Chapitre 42
Cole s’accroupit, de minuscules cloisons jaillissant de ses doigts. Le toit se transforma en carte en trois dimensions : quatre carrés superposés pour l’entrepôt, des formes plus petites pour les bâtiments alentour, et une silhouette grossière de navire, en face. Ce n’était pas aussi réussi que les animations que certains gratte-papier de chez eux pouvaient bricoler, mais ça valait mieux que de dessiner dans la poussière avec les doigts.
« Voilà ce qu’on a en face. » Il peupla le schéma de minuscules silhouettes. Pas assez pour être parfaitement précis, mais suffisant pour donner une bonne idée de la situation. « Peut-être quinze sur le navire, et au moins trente dans l’entrepôt ou autour. Arrondissons et disons qu’on a cinquante ennemis, à quelques unités près. »
« Dix contre un, fit remarquer Miles. Putain, j’ai déjà eu pire comme cote à Vegas. »
Cole hocha la tête. « Espérons qu’ils ne savent ni tirer ni lancer de sorts pour sauver leur peau. » Il consulta de nouveau sa montre. « Nos copains de l’OTAC ne seront pas là avant trente minutes, au minimum. D’ici là, le navire aura mis les voiles et sera à mi-chemin d’Auber. La garde locale ne peut pas nous aider non plus. Elle est déjà débordée, et il suffit qu’un seul messager se faufile entre les mailles du filet pour que tout parte en vrille. »
Le calcul était simple : cinq personnes, deux objectifs, aucun renfort. Et, même si ça déplaisait à Cole, la solution l’était tout autant.
« Une équipe sur le navire, l’autre dans l’entrepôt. » Cole ajouta cinq silhouettes et les répartit en deux groupes. « On frappe les deux cibles avant que l’une ou l’autre ait le temps de réagir. »
« Diviser nos forces ? » Elina semblait sceptique, mais pas hésitante. Ce n’était pas une question de confiance, Cole en était sûr. Sa question paraissait théorique, comme celle de quelqu’un qui avait étudié la concentration des forces dans les livres sans guère l’avoir vue à l’œuvre.
« On peut se le permettre, la rassura Cole. C’est aussi la seule approche qu’on puisse se permettre. Impossible de les prendre l’un après l’autre. Si on s’occupe d’abord du navire, ceux de l’entrepôt se disperseront et fileront vers le périmètre. Si on commence par l’entrepôt, le navire prendra la fuite. Notre seule option, c’est d’agir en même temps, ou du moins aussi simultanément que possible. »
Il prit deux silhouettes et les dirigea vers le navire. « Ce sera comme le combat contre les K’hinnum. Walker, Garrett, vous vous occupez du navire. Vous infiltrez, sécurisez, coupez les moteurs. Vous avez la magie et une quantité d’eau phénoménale à votre disposition. Un glaçon dans la gorge, vous les balancez par-dessus bord et vous les noyez ; faites au mieux. Le capitaine est notre cible de haute valeur : essayez de le capturer si vous pouvez. »
Il fit passer les silhouettes à travers le navire, puis les plaça sur le pont, tournées vers bâbord. « Une fois le navire maîtrisé, vous faites du bruit. Éliminez les gardes de la passerelle et faites pleuvoir les balles. Tous les cultistes de l’entrepôt vont se coller aux fenêtres pour essayer de comprendre ce qui vient de se passer. Mais n’en faites pas trop. Ils sont complètement lobotomisés, mais même eux ne s’en prendront probablement pas à des types armés de canons de poche. »
Miles eut un sourire en coin. « On va essayer de rester discrets. »
« Pendant que les cultistes regarderont le feu d’artifice et se rueront vers le navire, l’équipe de l’entrepôt s’infiltrera par le toit. » Les silhouettes restantes descendirent dans le schéma du bâtiment. « Mack, Elina et moi. On avance de haut en bas, étage par étage. Quand le spectacle commencera sur le navire, on sera déjà à l’intérieur. »
« J’imagine qu’on prend les gros calibres, alors ? demanda Ethan. »
Cole acquiesça. « L’AKS est à toi. Garrett, le fusil à pompe est à toi. On est à sec, alors ce sera votre dernière mission avec ces joujoux. Même chose pour les Glock. Profitez-en tant que vous pouvez. »
Mack étudia le schéma. « Selon le nombre de types qui se ruent sur le navire, vous serez en infériorité numérique d’au moins cinq contre un. »
Miles baissa la voix, abandonnant son accent le temps d’un instant. « Alors, le combat est équitable. »
Cole vit les gars lutter pour ne pas sourire à la référence. Ils n’allaient pas affronter des navires, mais vu la disproportion des forces, la comparaison n’était pas si déplacée. À vrai dire, ce serait une promenade de santé.
« Mais l’entrepôt, intervint Elina, même si nous avons la chance d’en attirer la moitié, il nous en restera quinze à affronter. Et le combat rapproché ne nous avantagera guère. »
« Pas si la moitié se trouve au rez-de-chaussée à essayer de barricader l’entrée, répondit Cole. Pas si on les prend par en haut, pièce par pièce. Ils s’attendent à des problèmes dans la rue ; notre avantage, c’est la discrétion. Plus on en neutralisera avant qu’ils nous repèrent, meilleures seront nos chances. »
« Le timing est essentiel, poursuivit Cole. On aura une petite fenêtre pour gagner le toit pendant que tout le monde sera distrait. »
« À supposer que rien ne tourne mal, dit Mack. »
« Il y a toujours quelque chose qui tourne mal. » Cole dissipa la carte en cloisons. « C’est pour ça qu’on met toutes les chances de notre côté. Des questions avant qu’on entre dans les détails ? »
Il les observa tour à tour. Les gars étaient déjà passés à autre chose ; Mack avait son regard fixe des soldats aguerris, signe qu’il visualisait déjà l’opération. Mais Elina…
Elina jetait sans cesse des coups d’œil à l’entrepôt en contrebas, le visage tendu. Elle avait quelque chose sur le cœur, mais Cole devinait sans peine de quoi il s’agissait. Elle s’était entraînée à combattre des monstres, pas des hommes. Et aussi monstrueux qu’ils puissent être, ces hommes restaient humains.
« C’est différent, dit Cole à voix basse en croisant son regard. Je sais. »
« Je ferai tout ce qui sera nécessaire pour protéger les habitants du Royaume », déclara-t-elle d’un ton sans appel. Elle n’était pas obligée d’aimer ça. Bon sang, lui-même n’aimait pas la moitié de ce qu’il avait fait. Mais elle était déterminée, et c’était suffisant.
« Très bien. » Cole lui tapota l’épaule. « Commençons par la phase du navire. » Il se tourna vers Ethan et Miles. « Des idées pour l’infiltration ? »
« Il y a généralement des échelles sur la coque, répondit Miles. Pour l’entretien, au cas où quelqu’un passe par-dessus bord, pour permettre au pilote de monter à bord, tout ça. Je dirais qu’on en trouvera au milieu du navire, peut-être plutôt vers l’arrière. »
« Donc, on nage jusqu’au navire et on grimpe ? demanda Ethan, déjà sceptique. »
Miles grimaça. « Ouais, je vois ce que tu veux dire. Nos armes devraient résister à un peu d’eau, mais je ne vais pas faire confiance à des munitions mouillées pendant une fusillade. Et puis, les cartouches… » Il secoua la tête.
Le problème de l’équipement sautait aux yeux. Normalement, ils auraient été équipés : des sacs pour les armes, voire du matériel de plongée si nécessaire. Pas de chance, ils se trouvaient à un univers de chez eux.
Il fallait reconnaître que le matériel militaire résistait de mieux en mieux à l’eau au fil des ans, et que l’équipement russe ne décevait pas. Mais « résistant » ne voulait pas dire « étanche ». De l’humidité dans les cartouches, de l’eau dans le canon, de la poudre détrempée dans les revolvers : n’importe lequel de ces problèmes pouvait se solder par un clic au lieu d’une détonation, au pire moment. Ajoutez à ça le poids du matériel gorgé d’eau, l’épuisement dû à la nage, le bruit des barreaux métalliques qu’on escalade… C’était la recette parfaite pour arriver à une fusillade déjà à moitié vaincu.
« Attendez, dit Miles, une idée lumineuse lui venant. On ne pourrait pas simplement geler l’eau ? C’est pas comme s’ils allaient nous voir marcher près de la coque. »
Ethan comprit aussitôt. « Un chemin de glace. Juste à la surface. »
Miles sourit. « Exactement. On contourne par tribord, et les gardes de la passerelle ne nous verront pas venir, c’est sûr. »
Là, ils tenaient une bonne piste. Cole devait reconnaître que la solution était astucieuse. Six mois plus tôt, ça aurait été impossible : nager en priant pour que ça passe, ou trouver une tout autre solution. Et maintenant ? Ils pouvaient littéralement marcher sur l’eau. Enfin, sur de l’eau gelée, mais l’allusion biblique ne lui échappa pas.
« C’est mieux que de grimper, poursuivit Ethan. On élève une plateforme au bout, et on arrive directement au niveau de la passerelle. Pas besoin de l’échelle, pas besoin de se tremper, on évite complètement le pont. »
Cole retint un ricanement. Les membres de l’équipage de la passerelle seraient en train de vérifier leurs instruments, peut-être de râler sur leur salaire. Et voilà que les opérateurs leur tomberaient dessus. Les SEALs en feraient une crise cardiaque s’ils voyaient ça.
« Vous comptez vous occuper comment du capitaine ? demanda Mack. » Il semblait beaucoup trop intéressé ; il ne lui manquait qu’un seau de pop-corn.
Miles haussa simplement les épaules. « On lui déboîte les épaules, puis on le congèle. Au sens propre. Je suis sûr que dame Elina pourra le remettre sur pied après. Ou l’OTAC, quand ils débarqueront. »
« Tant qu’il respire encore quand on en aura fini. Le reste de l’équipage, c’est à vous de voir. » Cole baissa la voix. « Espérons qu’il n’y aura pas de civils dans le lot, mais bon, la mission d’abord. »
Ethan et Miles acquiescèrent gravement.
« Passons à l’entrepôt, dit Cole. On grimpe là-haut dès que les tirs commencent. Walker, tu as toujours ton outil multifonction ? »
« Ouais. » Ethan le lui tendit.
Cole le glissa dans sa poche. Il ne se remettait toujours pas de la simplicité de la trappe. Ceux qui avaient installé ces protections avaient sans doute estimé que les ancrages intérieurs suffiraient : maintenir la magie en place et basta. Ils n’avaient pas envisagé que quelqu’un puisse arriver par le haut et simplement… retirer les éléments physiques. Ou alors, ils y avaient pensé et s’en fichaient. Comme installer un système de sécurité ultramoderne tout en laissant les vis à l’extérieur. Franchement, ça ressemblait bien à un travail réalisé par les moins-disants.
« La trappe donne sur un local de maintenance au troisième étage. C’est l’étage administratif : bureaux, salles d’archives, peut-être une salle de repos. C’est là qu’ils auront parqué l’équipe du matin, s’ils la retiennent. Si on trouve des civils, on les met sous clé et on reviendra les chercher plus tard. Le deuxième étage, c’est le gros morceau. Un entrepôt à température contrôlée. Espérons que le chef et le distributeur s’y trouvent. Sinon, ils seront au premier étage, là où se concentre probablement le plus gros de leurs troupes. »
« Plus de vingt, nota Mack. »
Cole hocha la tête. « Ouais, mais dès que les tirs retentiront, la plupart d’entre eux seront soit occupés à surveiller l’entrée, soit partis affronter l’équipage du navire. On nettoie les étages du haut vers le bas, et quand on arrivera au rez-de-chaussée, il ne devrait rester que quelques traînards à éliminer. »
Il regarda tout le monde. « Des questions ? » Son regard s’arrêta sur Elina. « Des inquiétudes ? »
« Je suis prête », répondit-elle.
Cole acquiesça. Il ne pouvait pas passer trop de temps à s’inquiéter pour elle. « Très bien. En route. »
Miles et Ethan descendirent du toit. De là, ils contourneraient le bâtiment pour rejoindre l’eau.
Pendant ce temps, Cole guida Mack et Elina dans le labyrinthe de caisses, avançant à pas de loup vers l’entrée de service sans surveillance dont Mack avait parlé. Aucun garde, comme promis. Seulement cette porte protégée par des runes, mais ils n’allaient pas passer par là. Les unités de climatisation se trouvaient juste au niveau du deuxième étage, assez larges pour qu’on puisse y prendre appui.
Cole passa le premier et testa son poids sur l’auvent juste au-dessus de la porte. Assez solide. Le caisson de l’unité de climatisation leur fournirait le prochain appui, puis une fenêtre vide au troisième étage, et enfin le bord du toit.
Une fois en haut, ils gagnèrent l’angle nord-ouest, où Mack avait repéré la trappe de maintenance. Les ancrages des runes brillaient sous le soleil de l’après-midi : des plaques de laiton boulonnées au cadre, qui ne demandaient qu’à attirer l’attention.
Cole consulta sa montre. Il restait peut-être cinq minutes avant que Miles et Ethan soient en position. Il s’installa derrière une bouche d’aération, les yeux rivés sur la trappe.
Il ne lui restait plus qu’à attendre. Se préparer au carnage. Réfléchir.
Au moins, cette opération serait moins sale que la plupart. Les combattants de la JNI, les divers « fronts de libération » auxquels il avait eu affaire au fil des ans, c’était toujours le bordel. Mais leurs membres avaient souvent de véritables idéaux : des raisons de se battre et une cause qu’ils croyaient juste, aussi tordue fût-elle.
Ces cultistes démoniaques, en revanche ? Ces connards avaient vu des êtres de pure malveillance et s’étaient dit : « Ouais, on va se ranger de leur côté. » Pas d’idéologie derrière laquelle se cacher, pas de conneries au nom du bien commun. Juste le choix de rejoindre le camp du mal.
Pourtant, ils n’avaient pas surgi du néant, déjà entièrement formés. Ils étaient arrivés là d’une manière ou d’une autre. Ils avaient fait des choix, certes, mais parmi quelles options ?
Après tout, aucun homme ne naît mauvais.
Cole l’avait constaté maintes fois, en remontant le fil des histoires brisées de ceux qu’il avait rencontrés — et parfois éliminés. Chaque monstre avait un jour été un enfant, façonné par des forces qui échappaient à son contrôle. La transformation ne s’opérait jamais du jour au lendemain ; elle était graduelle, cumulative, faite d’une succession de petits compromis qui finissaient par devenir irréversibles.
Bien sûr, les démons faisaient peut-être exception. Leur corruption ne leur venait pas de l’expérience : elle était inhérente à leur existence, immuable plutôt que façonnée. Mais les humains restaient soumis à la causalité autant que les particules — la troisième loi de Newton à l’œuvre dans la chair et le sang. Action, réaction. Le traumatisme engendrait le traumatisme selon des schémas assez prévisibles.
Et pourtant, la souffrance humaine semblait être la seule entorse à cette loi. La douleur s’amplifiait de génération en génération, dans une boucle de rétroaction dépourvue de tout mécanisme naturel d’atténuation. Mais la chaîne devait bien se briser quelque part. D’une certaine façon, c’était toujours là qu’avait résidé le travail de Cole : trouver les maillons faibles de ces chaînes de causalité et les trancher, quelles que soient les circonstances qui les avaient forgées.
Chaque saint ou chaque pécheur n’était que le résultat de ces réactions — le produit final de mille collisions. Certains sortaient de l’enfance portés par la stabilité et la chaleur ; d’autres apprenaient très tôt que le monde était un lieu où la douleur frappait au hasard.
C’était la loterie brutale d’un univers où le libre arbitre et le hasard coexistaient. Quand la vie broyait une âme jusqu’à ses limites, les gens se retrouvaient souvent au bord de leur propre horizon des événements. Une fois ce seuil franchi, l’attraction devenait irrésistible : une gravité morale si intense que même la lumière ne pouvait plus refléter ce qu’ils avaient été. Certains dépassaient ce point de non-retour. D’autres parvenaient à lutter contre cette force et à échapper à l’effondrement, meurtris par les épreuves, mais encore reconnaissables comme des êtres humains.
Cole se demandait parfois si le Seigneur tenait compte de tout cela dans ses jugements. La justice divine prenait-elle en considération les dés truqués et les cartes pipées ? Ceux qui n’avaient jamais eu de véritable choix ?
Peut-être que, dans son infinie compréhension, le Seigneur mesurait non seulement le péché — car tous les hommes avaient péché et étaient privés de la gloire de Dieu —, mais aussi le savoir et les possibilités offerts à chaque âme. La miséricorde épistémique, disaient les théologiens. Une justice divine qui tenait compte de ce que chacun pouvait comprendre, des voies qui s’étaient réellement offertes à lui. Sans excuser le péché, elle reconnaissait que certains entamaient leur cheminement moral dans l’obscurité tandis que d’autres marchaient dans la lumière.
Dommage que Cole ne puisse pas se permettre d’agir à l’échelle du temps divin. Alexandria se trouvait au bord du précipice, et les nuances philosophiques ne protégeraient pas ses habitants de ce que ces cultistes avaient déclenché. Quelles que soient les forces qui les avaient façonnés, quels que soient les choix limités qui s’étaient offerts à eux, aucune de ces explications ne désamorcerait la menace qu’ils représentaient désormais. Ethan était du même avis.
« À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup. » Son père avait toujours beaucoup aimé ce verset.
Le principe tenait, quelle qu’en soit l’origine : une loi universelle aussi fiable que la gravité. Cole avait bénéficié d’avantages que la plupart de ces cultistes n’avaient jamais connus : une enfance stable, une formation, un but clairement défini. Plus important encore, il avait reçu le fardeau de la compréhension morale : la capacité de distinguer le bien du mal, et le discernement nécessaire pour savoir quand il fallait faire tourner la meule.
Mais un tel privilège avait son poids, une responsabilité qu’on ne pouvait pas mettre de côté quand cela arrangeait. Ces cultistes — produits de leur milieu ou non — étaient sur le point de franchir un seuil au-delà duquel leurs tristes histoires ne seraient plus que des données sans importance.
Alors, si le Seigneur pouvait offrir à ces âmes égarées sa compréhension lors du jugement dernier, Cole, lui, ne pouvait que leur garantir un aller simple pour le découvrir — la seule forme de miséricorde qui lui restait.
C’est alors que la première détonation fendit l’air.
« Armes libres. On peut engager. »