Chapitre 73
Miles revint juste au moment où ils terminaient, épargnant à Cole la peine d’envoyer quelqu’un le chercher. Il rassembla le groupe et le conduisit jusqu’au garage.
À l’intérieur, c’était un garage automobile tout ce qu’il y avait de plus classique : six emplacements répartis sur deux rangées de trois, des postes de maintenance le long du mur du fond et des étagères de stockage de chaque côté. Les habitants des Terres d’Istrayn avaient bien sûr vu les choses en grand, comme d’habitude, mais le principe de base était universel.
La principale différence tenait à l’équipement, même si la plupart des appareils lui devinrent compréhensibles une fois passée leur apparence étrange. Parmi les éléments les plus déroutants, il repéra des armoires de quarantaine pour matières dangereuses, des supports de recharge pour gemmes de mana, ainsi que l’infrastructure de base nécessaire à tout atelier de maintenance pour garder ses véhicules en état de marche et ses sources d’énergie bien alimentées.
D’autres appareils, près des postes de maintenance, étaient plus difficiles à identifier : probablement des outils de diagnostic ou de calibrage, mais leurs mécanismes ne ressemblaient à rien que Cole pût rapprocher de ce qu’il connaissait. Même Graves et Vale ne purent avancer que des hypothèses éclairées.
Ils en firent l’inventaire comme pour l’immeuble de bureaux : entrées, lignes de vue, abris. Les emplacements des véhicules offraient les meilleurs couverts, les postes de maintenance et les étagères comblant les espaces restants. À un moment, Graves signala une caisse de noyaux de mana près du mur du fond, qu’il jugea instables. Un choc suffisamment violent les ferait éclater et, dans un espace clos, le rayon de l’explosion poserait un sérieux problème.
Cole nota à la fois le danger et l’éventuelle utilité de la caisse. Cela dit, trouver une caisse d’explosifs placée bien en évidence à côté d’une salle pleine de cultistes, c’était franchement peu probable, sauf dans un jeu vidéo.
Les autres bâtiments du secteur reprenaient des variantes de ce qu’ils avaient déjà étudié : d’autres bureaux et locaux administratifs, avec les mêmes espaces généreux propres aux habitants des Terres d’Istrayn et une géométrie de plus en plus audacieuse au-dessus du rez-de-chaussée. Les détails différaient, mais rien ne s’écartait assez de ce qu’ils avaient déjà répertorié pour justifier un examen approfondi. Cole leur fit noter les différences d’agencement et passer à la suite.
Ils en étaient désormais bien au-delà des surprises architecturales, mais il restait utile de se familiariser avec les différents types de bâtiments. Ainsi, ils pourraient entrer dans une structure à Ostreva en ayant déjà une idée de ce qui les attendait.
Ils achevèrent leur inspection au moment où l’escouade de Dunmar apparut, traversant la cour en colonne lâche. Il était venu avec douze hommes, tous armés de fusils à air comprimé. Cole l’attendit devant l’immeuble principal.
« De notre côté, on est prêts, dit Cole. Voilà comment je veux procéder : votre équipe jouera la force adverse et défendra ce bâtiment. Mon équipe devra atteindre le cinquième étage. Je vous laisse organiser la défense comme bon vous semble : positions, rondes, points de ralliement, tout ce qui, à votre avis, nous donnera le plus de fil à retordre. Partez du principe que la sécurité est renforcée. Vous savez que quelqu’un va venir, mais vous ignorez quand et d’où. »
Dunmar observa la façade quelques instants. « Quelles sont les limites, monsieur ? Les gars peuvent-ils utiliser la magie, ou devons-nous nous en tenir aux fusils à air comprimé ? »
« Hmm… Pour cette fois, uniquement les fusils à air comprimé. On intégrera la magie une fois qu’on maîtrisera les bases. »
« Bien. » Dunmar fit signe à l’un de ses hommes, qui apporta une caisse. « Nous avons aussi prévu des fusils à air comprimé et des baguettes pour vos gars. »
Cole en prit un et l’examina. Il avait un canon de petit calibre, conçu pour tirer des plombs, et un cristal de mana logé dans la chambre, qui alimentait des runes de vent courant le long du flanc. Impossible d’y mettre des munitions réelles. Il le passa à ses hommes, qui procédèrent chacun aux mêmes vérifications.
« De combien de temps disposons-nous pour nous préparer, monsieur ? »
« Trente minutes. Nous vous attendrons juste à l’extérieur du secteur. Envoyez quelqu’un nous prévenir quand vous serez prêts. »
Dunmar hocha sèchement la tête et se tourna vers ses hommes, leur donnant déjà des ordres en s’éloignant.
Elina les regarda entrer dans le bâtiment. « Capitaine, attendez. Si nous répétons une infiltration, ne devrions-nous pas simuler les conditions auxquelles nous nous attendons ? Les cultistes ne s’attendront pas à notre arrivée. »
« Non, c’est justement le but, répondit Miles.
Elina lui jeta un coup d’œil, puis reporta son attention sur Cole.
« Il a raison, dit Cole. On appelle ça une répétition générale. On simule les conditions… et même davantage. On mène l’opération dans le pire scénario possible, avec les conditions les plus difficiles et l’ennemi le mieux préparé. Si les hommes de Dunmar sont retranchés et couvrent toutes les approches, et qu’on atteint quand même le cinquième étage, alors tout le reste devrait être gérable. »
Elina y réfléchit un instant, puis se détendit et hocha légèrement la tête. Une fois formulée ainsi, la logique sautait aux yeux.
Cole conduisit l’équipe hors du secteur pour attendre. Trente minutes, ce n’était pas beaucoup, mais Dunmar ne semblait pas du genre à les gaspiller.
Il trouva une place contre le mur de la cour et rassembla son groupe. « En attendant, parlons un peu de ce qui nous attend. À votre avis, qu’est-ce que Dunmar va faire ? »
Ethan commença par une vue d’ensemble. « Treize hommes ne peuvent pas tenir tout le secteur, donc il va presque certainement se regrouper dans le bâtiment principal. Ce qui nous laissera le champ libre à l’extérieur. »
« Même à l’intérieur, cinq étages, c’est beaucoup pour treize gars, dit Miles. Je parie qu’il abandonnera le rez-de-chaussée, peut-être aussi le deuxième. Si la salle de sécurité fonctionnait, il y posterait sûrement quelqu’un pour le prévenir à l’avance, mais on sait que ce n’est pas le cas, alors… » Il haussa les épaules. « Aucun intérêt à gaspiller des hommes pour un truc qui ne lui apporte rien. »
Elina pencha la tête. « Attendez, pourquoi devrait-il céder le deuxième étage ? Cela nous donnerait libre accès au bâtiment. »
« À cause des paramètres qu’on a fixés, répondit Miles. Il lui suffit de nous empêcher d’atteindre le cinquième étage, non ? Il sait qu’il va affronter des Élite pourfendeurs ; il ne va pas disperser ses gars à essayer de tenir des positions sans importance. »
« Mais cela ne va-t-il pas à l’encontre du principe même d’une infiltration ? demanda Elina en regardant Cole et Miles à tour de rôle. Nous n’avons tout de même pas l’intention de prendre le complexe d’assaut par l’entrée principale. »
« Non, certainement pas. Voyez plutôt ça comme un essai, dit Mack. »
« C’est à peu près ça, confirma Cole. Le pire scénario, comme je l’ai dit. Et puis, Graves et Vale doivent encore se mettre au diapason du reste de l’équipe ; un briefing n’y suffira pas. »
« Il y a aussi la coordination, ajouta Ethan. Sans magie, on a moins de marge d’erreur dans tous les domaines. Je veux dire, pendant la vraie mission, on pourra dresser des barrières et tout ça, mais ici, qu’est-ce que vous pouvez faire ? Rien. C’est pareil pour la force adverse, d’ailleurs. Du coup, je me dis qu’ils vont peut-être simplement fortifier les étages supérieurs et s’y retrancher. »
« Si vous le permettez, intervint Graves en s’avançant. Ne partons pas du principe que le sergent Dunmar va figer ses hommes sur place. Malgré ce que nos hautes murailles peuvent laisser croire, notre doctrine exige rarement qu’une ligne tienne sans bouger. Les positions s’échelonnent en profondeur, chacune étant destinée à céder à son tour, afin que l’ensemble plie plutôt que de rompre. Et si Dunmar a quelque compétence — ce qui est le cas —, il aura gardé deux ou trois hommes en réserve, sans les engager, pour renforcer tout point qui commencerait à céder. De tels hommes servent aux embuscades et compensent fort bien ce genre de déséquilibre. »
Cole reconnut ce que c’était : de la guérilla.
C’était une légère surprise de la part des Celdorniens, dont la culture militaire lui avait jusque-là paru assez conventionnelle et hiérarchisée. Cela dit, Cole ne connaissait les doctrines militaires préindustrielles qu’à travers quelques cours optionnels à West Point et ses lectures personnelles, et rien de tout cela ne tenait compte de siècles de lutte contre des démons capables de traverser les murs et les plafonds.
Il se tourna vers Vale, qui était resté adossé au mur, les bras croisés, pendant toute la discussion. « Tu as quelque chose à ajouter ? »
Vale leva les yeux, comme si on le dérangeait. « Si le choix m’en revenait, je laisserais de larges brèches : rien n’attire les imbéciles comme une faiblesse qu’on leur offre sur un plateau. Mais Dunmar doit sans doute composer avec le manque d’hommes, et ce que je façonnerais comme un appât, il est contraint de l’accepter par nécessité. Quoi qu’il en soit, je ne doute pas que personne ici ne prendra ces ouvertures pour une erreur ni ne s’y précipitera comme le ferait le vulgaire. »
« C’est bien vu, dit Ethan. On pourrait aussi retrouver ça à Ostreva, chez les démons. J’imagine qu’il y a des choses qu’ils ne voudront pas partager avec les cultistes, ce qui veut dire qu’ils auront prévu un moyen d’attraper ceux qui se montrent trop curieux. Ou certains des hommes de Celdorne déguisés en cultistes. »
Cole était arrivé plus ou moins à la même conclusion. Entre la réserve mobile de Graves et les brèches intentionnelles de Vale, la défense se révélait plus complexe qu’une simple succession de lignes. Si Dunmar était aussi compétent qu’il en avait l’air — et tout chez lui le laissait penser —, il allait leur rendre la vie infernale. Ils n’avaient pas d’autre choix que de démanteler sa défense méthodiquement.
« Très bien, dit Cole. Voilà probablement à quoi on va avoir affaire. Peu d’hommes au premier et au deuxième, s’il y en a. Plus nombreux au troisième et au quatrième, avec les escaliers de secours surveillés au moins à un étage. Blocage total au cinquième. Et quelque part, une réserve prête à intervenir. »
« Dans ce cas, voilà comment on va s’y prendre. » Il désigna l’immeuble de bureaux principal, puis le bâtiment voisin, relié au premier par une passerelle. « On se répartira en trois équipes et on y joindra les Celdorniens, puisqu’ils n’ont pas de radios. D’abord, Mack, Elina et moi. On passera par la passerelle depuis le bâtiment voisin ; ça nous amènera au deuxième étage sans traverser le hall. Walker, toi et Graves, vous prenez l’escalier de secours, jusqu’au deuxième étage également. Garrett, toi et Vale entrez par la porte arrière et sécurisez le rez-de-chaussée. »
Cole regarda tour à tour Elina, Graves et Vale. « Si vous repérez quelque chose alors que votre partenaire est occupé, prévenez-le ; il transmettra l’information aux autres équipes. »
Ils acquiescèrent.
« C’est au troisième étage que les choses vont se corser, poursuivit Cole. On convergera depuis trois directions : la cage d’escalier, la gaine d’ascenseur et l’escalier de secours. Dunmar devra alors surveiller trois approches à la fois. S’il a gardé une réserve, il devra l’engager sur l’une d’elles, ce qui dégagera les deux autres. Garrett, ton équipe passe par la gaine d’ascenseur : grimpez jusqu’au troisième étage, restez juste sous les portes et attendez qu’on fasse du bruit dans l’escalier. Une fois qu’ils seront occupés par nous, vous leur tombez dessus. »
Il se tourna vers Ethan. « Walker, tu montes par l’escalier de secours. Même principe : restez en attente jusqu’à ce que vous entendiez un contact dans la cage d’escalier, puis donnez l’assaut. Mon équipe mènera l’approche principale par les escaliers. On recommence au quatrième étage, puis on se regroupe pour l’assaut final. »
« Et, malheureusement, c’est là que se posera le principal problème. Il n’y a qu’un seul accès, donc tout ce qu’il lui restera se trouvera en haut de ces escaliers, à nous attendre. » Cole n’avait pas de solution ingénieuse, surtout sans véritable équipement tactique et avec la magie interdite pour cet exercice. « On devra foncer droit devant. On se regroupe sous le palier et on passe en force, en misant sur le nombre et la vitesse. Ce ne sera pas joli, mais à ce stade, on devrait être plus nombreux qu’eux. »
Il parcourut le groupe du regard, s’attardant surtout sur les Celdorniens, qui devaient se familiariser avec les méthodes modernes. « L’idée, du début à la fin, c’est de maîtriser le bruit. On mène un assaut, mais restez aussi silencieux que possible, aussi longtemps que possible. Pour la vraie mission à Ostreva, la priorité sera la discrétion. On n’est pas encore prêts à l’éprouver en équipe, mais tout ce qu’on s’entraîne à faire ici doit nous y préparer. N’engagez le combat que si nécessaire, pas avant. Tout le monde a compris ? »
Les acquiescements qui lui répondirent confirmèrent que tout le monde avait compris.
« Très bien. Il nous reste une vingtaine de minutes. Alors, détendons-nous un peu. »
Comme ils n’avaient plus rien à discuter, la conversation dériva vers des banalités et des plaisanteries sans queue ni tête.
Cole profita du temps libre pour tâter le terrain avec Vale : où il avait opéré, ce à quoi il était habitué, des questions de base. Vale répondit à peine à chacune et ne donna aucune information de son propre chef. La plupart des gens qui se comportaient ainsi cachaient quelque chose ou étaient simplement asociaux. Avec Vale, Cole eut l’impression que ce n’était ni l’un ni l’autre : le type ne voyait tout bonnement aucun intérêt aux bavardages et n’allait pas prétendre le contraire par politesse.
Ce qu’il apprit de lui, au cours d’un bref échange sur les cultistes et la manière dont Vale comptait se comporter en leur présence, c’était que sa haine ne nuirait pas à la mission. Vale ne le formula pas exactement ainsi — il avait dit quelque chose comme quoi le mépris n’était pas synonyme d’imprudence —, mais le sens était assez clair. Tant que Vale ne cherchait pas à accumuler les cadavres sans que l’objectif l’exige, Cole n’avait pas de raison de s’inquiéter.
Un peu plus tard, Miles commit l’erreur de mentionner Kathyra à portée de gens qui n’avaient rien de mieux à faire, et toute conversation sérieuse prit fin. Mack mena la charge, ce qui était bon signe : il avait eu meilleure mine ces derniers temps, et Cole voulait que cela continue. Miles se débrouilla aussi bien qu’on pouvait l’espérer dans un interrogatoire où le seul moyen de gagner était de ne pas avoir abordé le sujet.
Heureusement pour Miles, le messager de Dunmar arriva avant que l’interrogatoire ne dégénère davantage. Le sergent était prêt.