Chapitre 60
Cole rentra à la maison avec l’équipe en début de soirée. Elina avait décidé de les accompagner, ce qui commençait à devenir la norme.
Lisara leur avait préparé le dîner, parfaitement synchronisée avec leur arrivée : un bon vieux faux-filet avec de la purée, accompagné de cevass — une sorte de légume local presque identique au brocoli, mais au goût beaucoup plus doux. Le repas trouvait le juste équilibre entre le familier et l’exotique ; assez proche de chez eux pour que personne ne se sente dépaysé, mais assez différent pour leur rappeler où ils se trouvaient vraiment.
Cole n’aurait pas pu imaginer cadre plus approprié pour leur annoncer la nouvelle de Terraland, ce soir-là. Eh oui, le parc isekai s’appelait Terraland. Le nom manquait un peu d’originalité, mais il avait le mérite d’être clair : la nostalgie de la Terre sous forme de station touristique terrienne, probablement conçue pour combattre le mal du pays dévastateur qui accompagnait le fait d’être coincé dans un autre monde.
L’équipe avait bien accueilli l’annonce des vacances. Assez bien, en tout cas, pour que Cole retrouve Mack encore endormi le lendemain matin — sans doute le meilleur résultat qu’il pouvait espérer.
Il songea brièvement à le réveiller, mais renonça presque aussitôt. Ils étaient en vacances ; tout l’intérêt, c’était de se détendre, de laisser tomber les horaires et toute la discipline rigide du travail.
Et puis, Mack en avait besoin. Depuis l’entrepôt, l’insomnie qui le rongeait empirait, s’accumulant comme les intérêts d’une dette qu’il ne pouvait pas rembourser. Si le gars arrivait enfin à dormir pour de vrai au lieu de fixer le plafond pendant six heures en prétendant que ça comptait comme du repos, Cole n’allait pas venir foutre ça en l’air.
Il descendit, où tous les autres avaient déjà pris place autour de la table de la salle à manger et parcouraient des brochures en mangeant. Lisara avait disposé des tourtes à la viande, des fruits frais, du pain et du beurre.
Ethan leva les yeux quand Cole s’assit. « Salut. Mack dort encore ? »
« Ouais, répondit Cole. Je me suis dit que j’allais le laisser se reposer. »
Il ne savait pas trop si Mack goûtait enfin à un véritable apaisement, s’il se contentait de forcer son corps à accomplir les gestes biologiques du sommeil, ou s’il était simplement trop épuisé pour continuer à lutter. Quelle que soit l’explication, Cole était juste content que Mack dorme ne serait-ce qu’un peu.
Elina posa sa fourchette en poussant un profond soupir. « C’est rassurant — et même un soulagement. »
Cole la connaissait assez bien pour savoir que ce n’était pas seulement pour Mack qu’elle était soulagée. Elle l’était aussi manifestement de ne pas avoir à endosser un rôle pour lequel elle n’était pas formée et à jouer les thérapeutes alors qu’elle n’en avait guère les bases.
Il changea de sujet. « Ces vacances tombent à pic. Il y a quelque chose en particulier qui te tente ? »
Elle hésita, puis ouvrit l’une des brochures posées sur la table. « Je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’attend — mais j’imagine que c’est la moitié de l’aventure. »
Elle tourna lentement les pages, examinant les images et les descriptions. Pour quelqu’un qui avait traversé des épreuves difficiles — sans même parler de ses combats psychologiques —, elle semblait sincèrement désemparée face aux loisirs.
Mais après tout, cette culture lui était complètement étrangère. Cole déplia sa propre brochure. « Bon, alors… qu’est-ce qui a l’air amusant ? Ou intéressant ? »
Elina trouva ce qu’elle cherchait. « Les sources chaudes, certainement. Le restaurant a l’air agréable… les théâtres méritent une visite. Et ce “cinéma” ? Je dois dire que cela m’intrigue. »
Miles se redressa. « Le cinéma ? Genre… une salle de cinéma ? »
Cole haussa les épaules. « Apparemment, ouais. Ça ne me déplairait pas d’aller voir. »
Elina les regarda tour à tour. « Vous connaissez ? »
« Ouais. Des images qui bougent, expliqua Miles. Je savais pas qu’il y avait ça ici. »
Elina acquiesça, sans toutefois partager l’enthousiasme qui avait pris Miles à la gorge. « En effet, nous en avons, même si c’est encore très récent chez nous. De petits spectacles ingénieux, mais il leur faudra encore quelques années avant de rivaliser avec une véritable pièce de théâtre. »
« Je n’en suis pas si sûr. » Ethan avait sorti sa propre brochure. « Ici, ils disent que le cinéma utilise une technologie de panne de voyance “de haute pureté” pour enregistrer les images et le son. J’imagine que ce n’est pas courant dans les films celdorniens, si ? »
« Non, répondit Elina en secouant la tête. C’est assez extravagant. Les pannes de voyance sont rares et coûteuses, en plus. Les consacrer au divertissement relève du caprice dispendieux. » Elle marqua une pause, son expression passant de l’indignation à une véritable réflexion. « Cela dit… je me demande ce qu’une telle netteté permettrait. Le niveau de détail doit être extraordinaire. »
« La magie doit aussi permettre de créer des effets spéciaux sacrément réussis », lança une voix depuis le couloir.
Cole leva les yeux. Mack se tenait à l’entrée de la salle à manger, avec l’air d’être enfin vraiment vivant. Son teint avait pâli par rapport à quelques semaines plus tôt ; des cernes s’accrochaient à ses yeux, et son regard semblait toujours… vide. Mais l’amélioration était considérable, et bien réelle. Mack, aujourd’hui, était présent comme il ne l’avait plus été depuis les docks.
« Salut, dit Cole. On passe en revue tout le bazar qu’ils ont à Terraland. Tu as une préférence ? »
Mack rejoignit la table et s’affala sur une chaise libre. « Franchement, à quoi bon partir en vacances dans un isekai sans aller aux sources chaudes ? »
C’était une réponse plutôt encourageante. Et il avait répondu vite — pas instantanément, comme il l’aurait fait avant, mais assez vite pour laisser espérer un vrai rétablissement. Bon sang, peut-être même assez vite pour laisser entrevoir de l’impatience.
Cole eut un petit rire. « Pas faux. »
Il se tourna vers Miles et Ethan. « Et vous deux ? »
« Le stand de tir à la carabine à air comprimé, répondit Miles sans hésiter. Et le bowling. Peut-être le billard. »
Ethan prit davantage son temps. « Je crois que je vais essayer le patinage. » Une ombre de tristesse passa dans ses yeux l’espace d’un instant. « Ça me rappelle la maison. J’y allais assez souvent avec ma famille. »
Il resta un moment silencieux, puis se racla la gorge. « Et euh… la salle de concert aussi. C’est une société de style victorien, donc ils doivent bien avoir leur version de Mozart ou quelque chose comme ça, non ? »
« Probablement, répondit Cole. Je serais surpris qu’ils n’en aient pas. »
Miles se renversa sur sa chaise. « Le patinage, ça a pas l’air si terrible. J’en ai pas fait depuis mes huit ans, mais allez, ça peut être si difficile ? Tu fais juste… glisser. »
« Si tu crois vraiment que ça va se passer comme ça, je te garantis que tu seras le nez par terre en moins de cinq minutes, dit Ethan.
Miles insista. « Même pas en rêve. Frérot, j’ai de l’équilibre. De la coordination. C’est pas mon premier rodéo. »
Ethan eut un sourire en coin. « D’accord, mais c’est ta première patinoire. »
« Bof, c’est le même principe », répondit Miles en haussant les épaules.
« Ouais, pas du tout. »
Miles afficha un grand sourire. « D’accord, pari tenu. Tu vas voir. »
Elina les regarda tour à tour. « Est-ce donc une activité si périlleuse ? J’imaginais que c’était assez gracieux. »
« Ça dépend à qui tu demandes. C’est périlleux si tu te vautres sur la glace. » Il marqua une pause et jeta un coup d’œil à Miles.
« Hé, tu m’as même pas encore vu essayer ! »
Ethan rit, puis poursuivit : « Ou c’est gracieux quand on sait vraiment ce qu’on fait. J’ai déjà vu des performances impressionnantes. »
Elina sirota son thé. « Hmm. J’imagine que cette grâce suffirait à mettre un ennemi hors de combat, sur le champ de bataille, n’est-ce pas ? »
Miles eut un petit rire. « Oh, carrément. Le joli tue plus vite que le moche. Les Nevskors qu’on a combattus ? J’ai vu Chappie leur briser les chevilles en tournoyant autour de ces salopards. »
Ça ressemblait à une exagération, mais franchement, avec la magie, c’était tout à fait possible. Cole aurait juste aimé voir ça de ses propres yeux au lieu de se faire démonter par le Seigneur vampire.
À voir son expression, Elina semblait partager son avis. « Alors, je te demanderai de me montrer cela à notre arrivée. Je m’attends à être dûment impressionnée. »
Ils terminèrent le petit-déjeuner après avoir dressé une liste de quelques autres activités à essayer — le tir à l’arc, le spa, et la question de savoir si la piscine valait le détour. Bien sûr, elles n’étaient pas aussi prisées que les grandes attractions, mais elles leur donneraient de quoi s’occuper quand ils en auraient assez des activités phares.
Tout le monde monta ensuite à l’étage pour faire ses bagages — ou les finir, dans le cas d’Ethan et d’Elina.
À vrai dire, Cole aurait dû les suivre et faire sa valise la veille au soir : après cinq minutes passées à fixer son placard, il n’avait pas avancé d’un pouce, et sa valise grise était toujours complètement vide derrière lui.
Depuis son emménagement, il vivait avec les vêtements d’une seule armoire — son coin habituel, que Tenna, bénie soit-elle, avait rempli de tenues pratiques pour tous les jours. Naturellement, il n’avait jamais vraiment exploré le placard ; il découvrait seulement maintenant qu’il s’agissait d’une putain de pièce entière.
Des rangées de portants s’étendaient à perte de vue, comme si un grand magasin victorien avait colonisé sa chambre. Tout était intact.
Tenna et Darin avaient apparemment rempli le placard jusqu’à l’absurde, sans que cela corresponde vraiment à ses goûts. Tout ici respirait le victorien — ce qui, il fallait le reconnaître, avait du sens pour Celdorne. Mais qu’est-ce qu’il était censé faire de tout ça ?
Au moins la moitié des vêtements étaient des tenues de gentleman : des gilets outrageusement élégants aux boutons tout aussi compliqués, des pantalons de tailleur tout droit sortis d’un documentaire, et des chemises dont le col était si raide qu’il aurait presque pu tenir debout tout seul. Quoi d’autre ? Un haut-de-forme et une canne ?
Cole parcourut une rangée de vêtements permettant de composer un costume complet et trouva une armoire au bout, probablement réservée aux accessoires. Il l’ouvrit et — eh oui. Ils étaient là. De vrais hauts-de-forme, au pluriel. Et une canne à pommeau d’argent qui avait probablement coûté plus que toute sa garde-robe sur Terre. Sans oublier les cravates, les montres à gousset, les monocles et tout le nécessaire pour un look digne de Monsieur Monopoly.
Il les contempla une bonne seconde, puis referma le placard. Ouais, non. Il n’y toucherait pas — surtout pas pour partir en vacances.
Cole passa à la section suivante, où l’excès victorien se répétait, simplement décliné en d’autres couleurs. Il y avait des vêtements dont il ne connaissait même pas le nom ! Redingotes, jaquettes, gilets — des vestes par-ci, des vestes par-là.
Mais il devait admettre que certaines pièces avaient de l’allure. La palme revenait sans conteste à un manteau bleu marine foncé, glissé entre les redingotes : des liserés argentés le long des revers et des poignets, assortis à un gilet aux broderies assez discrètes pour rester élégantes. Il s’imaginait déjà l’enfiler, prendre un air déterminé et traverser le Delaware local. Sans le tricorne, bien sûr.
À la deuxième place venait un ensemble gris anthracite qu’il porterait sans hésiter s’il était un magnat du pétrole désireux d’en mettre plein la vue à tout le monde.
Cole décrocha ces tenues et les porta jusqu’à une armoire vide près de la porte. Il ferait mieux de les garder à portée de main pour les occasions où il devrait jouer le jeu — dîners officiels, réunions avec la noblesse, sauvetage d’un village, collecte de points d’aura, ou toute autre situation exigeant de projeter de l’autorité. Mais pas pour traîner dans une station touristique.
Il n’avait aucune intention d’intimider qui que ce soit aux sources chaudes.
La troisième rangée était un peu mieux. Des chemises plus simples, au moins — moins de boutons, des cols moins amidonnés. Quelques pulls qui avaient presque l’air normaux, à ceci près qu’ils étaient en laine et probablement atrocement rêches. Toujours formels selon les critères de la Terre, mais au moins pratiques.
Au terme de son exploration, il n’avait absolument rien trouvé qui ressemble de près ou de loin à un tee-shirt. Pas de jean non plus — il y en avait sûrement quelque part sur Tenria, mais pas dans son placard, parce que Darin avait apparemment décidé que Cole devait s’habiller comme s’il était toujours prêt à prendre le thé avec des aristocrates.
Ce qui se rapprochait le plus d’une tenue décontractée, c’étaient des pyjamas, des henleys, des polos de cricket et des chemises simples, sans boutons de manchette ni baleines de col. Du Ralph Lauren avant l’heure, en gros — si Ralph Lauren avait habillé des types qui jugeaient presque scandaleux de montrer leurs avant-bras en public.
Il prit de quoi tenir plusieurs jours, puis retourna chercher le costume gris anthracite qu’il avait mis de côté. Il ignorait si la station imposait une tenue de soirée, mais mieux valait trop prévoir que se retrouver pris au dépourvu.
Il passa ensuite aux produits de toilette — shampoing, savon, les indispensables. Il ne s’en servirait probablement pas si la promesse du cinq-étoiles était tenue, mais partir sans lui semblait malvenu.
Son revolver rejoignit ses bagages sans discussion. Il y avait peu de chances qu’il en ait besoin, mais le prix à payer s’il se trompait ne valait pas le pari de l’insouciance des vacances.
Il y ajouta ensuite les potions de mana. L’idée de devoir avaler cette saloperie dans une station touristique ne lui plaisait pas du tout, mais bon, ils auraient peut-être des mimosas à volonté pour faire passer le goût.
Enfin, il prit son téléphone et son chargeur solaire. Les communications ne fonctionnaient plus, mais l’appareil photo marchait encore, et il n’allait pas renoncer à immortaliser les folies qu’un héros japonais d’isekai, rongé par le mal du pays, avait fait construire au beau milieu de Celdorne.
Cole passa le sac sur son épaule et descendit. Tout le monde attendait déjà près de la porte, comme pour un voyage en famille.
« Tout le monde est prêt ? »
Tous acquiescèrent.
Cole ouvrit la porte. « Bon. On y va. »