Chapitre 48
Elina accepta le journal à deux mains et prit une plume sur la table. Elle tourna les pages jusqu’à en trouver une vierge, tentant d’adopter le détachement clinique de Mack comme si elle avait téléchargé le manuel sans jamais en avoir lancé le programme.
« Nom, grade, date », commença-t-elle. Son ton était neutre, quelque part entre l’introduction à la psychologie clinique et leur premier vrai patient qui leur disait d’aller se faire foutre.
Cole, évidemment, n’avait pas l’intention de lui compliquer la tâche. Il lui donna les renseignements de base tout en l’observant travailler.
Elle nota ses réponses. À vrai dire, son écriture aurait eu sa place dans un manuscrit : chaque lettre était assez belle pour rendre jaloux les créateurs de polices de caractères. Une éducation de noble, sans doute. Les notes de Mack, en revanche, semblaient avoir été écrites pendant un tremblement de terre. Par un type bourré. Dans le noir.
Ils expédièrent les antécédents psychiatriques — pas qu’il y eût grand-chose à en dire, puisque la plupart de leurs dossiers se trouvaient dans une autre dimension —, puis passèrent à un simple examen de l’état mental et à un bref récapitulatif de la mission. Ça aussi, ce fut du gâteau.
« Bien. » Elina consulta les précédentes notes de Mack comme s’il s’agissait d’un antisèche. Elle récita les questions de son doux accent mélodieux. L’entendre s’essayer au jargon moderne des psys avait quelque chose d’étrange, mais aussi de curieusement approprié. « Sur une échelle de zéro à quatre, à quel point avez-vous été perturbé par des souvenirs récurrents et bouleversants des événements d’aujourd’hui ? »
Cole marqua une brève pause. Aussi dingue que ce fût, ce qui était arrivé à Gerrick ne méritait pas un « quatre » à ses yeux — ce chiffre aurait sans doute mieux convenu à Mack. Lui, il avait déjà compartimenté tout ça, rangé l’affaire dans la catégorie « violence nécessaire ». Mais qu’en penserait Mack s’il lâchait un « zéro » ou un « un » ?
Ce n’était pas tout à fait honnête, mais il tint compte de l’effet sur son équipe, se convainquit que ça valait un « deux » et passa à la suite.
« Des rêves perturbants ? »
Un silence de mort. Mack toussota. Cole garda un visage impassible pendant qu’Elina comprenait son erreur : demander s’il avait fait des rêves alors qu’ils n’avaient même pas encore essayé de dormir.
Ses oreilles rosirent. « Ah, veuillez m’excuser. Nous ne nous sommes pas encore retirés pour la nuit, dit-elle en laissant échapper un rire embarrassé. Poursuivons : qu’en est-il d’un “sentiment de vive détresse lorsqu’on vous rappelle l’expérience stressante” ? »
« Un. » Surtout parce que Cole n’avait pas appuyé sur la détente, et parce qu’il n’avait pas de traumatismes antérieurs à gérer. Le gamin possédé avait été une variable tragique, certes, mais qui restait dans les limites prévues pour une cargaison contaminée par des démons. Du moins, c’était ce qu’il parvenait à se faire croire.
Ils passèrent ensuite en revue les groupes de symptômes : évitement, altérations négatives de la cognition et de l’humeur, changements dans l’éveil et la réactivité, les classiques. En gros, ce n’était que du jargon universitaire pour demander : « Est-ce que vous êtes en vrac ? Si oui, comment et à quel point ? »
Cole veilla à rester cohérent dans ses réponses. Il donna surtout des « un », avec quelques « zéro » pour les sursauts et les accès de colère.
Elina s’arrêta sur le total des points et esquissa un petit sourire. « Eh bien, il semble que l’incident ne vous ait causé qu’une faible détresse psychologique — du moins, rien qui se manifeste dans votre affect actuel. »
Cole hocha la tête. « L’expérience aide. Le cloisonnement aussi. »
Elina plissa les yeux en relisant ses notes. « La dernière fois que vous avez parlé de la mort de Gerrick, j’ai remarqué une certaine hésitation, comme si quelque chose restait en suspens. Est-ce la perte elle-même qui vous a tant pesé, ou bien le comportement d’autrui l’a-t-il rendue plus amère encore ? Si vous en avez découvert la cause, ou si vous avez des hypothèses, je serais heureuse de les entendre. »
C’était une question incisive, Cole devait le reconnaître. Elle avait perçu le décalage entre ses paroles et ce qui transparaissait dessous : ce « deux » isolé, qui ressortait de la mer de « un » et de « zéro ».
Le comportement d’autrui… Voilà qui était diplomatique, assez nuancé pour épargner la fragilité probable de Mack tout en faisant passer le message. Cela pouvait désigner les cultistes qui avaient apporté le poison, le système qui laissait des gamins travailler le ventre vide dans des entrepôts, ou bien Elina cherchait à connaître son avis sur Mack sans le nommer.
Cole jeta un coup d’œil à Mack, cherchant à savoir s’il avait son autorisation ou s’il devait se taire. Celui-ci lui répondit par un léger hochement de tête, las, mais sans équivoque. Cole ne pouvait imaginer le combat qui se jouait en lui, mais il respectait profondément les efforts de Mack pour rester professionnel et honnête.
Cole poussa un soupir et se lança. « Le gamin avait déjà franchi un seuil dont on ne pouvait plus le ramener. Contrairement à ce qui s’était passé avec K’hinnum, on n’avait pas le temps de localiser le possesseur et de le traquer. D’un point de vue mathématique… » Il s’interrompit, réfléchit un instant à la formulation, puis se força à continuer. « Sauver Gerrick de ce cauchemar, c’était la meilleure option. Plutôt que, vous voyez, laisser le gamin prisonnier de son propre esprit. Ou laisser le royaume perdre un Héros, puis les démons exterminer l’humanité un jour ou l’autre à cause de ça. »
Il y avait peut-être eu une meilleure solution, mais Cole n’en avait trouvé aucune autre, ni sur le moment ni depuis, en y repensant. « Toute catastrophe commence quelque part. Le patient zéro. La première fissure dans la digue. Le point de défaillance initial. Gerrick est devenu ce point au moment où il a ouvert la boîte. Une mort pour en empêcher des centaines d’autres plus tard, grâce aux gens que nous sauverons. L’effet papillon. »
Il s’interrompit. Il en disait trop, non ? Bon sang, rien que ça, c’était révélateur.
Cole reprit le fil.
Elina l’observa plusieurs secondes, la plume suspendue au-dessus du papier. Ce silence qui s’étirait, comme chez tous les évaluateurs lorsqu’ils avaient repéré quelque chose sans savoir s’il fallait creuser. Cole voyait bien qu’elle avait déjà relié sa dissertation philosophique aux regards prudents qu’il lançait à Mack. Elle devait peser le pour et le contre : le bénéfice thérapeutique face au risque d’ouvrir la boîte de Pandore — pour lui comme pour Mack.
« Vous déployez un raisonnement considérable au sujet de quelque chose que vous avez vous-même jugé insignifiant. Cela seul laisse penser que cette blessure n’est peut-être pas la vôtre. »
Cole avait vu assez de psys pour reconnaître la technique : désigner l’éléphant dans la pièce, puis laisser le patient décider s’il voulait en parler. Sauf qu’en l’occurrence, l’éléphant était assis à un mètre de là, les jointures blanches autour de sa tasse de thé.
Il but une gorgée de sa propre tasse, histoire de gagner du temps. « Certaines blessures, on les voit plutôt qu’on les reçoit. »
C’était presque la vérité, sans l’être tout à fait. Il fallait que Mack entende ces mots, qu’il comprenne que ce qu’il avait fait était nécessaire, optimal et moralement simple, même si c’était foutrement atroce. Mais Elina avait déjà nommé cette dynamique et l’avait rendue visible. À présent, Cole devait reconnaître sa perspicacité sans faire de Mack le sujet explicite de son évaluation.
« La cohésion d’équipe implique, eh bien, un partage du fardeau psychologique. Quand l’un de nous porte un poids, euh, nous en ressentons tous le déplacement. » C’était assez général pour rester professionnel, mais assez précis pour être honnête. « Je gère encore… correctement. Si je devais résumer, ce n’est pas vraiment l’impact sur mes performances qui m’inquiète. »
Voilà. Il l’avait admis sans l’admettre. Oui, la blessure n’était pas seulement la sienne. Oui, il s’inquiétait pour quelqu’un d’autre. Non, ils n’allaient pas disséquer le traumatisme de Mack pendant l’évaluation de Cole. Les limites comptaient toujours, même si tout le monde les voyait à travers.
Elina comprendrait les limites qu’il venait de poser. Elle était assez intelligente pour saisir les sous-entendus, mais saurait-elle reconnaître ces limites pour ce qu’elles étaient ? Elle avait l’esprit nécessaire pour repérer le non-dit, mais peut-être pas l’expérience qui permettait de savoir quand insister devenait contre-productif. Les évaluateurs débutants poursuivaient parfois la quête de clarté au-delà de tout bénéfice thérapeutique, sans encore comprendre qu’il valait mieux laisser certaines pierres en place lors d’une évaluation officielle.
Elle choisit la bonne réponse. « Si quelque chose de cette journée devait vous rester en tête, même légèrement, je suis à votre disposition pour vous écouter. »
Cole secoua la tête. « Merci. Je crois que nous avons abordé tout ce qui était pertinent. »
Elina était sacrément professionnelle, surtout pour sa première vraie évaluation. Mack l’avait bien formée, même s’il était assis là, l’air prêt à s’enfermer dans sa chambre.
Ethan passa ensuite. Il s’installa dans le fauteuil de l’évaluateur avec le calme assuré qui lui avait valu son indicatif. On l’appelait « Chappie » pour une raison : c’était l’abréviation de « chaplain ». Mais ce n’était pas seulement parce qu’il gardait une Bible de terrain dans son équipement ou qu’il pouvait citer les Écritures en toute occasion ; non, c’était parce qu’il incarnait véritablement ce qu’un aumônier était censé être.
Ethan était le genre d’homme à tenir la main de quelqu’un pendant qu’il se vidait de son sang, à lui donner les derniers sacrements si nécessaire, puis à reprendre son fusil pour envoyer l’ennemi auprès de son Créateur. Il avait fait ses calculs spirituels des années plus tôt, quelque part entre l’épître aux Romains, chapitre treize, et son troisième déploiement, et s’était accommodé de son métier.
Son évaluation se déroula naturellement sans accroc. Quand Elina l’interrogea sur l’opération, Ethan donna son avis sans détour : l’intervention sur le navire avait été propre et avait fait appel à la force nécessaire.
Cole reconnut cette certitude. Il avait trouvé la sienne, même s’il ne transportait pas de Bible de terrain comme Ethan. Savoir qu’on était du bon côté rendait la violence plus facile à classer. Pas facile. Moins difficile.
Contrairement à Cole, Ethan avait bâti toute son identité autour de son rôle d’instrument de la justice divine. Il n’avait jamais perdu le Christ de vue, même lorsqu’on l’avait arraché à sa famille et emmené loin d’elle. Ça rendait le travail… plus simple.
Ses résultats ne réservèrent aucune surprise. Son hypervigilance restait à un niveau fonctionnel et il ne se faisait pas trop de souci à l’idée d’avoir dû abattre quelques dizaines de cultistes — la plupart des gens ne s’en feraient pas, de toute façon. Sa colère restait à « deux », mais c’était son réglage d’usine. Pour Ethan, c’était plutôt une colère juste, celle qui renverse les tables dans les temples, mais reste glaciale quand il le faut. En tout, son évaluation prit un petit quart d’heure, aussi efficace qu’une séance de sport matinale.
Miles, lui, se laissa tomber dans le fauteuil comme s’il s’installait dans son bar préféré, la bière en moins. Pas de trac ici : l’opération sur le navire avait été son genre de fête. Des sorts spectaculaires et des cultistes projetés dans tous les sens, de la maîtrise technique sans les complications pénibles.
À ses yeux, l’opération s’était déroulée comme sur des roulettes : la percée la plus facile qu’il ait jamais menée. Après avoir répondu par des « un » et des « zéro », il se lança dans le compte rendu.
« Chappie a dressé cette rampe de glace à tribord, et on est montés tranquille, comme des fantômes, résuma-t-il, avec une sincère admiration dans la voix. Les grenades assourdissantes ont fait plus de dégâts que n’importe quoi, et les boules de feu à concussion leur ont retourné le cul avant même qu’ils pigent ce qui leur arrivait. Ces gars-là n’avaient aucune chance, putain. »
C’était un peu trop bien rodé pour Miles, et Cole comprit ce qu’il faisait : un numéro, destiné à distraire Mack et à l’éloigner un peu du précipice. Peu orthodoxe, peut-être, mais ça marchait. Mack semblait captivé et hochait la tête au fil du récit.
Miles continua jusqu’à ce qu’il arrive enfin à son premier vrai motif de contrariété : ils avaient tiré leurs dernières munitions. Il rappela que cette opération sur le navire était en gros la dernière occasion qu’ils auraient jamais d’utiliser les armes avec lesquelles ils avaient été envoyés dans cet isekai. Ça faisait mal, même si l’opération s’était déroulée à la perfection, même si les armes celdorniennes avaient, il fallait l’admettre, une sacrée puissance de feu.
Elina prit quelques dernières notes, sans aborder le sujet de Gerrick. Elle avait appris à ne pas chercher une pathologie là où il n’y en avait pas. Pour Ethan et Miles, les événements s’étaient déroulés hors champ. Faire entrer Gerrick dans leurs évaluations aurait été comme interroger un chirurgien sur une opération pratiquée trois étages plus bas : sans rapport, et tout au plus préjudiciable à Mack.
Elle conclut en leur demandant s’ils avaient d’autres sujets de préoccupation. Miles n’en avait aucun.
Quand Elina confirma que la séance était terminée, Miles se leva et s’étira comme un chat qui s’installe au soleil. Il passa près du fauteuil de Mack et s’arrêta juste assez longtemps pour lui poser la main sur l’épaule. Le geste lui rappelait qu’il était le suivant, mais surtout qu’ils le soutenaient. Ils étaient là pour lui.
Mack hocha une fois la tête et posa brièvement la main sur celle de Miles pour lui signifier qu’il avait compris. Il se leva et rejoignit le fauteuil d’évaluation, mais avec la grâce d’un robot. Même sa façon de s’asseoir rappela à Cole ces vieux westerns où le pistolero savait qu’il avançait droit dans une embuscade, mais y allait quand même, avec toute la résignation que cela impliquait.
Une partie de Mack avait décroché au moment où il avait appuyé sur la détente. Il n’en restait que juste assez pour respecter le protocole et se charger des tâches les plus élémentaires. C’était la différence entre exister et vivre vraiment. Ou plutôt, entre parler à quelqu’un et parler à une imitation d’intelligence artificielle : les bons mots dans le bon ordre, mais personne aux commandes.
Ethan remua sur sa chaise. Quelque chose se préparait peut-être, mais il était parfois difficile de savoir ce qui se passait dans la tête d’Ethan. Il pouvait assister à un sermon de six heures ou à une fusillade en gardant la même expression. Mais ce mouvement indiquait qu’il surveillait l’état de Mack, et calculait sans doute lui aussi le moment où il faudrait intervenir.
S’il intervenait. En général, Ethan avait le bon instinct pour choisir le moment.
Mack posa sa tasse avec un soin extrême, comme si la porcelaine risquait de se briser s’il reconnaissait ce qui allait suivre. Il soupira avec la résignation de quelqu’un qui s’approche de sa propre exécution, assez professionnel pour respecter le protocole, mais assez brisé pour que tout le monde voie les fissures. Il se tourna vers Elina. « Je suis prêt quand vous l’êtes. »