Celdorniens, forts de plusieurs décennies d’expérience pratique du combat à la lame, n’eurent guère de mal à s’occuper de leur part des tentacules. Le reste de l’équipe de Cole compensait son manque de technique en poussant le renforcement plus loin que d’habitude. Personne n’était tombé, ce qui, dans ces circonstances, lui suffisait.
Malheureusement, cette accalmie ne dura pas. Les tentacules reprirent leur assaut.
Cole anticipa la prochaine attaque et enchaîna avec une coupe nette qui trancha le tentacule en son milieu, faisant tomber au sol un bon morceau de la masse du Mimic. Il l’observa une seconde, en espérant à moitié que cette saloperie resterait là.
Évidemment, ce ne fut pas le cas. Le morceau frémit, s’aplatit contre le carrelage et glissa aussitôt vers le corps du Mimic, comme s’il ne l’avait jamais quitté. Il fut réabsorbé si proprement que la masse principale ne frémit même pas.
Le combat à l’épée classique ne servirait donc à rien — à moins qu’ils ne détruisent la gelée séparée avant qu’elle ne retourne d’où elle venait. Ça rendait la tâche herculéenne, putain, mais pas impossible. Restait à savoir combien de temps il leur faudrait pour réduire le démon en miettes. Avec un peu de chance, le bombardement tiendrait les cultistes à distance jusque-là.
À la prochaine ouverture, Cole trancha un autre tentacule et incinéra le morceau avec sa baguette avant qu’il ait le temps de bouger. La masse noircit et resta sur place, même lorsqu’une vague de gelée s’écoula sur elle pour tenter de la récupérer. La chaleur était donc la solution.
La suite était évidente. Il tenta alors de passer à la vitesse supérieure, façonnant sur sa baguette une boule de feu assez puissante pour menacer le corps principal. Il n’avait même pas eu le temps de charger le sort pendant une seconde et demie que le Mimic enfonçait un tentacule droit dans la boule de feu, faisant avorter tout le sort.
Malgré ses airs grandiloquents insupportables, l’Alpha Mimic n’était pas idiot. Il réserverait donc le même traitement à tout sort nécessitant un vrai temps d’incantation.
Très bien, ça allait à Cole. S’il ne pouvait pas frapper fort, il frapperait efficacement.
Il canalisa la chaleur dans sa lame jusqu’à ce que son tranchant scintille, puis trancha le tentacule suivant d’un seul coup. Le moignon siffla et noircit à la coupure : cautérisé, il ne pouvait plus se reformer.
Cole acheva de nettoyer les morceaux sectionnés et se tourna pour donner la suite des instructions, mais l’équipe avait déjà compris quoi faire. Bien joué, franchement. Il ne tenait jamais pour acquise une telle compétence, même s’il ne le disait jamais à voix haute.
Manifestement peu désireux de continuer à se faire découper morceau par morceau, le Mimic se mit à exsuder un épais brouillard. En quelques secondes, il avait envahi tout le hall, réduisant la visibilité à environ un mètre cinquante.
Naturellement, c’est à ce moment qu’une masse de gelée jaillit du carrelage devant lui et prit la forme d’un homme. La silhouette avait le visage de Vale, identique en tout point à celui du véritable homme, à l’exception de ses bras, remplacés à partir des coudes par deux lames droites.
Elle lança un uppercut avant même qu’il ait fini de comprendre ce qu’il voyait. Le coup lui aurait arraché la mâchoire s’il ne s’était pas instinctivement rejeté en arrière. C’était passé sacrément près — assez près pour qu’il sente le souffle de la lame dans son sillage.
Cole para la prochaine attaque avec son épée. Il devait bien reconnaître que le double avait une technique convenable et de la force dans ses coups, mais il était loin d’égaler le véritable Vale.
Malgré l’avantage que lui conférait leur différence de technique, Cole ne pouvait pas se permettre de s’engager dans un véritable échange. Plus ça durerait, plus il risquait de se prendre un tentacule sorti de nulle part.
Il fit donc mine de se concentrer sur les tentacules et laissa le double venir à lui. Ce dernier s’exécuta en portant une estocade basse de sa lame droite. Lorsqu’il fut assez proche, Cole fit surgir en plein mouvement une fine barrière sur sa trajectoire, inclinée de façon à dévier l’attaque. La lame glissa sur la surface et l’élan du double le laissa grand ouvert à une contre-attaque.
Cole projeta de sa main gauche une courte flambée au centre du corps du double — autant de puissance qu’il pouvait libérer dans le temps imparti, dans l’espoir de déstabiliser un peu la construction. Puis il s’avança et lui trancha le flanc en passant, sa lame brûlante cautérisant la plaie à mesure qu’elle s’ouvrait.
La moitié supérieure s’effondra derrière lui, la tranche sectionnée cautérisée, sans aucune chance de se reformer. La moitié inférieure perdit sa cohésion dès que la coupe fut achevée et s’affaissa en une flaque mouvante qui se mit aussitôt à ramper sur le carrelage pour rejoindre le reste du Mimic.
Cole pivota vers la moitié supérieure et lui envoya une autre flambée avant qu’on ne puisse la récupérer. La gelée se carbonisa sous la chaleur jusqu’à ce que la construction cesse complètement de remuer.
Après ça, le Mimic sembla renoncer à ce qu’il préparait. Rien ne l’attaqua pendant un bon moment ; il avait sans doute reculé pour reprendre ses esprits ou mijoter quelque chose de nouveau dans le brouillard.
Cole tint sa position, coutelas levé, réduit au rôle d’un pauvre type dans un film d’horreur qui attend de se faire sauter dessus. Rien ne retournait davantage l’estomac d’un opérateur que d’être aveugle, entouré d’ennemis dont il ignorait la position ; il ne faisait pas exception.
Heureusement, la situation ne s’éternisa pas assez pour que la comparaison avec un film d’horreur tienne. Un violent coup de vent balaya soudain le hall et chassa le brouillard en quelques secondes, rendant à la pièce toute sa visibilité. Vu la force du sort, ça devait être Mack.
Aussi nette fût-elle, l’accalmie dura à peine une seconde. Privé de son camouflage, le Mimic changea de tactique sur-le-champ. Des vagues de gelée se ruèrent sur eux ; le démon semblait avoir décidé de les submerger par le nombre.
Un double de Mack surgit à sa droite au même instant qu’une grappe de quatre tentacules minces comme des fouets s’abattait sur lui par la gauche. La synchronisation était trop parfaite pour être accidentelle : l’une des deux attaques devait être une feinte et, vu les efforts nécessaires pour créer chacune, le double était presque certainement la véritable attaque.
Cole fit quand même semblant d’esquiver les tentacules. Il se déporta juste assez pour rendre sa réaction crédible, puis pivota brusquement et frappa le Mack au moment où il récupérait son équilibre. Il se prépara à brûler le morceau détaché, mais n’eut pas le temps d’achever son sort.
Un double d’Elina avait déjà surgi derrière lui, son épée remontant dans un mouvement ascendant. Cole se retourna pour se défendre, mais il savait pertinemment qu’il n’aurait pas le temps. Il déversa donc tout le mana qu’il put rassembler dans une barrière à moitié improvisée. Le choc la secoua violemment, mais le stratagème fonctionna.
Dommage que ça lui ait valu un mal de tête lancinant, dû à l’épuisement de son mana.
Il était épuisé, mais le combat était loin d’être terminé. Dès que le double recula pour préparer une nouvelle attaque, Cole dissipa la barrière et passa à l’offensive. Il s’engouffra dans l’ouverture et lui trancha le ventre, comme il l’avait fait avec le double de Mack.
Avant même que les restes du double d’Elina aient fini de toucher le sol, un double de Miles se dressa sur son flanc opposé. S’il ne parvenait pas à infliger de vrais dégâts, ce foutu manège allait se répéter indéfiniment.
Il n’avait encore été blessé, mais un rapide coup d’œil aux autres lui apprit qu’il était le veinard du groupe. Si tout se jouait à l’usure, sa chance ne durerait pas assez longtemps pour compter.